Assise 2026 : chronique d’une illusion obstinée

Sant’Egidio International Meeting for Peace, Paris, France, Saint -Severin church, September 2024

Il est des illu­sions si pro­fon­dé­ment enra­ci­nées que chaque démen­ti tient lieu, aux yeux de leurs adeptes, de confir­ma­tion. L’œcuménisme en est une, et pas des moins coriaces.

Du 25 au 27 octobre 2026, Assise a accueilli une impor­tante ren­contre inter­re­li­gieuse, orga­ni­sée par la Communauté de Sant’Egidio. Au fil des décen­nies, l’événement en est presque deve­nu ordi­naire, et les visages hié­ra­tiques des per­son­nages peints à fresque par Giotto semblent bien indif­fé­rents au théâtre d’ombres que les humains jouent chaque automne à leurs pieds. D’autant plus que, depuis près d’un demi-​siècle, la mon­tée en puis­sance des fana­tismes reli­gieux et les per­sé­cu­tions dont l’Église est l’objet ont suf­fi­sam­ment prou­vé com­bien l’esprit d’Assise était syno­nyme de fiasco.

Sauf que cette année, il s’agissait de com­mé­mo­rer le qua­ran­tième anni­ver­saire de la jour­née his­to­rique de prière pour la paix convo­quée par Jean-​Paul II le 27 octobre 1986. Placé sous le thème « Paix désar­mée et désar­mante », le remake « Assise 2026 » a ras­sem­blé des res­pon­sables chré­tiens, des repré­sen­tants d’autres reli­gions, des per­son­na­li­tés poli­tiques et des intel­lec­tuels. En tout, 384 invi­tés, venus de 53 pays et répar­tis en 24 forums thé­ma­tiques : autant de tables rondes pour cher­cher en vain la qua­dra­ture du cercle.

Initialement, le pape Léon XIV devait se rendre per­son­nel­le­ment dans la cité de saint François, mais le 23 octobre der­nier, le Vatican a annon­cé l’annulation de son dépla­ce­ment, sur avis médi­cal, afin de per­mettre au Saint-​Père de pour­suivre sa conva­les­cence après une inter­ven­tion chi­rur­gi­cale thoracique.

Le pape a tout de même enre­gis­tré un mes­sage vidéo, dif­fu­sé lors de la céré­mo­nie de clô­ture. Le diag­nos­tic qu’établit Léon XIV sur l’état du monde ne manque ni de gra­vi­té ni de luci­di­té. Mais, pour y répondre, les solu­tions spi­ri­tuelles pro­po­sées par celui qui doit confir­mer ses frères dans la foi sou­lèvent une ques­tion autre­ment déli­cate : peut-​on faire de la prière des dif­fé­rentes reli­gions le sym­bole d’une fra­ter­ni­té uni­ver­selle sans ris­quer d’estomper ce qui dis­tingue radi­ca­le­ment la foi catho­lique des autres croyances ? En d’autres termes, faut-​il, pour être enten­du de tous, taire pré­ci­sé­ment ce que l’Église a reçu mis­sion d’annoncer au monde ?

Le débat a d’ailleurs ravi­vé une contro­verse sur la mis­sion de l’Église, oppo­sant, par médias inter­po­sés, Mgr Robert Barron, évêque amé­ri­cain, au car­di­nal Jean-​Paul Vesco, arche­vêque d’Alger. Ce der­nier avait affir­mé que l’Église en Algérie n’était « pas une Église qui est là pour conver­tir », mais une com­mu­nau­té appe­lée à vivre en fra­ter­ni­té avec les musul­mans, esti­mant que le pro­sé­ly­tisme consti­tuait un « poi­son » dès lors qu’il sup­po­sait de tenir la reli­gion d’autrui pour fausse.

Ces pro­pos ont pro­vo­qué une vive réplique de Mgr Barron, qui a rap­pe­lé que conduire les âmes au Christ consti­tuait la rai­son d’être de l’Église, confor­mé­ment au com­man­de­ment mis­sion­naire de l’Évangile. « Si je pen­sais vrai­ment que l’Église n’avait pas pour voca­tion de conduire les gens vers le Christ, alors je démis­sion­ne­rais », a‑t-​il lancé.

Le car­di­nal Vesco a dénon­cé une défor­ma­tion de ses pro­pos, pris, selon lui, hors du contexte algé­rien, tout en main­te­nant que les croyants des trois reli­gions mono­théistes avaient mieux à faire que de cher­cher à se conver­tir mutuellement.

« La véri­té nous échappe dès que notre atten­tion se relâche, tout en nous lais­sant l’illusion que nous conti­nuons à la pour­suivre », décla­rait Alexandre Soljenitsyne lors de son fameux dis­cours de Harvard en 1978. Quarante ans après le « scan­dale d’Assise » dénon­cé avec force par Mgr Marcel Lefebvre, la for­mule conserve une sin­gu­lière actua­li­té. À force de pour­suivre la paix par la conver­gence des reli­gions, ne risque-​t-​on pas d’oublier Celui qui s’est pré­sen­té comme la Vérité et le Prince de la paix ?

Image : Godong.