Lettre du Supérieur général aux amis et bienfaiteurs

« Réjouissez-​vous, Marie, car vous seule avez écra­sé toutes les héré­sies appa­rues dans le monde »

La très sainte Vierge Marie écrase les héré­sies parce que sa mis­sion mater­nelle consiste à conduire les âmes à la vie divine en les condui­sant à Jésus-​Christ, Vérité incar­née. Or l’hérésie, en alté­rant la connais­sance de Dieu et du Christ, atteint la vie sur­na­tu­relle à sa source même. Celle qui a reçu la mis­sion de com­mu­ni­quer cette vie aux âmes doit donc aus­si les pré­ser­ver de ce qui la détruit : l’erreur et le men­songe.
Écraser les héré­sies, c’est ain­si, pour Marie, défendre dans les intel­li­gences la Vérité de son Fils afin de gar­der les âmes unies à Lui.

Chers fidèles, amis et bienfaiteurs,

Il y a qua­rante ans, le pape Jean-​Paul II réunis­sait à Assise les repré­sen­tants de toutes les reli­gions, pour une jour­née qui allait pro­fon­dé­ment mar­quer les âmes, et deve­nir le funeste para­digme de toute une série de ren­contres œcu­mé­niques qui se répé­te­raient au fil des années. Les plus âgés par­mi nous se sou­viennent peut-​être d’un épi­sode par­ti­cu­liè­re­ment signi­fi­ca­tif : un groupe de pèle­rins venus du sud de l’Italie était arri­vé à Assise en por­tant une sta­tue de Notre-​Dame de Fatima, sans bien com­prendre ce qui allait se pas­ser… Ils furent éloi­gnés par les orga­ni­sa­teurs de la ren­contre, car la pré­sence de cette sta­tue aurait gêné le dérou­le­ment des céré­mo­nies prévues.

L’esprit d’Assise et de Mater Populi Fidelis

Il y a un an, le 4 novembre 2025, le Dicastère pour la Doctrine de la foi publiait un texte qui sus­ci­ta de nom­breuses réac­tions, puisqu’il deman­dait expli­ci­te­ment au peuple chré­tien d’éviter d’employer, à pro­pos de la très sainte Vierge Marie, les titres de Corédemptrice et de Médiatrice de toutes les grâces. Ces titres sont aujourd’hui consi­dé­rés comme inap­pro­priés, inexacts et, sur­tout, impropres à expri­mer adé­qua­te­ment le dogme catho­lique tel qu’il est désor­mais conçu et revisité.

Ce texte funeste, dévas­ta­teur tant par son conte­nu que par ses inévi­tables consé­quences pas­to­rales, aura néan­moins pro­duit indi­rec­te­ment un effet posi­tif : celui de remettre en lumière l’importance des for­mules et des titres. En effet, la pers­pec­tive moder­niste, qui tend à réduire l’acte de foi à une expé­rience per­son­nelle et intime de Dieu, conduit au mépris des for­mules, sous pré­texte que la foi ne sau­rait être réduite ni cir­cons­crite par l’emploi d’expressions concrètes et « tech­niques », struc­tu­rel­le­ment inca­pables d’exprimer une expé­rience vécue.

Nous vou­drions alors pro­fi­ter du triste anni­ver­saire de la réunion inter­re­li­gieuse d’Assise et de la publi­ca­tion de Mater Populi Fidelis pour médi­ter sur un très beau titre que la litur­gie attri­bue à la très sainte Vierge Marie : celle qui, à elle seule, écrase toutes les hérésies.

« Réjouissez-​vous, Marie, car vous seule avez écra­sé toutes les héré­sies appa­rues dans le monde. »

Comment jus­ti­fier un tel titre ? Pour quelle rai­son l’Église, jusque dans sa litur­gie, entend-​elle nous offrir une telle image de Marie ? À pre­mière vue, ce titre ne paraît avoir de lien direct ni avec la mater­ni­té divine, ni avec la vir­gi­ni­té per­pé­tuelle de Marie.

Pour mesu­rer la beau­té et la pro­fon­deur de ce titre, et en sai­sir toute la por­tée, il faut remon­ter jusqu’à la source même de la vie sur­na­tu­relle : la vie de Dieu, qu’il lui plaît de com­mu­ni­quer aux âmes par la grâce. C’est à cette lumière que l’on pour­ra com­prendre la place unique de la très sainte Vierge Marie, en qui cette par­ti­ci­pa­tion à la vie divine atteint une plé­ni­tude incomparable.

Qu’est-ce que la vie divine ?

Faisons un peu de théo­lo­gie et cher­chons à péné­trer, pour quelques ins­tants, dans l’éternité. La vie divine est ce qu’il y a de plus simple ; mais cette sim­pli­ci­té même est d’une pro­fon­deur telle que nous ne pou­vons la sai­sir pleinement.

« La vie divine n’est pas autre chose qu’un acte de contem­pla­tion et d’amour par lequel Dieu, se contem­plant tout à la fois comme sou­ve­raine Vérité et comme sou­ve­rain Bien, jouit par­fai­te­ment de lui-même. »

Dans l’éternité, Dieu accom­plit un seul et unique acte : il se contemple constam­ment lui-​même. Il contemple son Être, il en contemple l’infinie per­fec­tion – car cet Être est tel : infi­ni­ment par­fait. Cette contem­pla­tion de son Être sou­ve­rain consti­tue sa vie elle-​même : si Dieu ne vivait pas ain­si, il ne serait plus Dieu, tout simplement.

Or, cette per­fec­tion infi­nie qu’il contemple, il la contemple par­fai­te­ment : son intel­li­gence divine contemple son Être divin et le sai­sit tout entier, dans un acte de contem­pla­tion unique, par­fai­te­ment vrai et tou­jours iden­tique à lui-​même. Ainsi, en connais­sant par­fai­te­ment son Être divin, il se contemple comme sou­ve­raine Vérité[1].

Et d’autre part, en se contem­plant comme sou­ve­raine Vérité, Dieu se contemple éga­le­ment comme sou­ve­rain Bien. En effet, le Vrai et le Bien dési­gnent une seule et même réa­li­té, envi­sa­gée sous deux rap­ports dif­fé­rents[2] : si Dieu est l’Être sou­ve­rain et la sou­ve­raine Vérité, il est donc aus­si néces­sai­re­ment le sou­ve­rain Bien. Et dans cette contem­pla­tion de lui-​même comme sou­ve­rain Bien, Dieu s’aime lui-​même par­fai­te­ment. S’il en allait autre­ment, Dieu ne serait plus Dieu.

En résu­mé, la vie divine n’est pas autre chose qu’un acte de contem­pla­tion et d’amour par lequel Dieu, se contem­plant tout à la fois comme sou­ve­raine Vérité et comme sou­ve­rain Bien, jouit par­fai­te­ment de lui-même.

Or, bien que se suf­fi­sant ain­si à lui-​même, Dieu, libre­ment, a choi­si de com­mu­ni­quer quelque chose de son Être et de sa per­fec­tion à d’autres que lui. En effet, la bon­té incline natu­rel­le­ment à se com­mu­ni­quer à autrui, à se don­ner. Dans le cas de Dieu, sou­ve­raine Bonté, ce libre don de soi en dehors de lui-​même a eu pour objet les créa­tures ; et en par­ti­cu­lier, cer­taines créa­tures à qui Dieu ne va pas seule­ment com­mu­ni­quer quelque chose de son Être et de sa per­fec­tion, mais quelque chose de sa vie même.

Dieu communique sa vie aux âmes en se faisant connaître

Ces pré­misses fon­da­men­tales posées, on com­prend aisé­ment que, pour com­mu­ni­quer à une âme une cer­taine par­ti­ci­pa­tion à sa vie divine, Dieu com­mence par lui faire connaître quelque chose de lui-​même. C’est bien afin de la faire vivre, de la faire par­ti­ci­per à cette contem­pla­tion de lui-​même qui consti­tue sa propre vie, que Dieu « se révèle » sous le voile de la foi.

L’âme éclai­rée par la foi peut connaître Dieu et, le connais­sant, elle peut l’aimer et le ser­vir. C’est en cela que la foi est néces­saire. Il est en effet impos­sible d’aimer le Bien et d’y adhé­rer, si ce Bien n’est pas d’abord connu. Nul n’aime ni ne désire ce qu’il ne connaît pas.

Or, cette Révélation ne va pas se limi­ter à nous faire connaître les per­fec­tions de Dieu. Elle va nous faire péné­trer plus avant dans l’intimité de sa vie, en nous dévoi­lant un mys­tère que notre rai­son, lais­sée à elle-​même, n’aurait jamais pu décou­vrir : cette vie divine unique est celle de trois Personnes dis­tinctes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

« C’est bien afin de la faire vivre, de la faire par­ti­ci­per à cette contem­pla­tion de lui-​même qui consti­tue sa propre vie, que Dieu “se révèle” sous le voile de la foi. »

Dans la vie de la sainte Trinité, le Père, en se connais­sant lui-​même, engendre éter­nel­le­ment son Verbe, expres­sion par­faite de la Vérité divine, « rayon­ne­ment de sa gloire et empreinte de sa sub­stance » (He 1, 3). Le Fils est donc ce Verbe, en qui le Père se reflète et exprime la Vérité éter­nelle. Et du Père et du Fils pro­cède éter­nel­le­ment le Saint-​Esprit, Amour subsistant.

C’est bien à cette vie tri­ni­taire que Dieu veut nous faire par­ti­ci­per. C’est de ce désir de sanc­ti­fier les âmes que pro­cèdent donc la Révélation pro­gres­sive de l’Ancien Testament et, sur­tout, son cou­ron­ne­ment dans la venue sur terre du Verbe de Dieu, Vérité sou­ve­raine incar­née. Dieu s’étant fait homme, celui qui contemple Notre-​Seigneur contemple, à tra­vers son huma­ni­té, Dieu lui-​même : « Celui qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9) ; et, par cette connais­sance du Père à tra­vers le Fils, il accède à la vie éter­nelle : « La vie éter­nelle, c’est qu’ils Vous connaissent, Vous et celui que Vous avez envoyé, Jésus-​Christ » (Jn 17, 3).

Ce point est capi­tal : la connais­sance de Notre-​Seigneur, Verbe fait chair, est deve­nue le moyen néces­saire ici-​bas pour connaître inti­me­ment Dieu. C’est par l’humanité du Verbe incar­né, et uni­que­ment par elle, que les hommes peuvent avoir accès à la vie tri­ni­taire et contem­pler Dieu : « Personne n’a jamais vu Dieu. Le Fils unique qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître » (Jn 1, 18) ; et par consé­quent, « nous avons contem­plé sa gloire, Fils unique du Père, plein de grâce et de véri­té » (Jn 1, 14).

Bien sûr, Dieu se fait connaître sans la moindre pos­si­bi­li­té d’erreur : si, par impos­sible, Dieu se fai­sait connaître en mêlant à la Vérité quelque erreur, il ren­drait impos­sible la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes. Cela dit, la foi conserve tou­jours une part d’obscurité : sur cette terre, nous connais­sons Dieu à tra­vers un voile. Ce voile sera levé dans l’éternité, où la connais­sance propre à la foi céde­ra la place à la vision béa­ti­fique : notre connais­sance sur­na­tu­relle de Dieu pas­se­ra ain­si d’un mode impar­fait à un mode par­fait ; la foi pré­cède la vision et existe pour la pré­pa­rer et nous y conduire.

« La connais­sance de Notre-​Seigneur, Verbe fait chair, est deve­nue le moyen néces­saire ici-​bas pour connaître inti­me­ment Dieu. »

Si donc Dieu sanc­ti­fie les âmes et les fait vivre par les moyens que nous venons de décrire à grands traits, quel peut être le degré de connais­sance de cette Vérité sou­ve­raine dans l’âme de la très sainte Vierge Marie ?

Nous allons voir que cette contem­pla­tion de la Vérité en Marie cor­res­pond d’une part à son degré de plé­ni­tude de grâce, d’autre part à sa mater­ni­té divine, et enfin à sa mis­sion par­ti­cu­lière de Médiatrice uni­ver­selle, qui implique la charge de com­mu­ni­quer à toutes les âmes la connais­sance intime de son Fils, vrai Dieu et vrai homme.

La contemplation de la Vérité en Marie, pleine de grâce

De toute évi­dence, la sain­te­té de Marie entraîne chez elle un degré de contem­pla­tion du Vrai inima­gi­nable pour cha­cun de nous. En effet, pré­ser­vée du péché ori­gi­nel et de ses bles­sures, elle ne connaît aucun risque d’erreur. Il n’y a dans son intel­li­gence aucune sorte d’illusion, aucun juge­ment erro­né ou pré­ci­pi­té. Aucune pas­sion désor­don­née ne vient trou­bler ou obs­cur­cir en elle la per­cep­tion du vrai. Sa contem­pla­tion de la Vérité ne ren­contre aucun obstacle.

Mais sur­tout, sa pure­té confère à son intel­li­gence une capa­ci­té sans égale de péné­trer les véri­tés éter­nelles, capa­ci­té encore ren­for­cée par la pré­sence dans son âme, à un degré inima­gi­nable, des dons sur­na­tu­rels du Saint-​Esprit : en par­ti­cu­lier, les dons d’intelligence et de sagesse lui per­mettent de contem­pler les Vérités divines à un degré supé­rieur à celui des Séraphins et des Chérubins. Elle est le Siège de la Sagesse.

En rai­son de sa plé­ni­tude de grâce, son âme se trouve ain­si dans une situa­tion abso­lu­ment pri­vi­lé­giée et unique. Le péché et l’erreur seraient deux réa­li­tés qui feraient obs­tacle, d’une manière ou d’une autre, à sa par­faite contem­pla­tion et, par consé­quent, à sa par­faite union à Dieu et à sa sain­te­té. Or, de même que son âme ne peut être effleu­rée, non seule­ment par

la moindre ombre de péché, mais pas même par la moindre imper­fec­tion, de même son intel­li­gence ne sau­rait être effleu­rée par la moindre ombre d’erreur.

Cette par­faite adhé­sion de Marie à la Vérité per­met de com­prendre éga­le­ment la per­fec­tion incom­pa­rable de sa liber­té. « La Vérité vous ren­dra libres » (Jn 8, 32) : jamais cette parole de Notre-​Seigneur n’a trou­vé, dans une pure créa­ture, une réa­li­sa­tion aus­si par­faite qu’en sa mère. Car la liber­té véri­table ne consiste pas dans la pos­si­bi­li­té de se détour­ner du bien, mais dans la capa­ci­té de se mou­voir en lui sans entrave. Aucune incli­na­tion au péché n’entravant sa volon­té, sa connais­sance de la Vérité et son adhé­sion au Bien étant sans obs­tacle, sa liber­té elle-​même attei­gnait une per­fec­tion unique. Loin de dimi­nuer son libre arbitre, son impec­ca­bi­li­té lui don­nait, selon l’expression du père Garrigou-​Lagrange, « la pleine liber­té dans l’ordre du bien sans aucune dévia­tion vers le mal[3]». Sa liber­té était ain­si, à l’exemple de celle de son divin Fils, une image très pure de la liber­té de Dieu.

La Mère de Dieu, contemplatrice du Verbe incarné

Il faut gar­der à l’esprit que la contem­pla­tion dont nous par­lons, puisqu’elle est un moyen par lequel Dieu com­mu­nique sa propre vie, ne se limite pas à l’observation et à l’admiration des véri­tés contem­plées : cette contem­pla­tion elle-​même trans­forme peu à peu les âmes selon le modèle de ce qu’elles contemplent. En d’autres termes, par la contem­pla­tion chré­tienne, Dieu assi­mile pro­gres­si­ve­ment les âmes et les trans­forme à l’image de Jésus-​Christ. C’est en ce sens pré­cis que saint Paul enseigne que « le juste vit de la foi » (Rm 1, 17).

Or, l’âme qui, plus que toute autre, a constam­ment vécu sous l’influence de la foi dans la contem­pla­tion de Notre-​Seigneur, c’est celle de la très sainte Vierge Marie. Car la capa­ci­té unique et sin­gu­lière de l’Immaculée à péné­trer le Vrai par la contem­pla­tion ne tient pas uni­que­ment aux dons sans pareils qu’elle a reçus, et qui la dis­posent à une capa­ci­té intui­tive supé­rieure à celle des anges. Un autre élé­ment, tout aus­si impor­tant, la place dans une situa­tion abso­lu­ment pri­vi­lé­giée : sa rela­tion directe et unique avec l’humanité de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ, en rai­son de la mater­ni­té divine.

« La très sainte Vierge Marie est d’autant plus inti­me­ment unie à l’objet même de sa contem­pla­tion que ce Verbe incar­né est véri­ta­ble­ment son Fils et qu’elle est véri­ta­ble­ment sa mère. »

N’oublions pas que cette huma­ni­té, unie au Verbe, est le moyen par lequel le Père a choi­si d’accomplir la plé­ni­tude de la Révélation. Or la très sainte Vierge Marie est d’autant plus inti­me­ment unie à l’objet même de sa contem­pla­tion que ce Verbe incar­né est véri­ta­ble­ment son Fils et qu’elle est véri­ta­ble­ment sa mère. Cette proxi­mi­té est même por­tée à un degré abso­lu­ment incom­pa­rable par le fait que l’humanité de Notre-​Seigneur, dans son élé­ment maté­riel, est four­nie exclu­si­ve­ment par la très sainte Vierge Marie. Par consé­quent, il n’a jamais exis­té et il n’existera jamais dans l’histoire une affi­ni­té plus pro­fonde entre une mère et son fils que celle qui unit Marie et Jésus.

Sans risque d’exagérer, nous pou­vons ici éta­blir un paral­lèle assez frap­pant entre la géné­ra­tion éter­nelle du Verbe et la géné­ra­tion dans le temps de Notre-​Seigneur. De même que le Père, dans l’éternité, en contem­plant le Verbe, lui dit : « Aujourd’hui, je t’ai engen­dré » (Psaume 2, 7) – où l’aujourd’hui signi­fie l’éternité elle-​même – ; de même Notre-​Dame, en contem­plant Notre-​Seigneur, peut lui dire sans cesse : « Je suis ta mère, je t’ai engen­dré dans le temps. » En para­phra­sant le Credo, saint Léon le Grand résume l’affinité unique entre l’humanité de Notre-​Seigneur et Marie avec une expres­sion très belle et assez originale :

« consub­stan­tiel à sa Mère » (Sermon 30, 6).

En outre, Marie a eu pen­dant trente ans sous les yeux cette huma­ni­té unie au Verbe, comme une fenêtre divine grande ouverte devant son âme. Nous savons tous que Notre-​Seigneur a vou­lu pas­ser trente années de sa vie dans l’obscurité afin de nous faire sai­sir la pri­mau­té de la vie contem­pla­tive sur la vie active. Mais une seconde rai­son, tout aus­si pro­fonde, éclaire ces longues années de Nazareth : offrir à Marie le loi­sir de contem­pler, dans une inti­mi­té sans égale, le Verbe incar­né dont elle était la mère. Pourquoi ? Afin qu’elle soit tou­jours davan­tage sanc­ti­fiée et trans­for­mée à son image, bien sûr. Mais aus­si afin que, nour­rie de la contem­pla­tion de la Vérité faite chair, elle puisse ensuite en faire vivre l’Église.

Marie communique aux âmes la vie qu’elle a reçue

En effet, cette connais­sance incom­pa­rable du Verbe incar­né n’était pas des­ti­née à demeu­rer le pri­vi­lège per­son­nel de la Vierge Marie. La plé­ni­tude de grâce qu’elle a reçue était aus­si ordon­née à sa mis­sion de Médiatrice uni­ver­selle : celle qui a reçu le Christ et l’a don­né au monde demeure asso­ciée, dans une entière dépen­dance de son Fils, à la com­mu­ni­ca­tion aux âmes des fruits de la Rédemption.

Par consé­quent, puisque la vie sur­na­tu­relle com­mence ici-​bas par la connais­sance de Dieu sous le voile de la foi, c’est en tout pre­mier lieu dans ce domaine que s’exerce la média­tion de Marie. Ayant connu Jésus-​Christ comme aucune autre créa­ture, elle engendre ses enfants à la vie de la foi : elle intro­duit les âmes à la connais­sance de son Fils, les affer­mit dans la Vérité qu’il révèle, et leur enseigne à en péné­trer tou­jours davan­tage les mystères.

« Sa voca­tion n’est pas seule­ment d’être un modèle de vie chré­tienne, mais d’être aus­si la mère qui com­mu­nique cette vie aux âmes et la pro­tège dans son développement. »

Notre-​Dame devait ain­si com­mu­ni­quer à l’Église nais­sante, non seule­ment le fruit de sa contem­pla­tion, mais en un cer­tain sens, l’exercice même – nous pour­rions dire la méthode – de cette contem­pla­tion, appe­lée à consti­tuer le prin­cipe inté­rieur de la vie de l’Église. En effet, qu’elle soit spi­ri­tuelle, litur­gique ou doc­tri­nale, l’activité de l’Église se ramène tou­jours à un même acte de contem­pla­tion, dont la fina­li­té est de sanc­ti­fier les âmes et de les pré­pa­rer à la vision béa­ti­fique. Notre-​Dame devait deve­nir, dans cette pers­pec­tive, l’archétype de l’âme chrétienne.

Mais la mis­sion mater­nelle de Marie ne s’arrête pas là : parce que son but est de faire naître la foi dans les âmes, elle ne peut demeu­rer indif­fé­rente à la néces­si­té de défendre la Vérité. Chargée de conduire les âmes à la Vie en les condui­sant à son Fils, elle doit aus­si les pré­ser­ver abso­lu­ment de ce qui obs­cur­cit leur connais­sance de Jésus-​Christ et les détourne de lui. Car l’erreur en ce domaine, en s’interposant entre l’intelligence et la Vérité divine, atteint la vie sur­na­tu­relle à sa source même.

L’erreur est ennemie de la contemplation et, par conséquent, de la sanctification

Il importe de bien sai­sir la néces­si­té de la contem­pla­tion comme fon­de­ment de la vie spi­ri­tuelle. Dans la concep­tion moder­niste, l’acte de foi est réduit pour l’essentiel à une expé­rience inté­rieure et per­son­nelle de Dieu qui fait abs­trac­tion, dans la pra­tique, du conte­nu exté­rieur de la Révélation : une telle concep­tion rend incom­pré­hen­sible et inutile tout ce que nous venons de décrire.

« Chargée de conduire les âmes à la Vie en les condui­sant à son Fils, elle doit aus­si les pré­ser­ver abso­lu­ment de ce qui obs­cur­cit leur connais­sance de Jésus-​Christ et les détourne de lui. »

Illustrons cette dif­fi­cul­té par un exemple concret. Si je ne crois plus, en termes clairs et sans équi­voque, que la sainte Messe est le renou­vel­le­ment du sacri­fice de la Croix ren­du pré­sent sur l’autel, ma contem­pla­tion et ma per­cep­tion de ce sacre­ment s’en trou­ve­ront modi­fiées. En consé­quence, ma manière de prier, de célé­brer la Messe ou d’y assis­ter chan­ge­ra elle aus­si. À la longue, ma concep­tion du sacri­fice de la Croix lui-​même chan­ge­ra éga­le­ment, parce que l’acte qui le renou­velle aura été, d’une cer­taine manière, déna­tu­ré dans sa signi­fi­ca­tion et dans la com­pré­hen­sion que je peux en avoir. Pour finir, le concept même de Rédemption s’en trou­ve­ra trans­for­mé, sur­tout dans sa dimen­sion expia­toire et propitiatoire.

Le même méca­nisme se retrouve chaque fois qu’une véri­té révé­lée est obs­cur­cie ou affai­blie : la contem­pla­tion s’en trouve atteinte, puis la vie chré­tienne elle-​même. De fait, cela cor­res­pond à ce qui s’est pro­duit dans l’Église uni­ver­selle avec la messe nou­velle. Et l’exemple pour­rait être aisé­ment éten­du à la perte de la foi dans la royau­té du Christ et dans ses droits publics impres­crip­tibles, ou encore dans la néces­si­té abso­lue de pas­ser par Notre-​Seigneur pour être sau­vé, don­nant lieu aujourd’hui à la pra­tique géné­rale d’un œcu­mé­nisme délétère.

Mère de nos âmes, la Vierge Marie est fondamentalement anti-œcuménique

Il appa­raît donc clai­re­ment que la très sainte Vierge Marie, arché­type de l’âme chré­tienne et mère de la vie sur­na­tu­relle, abhorre l’erreur comme elle abhorre le péché. Sa voca­tion n’est pas seule­ment d’être un modèle de vie chré­tienne, mais d’être aus­si la mère qui com­mu­nique cette vie aux âmes et la pro­tège dans son développement.

De quoi doit-​elle la pro­té­ger ? De tout ce qui lui fait obs­tacle, la blesse ou la détruit : l’hérésie et le péché. Nous com­pre­nons alors plus pro­fon­dé­ment ce que signi­fie écra­ser la tête du Serpent, de celui qui est « homi­cide dès le com­men­ce­ment » (Jn 8, 44) et enne­mi de la Vie. Là où Satan répand la mort par le men­songe et par le péché, Marie pro­tège la vie en condui­sant les âmes à la Vérité et à la grâce.

Écraser la tête du Serpent, c’est donc aus­si détruire ses men­songes : toutes ces erreurs qui empêchent les âmes de connaître dans sa plé­ni­tude la Vérité divine, d’en contem­pler la Beauté et de se pré­pa­rer à la pos­sé­der éter­nel­le­ment. Car Satan pour­suit, à tra­vers toutes ses œuvres, un même des­sein : sépa­rer l’intelligence de la Vérité afin de sépa­rer l’âme de Dieu.

D’aucune manière la très sainte Vierge ne peut tolé­rer que son Fils, Vérité incar­née, soit consi­dé­ré comme un che­min par­mi d’autres pour aller au Père ; d’aucune manière elle ne sau­rait tolé­rer que la Vérité et l’erreur soient trai­tées sur un pied d’égalité, au nom de la digni­té humaine et de la liber­té men­son­gère de choi­sir entre le vrai et le faux. Personne comme Notre-​Dame n’est conscient que lais­ser les âmes choi­sir entre Jésus et Barabbas signi­fie­rait les trom­per et les mépriser.

Personne comme la Vierge ne peut faire sienne la réponse de Notre-​Seigneur aux Juifs :

« L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en Celui qu’il a envoyé » (Jn 6, 29). À cette œuvre, elle est asso­ciée d’une manière unique comme Mère de Dieu : c’est par elle que le Fils envoyé par le Père entre dans le monde.

Voilà pour­quoi elle est la grande absente des réunions œcu­mé­niques : elle gêne, elle ne peut pas y être invi­tée. Elle est por­teuse d’un mes­sage incom­pa­tible avec l’esprit d’Assise : le rap­pel inflexible des droits exclu­sifs de son Fils, le Christ-​Roi, sur toutes les âmes – en d’autres termes, les droits de la Vérité face à l’erreur, et les pré­ro­ga­tives de l’Église face aux autres reli­gions. Si elle pou­vait y prendre la parole, elle rap­pel­le­rait néces­sai­re­ment aux hommes, en tant que Mère et Reine, qu’un choix s’impose : « Ou mon Fils ou les autres ! »

« Écraser la tête du Serpent, c’est donc aus­si détruire ses mensonges. »

Voilà pour­quoi, par­mi les titres les plus beaux et les plus glo­rieux que la litur­gie – et donc l’Église – attri­bue à Marie, figure celui-​ci : « Celle qui, à elle seule, écrase toutes les héré­sies ». Ce titre convient admi­ra­ble­ment à celle qui a reçu la mis­sion et le moyen de faire naître en nous la vie divine – Notre-​Seigneur lui-​même – et de nous conduire à la sainteté.

C’est donc elle seule qui, dans la confu­sion actuelle d’un moder­nisme triom­phant, peut obte­nir à nos âmes d’être pré­ser­vées de l’erreur et de l’indifférence – cette der­nière étant tan­tôt ce qui mène à l’erreur, tan­tôt ce qui en découle : fruit le plus mûr et le plus per­ni­cieux de l’esprit d’Assise.

C’est la Vierge seule qui peut conduire de nou­veau les intel­li­gences vers la Vérité éter­nelle, et les conver­tir en leur per­met­tant de connaître Dieu et de l’adorer « en esprit et en véri­té » (Jn 4, 24).

C’est seule­ment elle enfin qui peut rendre de nou­veau aux hommes d’Église le zèle des papes, des mar­tyrs et des confes­seurs, prêts à tout pour défendre la Foi catho­lique et en mani­fes­ter au monde la pure­té : reflet, dans le temps et dans l’histoire, de la pure­té même de la Vérité éternelle.

Dieu vous bénisse.

Le 4 novembre 2026

Notes de bas de page

  1. La véri­té est la par­faite confor­mi­té de l’intelligence à la réa­li­té qu’elle connaît. Or, en Dieu, la puis­sance de son intel­li­gence est infi­nie, de même que la réa­li­té à laquelle elle s’applique : l’Être de Dieu lui-​même. Pour cette rai­son, Dieu est la Vérité suprême. ↩︎
  2. Le Vrai est l’Être en tant que connu par l’intelligence ; le Bien est l’Être en tant que dési­ré ou pos­sé­dé
    par la volon­té.
    ↩︎
  3. P. Réginald Garrigou-​Lagrange, O.P., La Mère du Sauveur et notre vie inté­rieure, pre­mière par­tie, chap. II, art. III, « Marie a été exempte de toute faute, même vénielle ? », Paris, Éditions du Cerf, 1948. ↩︎

Supérieur Général FSSPX

M. l’ab­bé Davide Pagliarani est l’ac­tuel Supérieur Général de la FSSPX élu en 2018 pour un man­dat de 12 ans. Il réside à la Maison Générale de Menzingen, en Suisse.