Lettre de l’école St-​Jean-​Bosco de Marlieux n° 26 – L’enracinement

La notion d’en­ra­ci­ne­ment n’est plus trop à la mode. Cela sent son rin­gard, son ran­ci. Qui dit racine dit immo­bi­li­té, fixi­té, asser­vis­se­ment à un lieu, confi­ne­ment dans un ter­roir bouseux.

L’heure est au noma­disme, à la connexion numé­rique décon­nec­tée du sol, au vil­lage pla­né­taire, au mon­dia­lisme non seule­ment finan­cier et éco­no­mique, mais aus­si poli­tique et culturel.

Des petits signes, qui pris sépa­ré­ment peuvent nous sem­bler ano­dins, nous montrent ce déra­ci­ne­ment en marche dans notre vie quotidienne.

Dernièrement, une fidèle nous trans­mit sa col­lec­tion de timbres. Cette col­lec­tion contient non seule­ment des timbres, mais aus­si ce que l’on appe­lait autre­fois des flammes : un tam­pon rec­tan­gu­laire à gauche du cachet d’o­bli­té­ra­tion mani­fes­tant un des aspects du lieu d’où vient la lettre : un monu­ment, un pay­sage, une men­tion tou­ris­tique, ou tout sim­ple­ment l’an­nonce d’un évé­ne­ment. Notons éga­le­ment que le cachet men­tion­nait alors le dépar­te­ment et la com­mune du lieu d’af­fran­chis­se­ment en même temps que la date (avec men­tion de l’heure). De nos jours, la flamme enra­ci­née a dis­pa­ru, rem­pla­cée par des vague­lettes ano­nymes, et l’o­bli­té­ra­tion ne men­tionne plus que la date (sans pré­ci­ser l’heure). Exit la men­tion du lieu, seul demeure un numé­ro sans signi­fi­ca­tion pour l’u­sa­ger qui désigne le centre d’af­fran­chis­se­ment par où est pas­sé ce cour­rier. Vous êtes géo-​localisés en per­ma­nence grâce à votre télé­phone por­table, mais vous n’a­vez plus le droit de savoir d’où arrive le cour­rier que vous recevez.

Vous savez éga­le­ment que les plaques d’im­ma­tri­cu­la­tion ont chan­gé, sous pré­texte d’un épui­se­ment des numé­ros encore dis­po­nibles. Le dépar­te­ment, créa­tion pour­tant révo­lu­tion­naire, n’est plus men­tion­né. Finies les insultes fleu­ries adres­sées à un auto­mo­bi­liste mal­adroit en rai­son de sa pro­ve­nance rurale ou pari­sienne, finis les jeux durant les longs voyages pour repé­rer les véhi­cules de tel ou tel dépar­te­ment, ce qui était un bon moyen de révi­ser sa géo­gra­phie. Il faut dire que les écrans dis­po­sés der­rière les appuie-​tête des parents suf­fisent à anes­thé­sier les cer­veaux enfan­tins pen­dant des heures. Certes, les plaques men­tionnent une région, mais qui n’a pas for­cé­ment de lien avec le lieu d’o­ri­gine de la voi­ture. Je peux choi­sir la Bretagne même si je n’y mets jamais les pieds. Une région hors-​sol, idéo­lo­gique. Une bre­ton­ni­té à la Tri-Yann.

Ces régions aus­si sont symp­to­ma­tiques du déra­ci­ne­ment qui nous est impo­sé à marches for­cées. Instaurées en 1956, elles avaient l’am­bi­tion de rem­pla­cer les anciennes pro­vinces fran­çaises. Mais las, elles étaient encore trop ancrées dans le réel. La réforme de 2016 dimi­nua leur nombre et créa d’im­menses ensembles encore plus arti­fi­ciels, comme l’Occitanie, les Hauts de France ou encore le Grand Est. A la trappe l’Alsace et la Lorraine, La Picardie et le Roussillon.

L’homme tend donc à deve­nir le fruit d’une culture hors-​sol, comme ces déli­cieuses tomates de grande sur­face culti­vées dans un liquide nutri­tif com­po­sé par les chi­mistes. Mais si pour les fruits et légumes, Tricatel ne peut riva­li­ser avec le pota­ger de ma grand-​mère, pour la for­ma­tion des hommes il en est de même : la nature humaine a besoin de s’en­ra­ci­ner, de se rat­ta­cher à un lieu, à une famille, à une his­toire afin de pro­duire les fruits de civi­li­sa­tion qu’on peut attendre d’elle. Les racines per­mettent à la plante de se fixer au sol, condi­tion indis­pen­sable pour y pui­ser tous les sucs nour­ri­ciers dont elle a besoin. Nous savons que plus les racines sont pro­fondes, plus la plante pour­ra s’é­le­ver, se déve­lop­per, sou­te­nir les aléas cli­ma­tiques, résis­ter au vent. Toutes ces réa­li­tés s’ap­pliquent à l’homme. Un homme déra­ci­né est un homme dimi­nué, amoin­dri, ampu­té, même si la culture du diver­tis­se­ment l’empêche de s’en rendre compte.

Un livre récent d u phi­lo­sophe Robert Redeker, L’Ecole fan­tôme, per­met d’ap­pro­fon­dir le rôle de l’é­cole dans l’en­ra­ci­ne­ment des élèves. L’école en effet trans­met un héri­tage com­mun à tra­vers une langue, une lit­té­ra­ture, une his­toire, une sen­si­bi­li­té : « Et, par le miracle de l’é­cole pri­maire, chaque petit Français entrait en com­mu­ni­ca­tion avec les plus grands esprits, côtoyant les Hugo et les Ronsard, les La Fontaine et les Francis Jammes. Et aus­si : Molière, Corneille ou Racine, quand il fré­quen­tait le col­lège. Sans omettre, pour ceux qui pous­saient jus­qu’au lycée, Madame de Lafayette et sa Princesse de Clèves tant hon­nie par un ancien pré­sident de la République. Par le biais de cette Ecole, chaque enfant de France, du plus humble des gar­çon­nets du Limousin à la plus pauvre fillette des landes de Gascogne, entrait en com­merce avec la langue fran­çaise, sa pure­té et son his­toire » [1].

Mais le péda­go­gisme est pas­sé par là et s’est achar­né contre la notion d’hé­ri­tage. Les nou­velles géné­ra­tions qui subissent les pro­grammes de l’Education natio­nale sont des inhé­ri­tiers, selon le vocable for­gé par Renaud Camus. Elles sont éle­vées hors-​sol, c’est-​à-​dire hors-​histoire, hors-​langue, hors-​terre natale.

Robert Redeker com­mente et illustre cette notion : « Hors terre natale : c’est bien pour­quoi Jeanne d’Arc et Charles Péguy en ses poèmes glo­ri­fiant la Loire et ses châ­teaux, et donc la France comme terre, et donc aus­si la terre de France comme his­toire, ont été volon­tai­re­ment évin­cés des ensei­gne­ments. Afin d’ar­ra­cher les enfants de France à la terre de France, à son his­toire, car la terre et l’his­toire sont en France la même chose, l’Education natio­nale dépayse les décors des livres d’ap­pren­tis­sage de la lec­ture. Dans la cam­pagne lau­ra­gaise, pays de Cocagne de la France pro­fonde, comme dans beau­coup d’autres régions de notre Hexagone, une petite fille de six ans apprend à lire dans un ouvrage dont le per­son­nage prin­ci­pal, un petit gar­çon fic­tif, Zékéyé, vit dans les pay­sages du Cameroun. Il est for­te­ment conseillé par tous les ins­pec­teurs, ces sous-​officiers zélés de l’Education natio­nale char­gés de contrô­ler l’adhé­sion des maîtres à l’i­déo­lo­gie offi­cielle. » Dès la méthode de lec­ture, l’en­fant est arra­ché à sa patrie pour fré­quen­ter des savanes impro­bables, il est empê­ché d’en­trer en contact, en fusion avec son his­toire et sa culture. Une culture délo­ca­li­sée pour une huma­ni­té mondialisée.

N’allons pas croire que cet enra­ci­ne­ment empêche l’es­prit de par­ve­nir à l’u­ni­ver­sel, lui mette des oeillères qui le limitent à un folk­lore sur­an­né. Redeker montre que l’é­tude du pas­sé ouvre l’es­prit à la culture bien plus qu’une atten­tion limi­tée aux convul­sions de la mode : « Dans l’en­sei­gne­ment, l’é­lève est mis en pré­sence d’un pas­sé absent de son monde immé­diat : Platon ou Hérodote, Cervantès ou Stendhal. Les vieilles lunes plu­tôt que la der­nière sai­son ! Le François Villon des neiges d’an­tan plu­tôt qu’un gratte-​guitare chanteur-​poète des scènes d’au­jourd’­hui. L’effacement for­cé du pré­sent lui rend pré­sent un pas­sé dont il ignore tout, repeu­plant de morts son ima­gi­naire. Autrement dit, l’en­sei­gne­ment réor­ga­nise la tem­po­ra­li­té de l’é­lève en même temps qu’il main­tient dans l’exis­tence, grâce au fil d’Ariane, les oeuvres du pas­sé et les grand hommes de jadis […] […] L’enseignement incor­pore à la Tradition – celle des oeuvres de l’es­prit humain. Il rend contem­po­rain d’Aristote, de saint Thomas d’Aquin et de Victor Hugo. De Dürer et de Goya. Il rend contem­po­rain de leurs esprits. Il rend contem­po­rain de l’es­prit d’un autre temps. Et pour­tant ces esprits sont de tous les temps. Bien de leur temps, enra­ci­nés en lui, ils sont de tous les temps, en par­ti­cu­lier du nôtre. »

La vie de famille per­met aus­si cet enra­ci­ne­ment, à condi­tion que la famille soit stable, que les époux soient fidèles à leur pro­messe du mariage. Une famille, ce sont des aïeux, des ancêtres que l’on apprend à connaître petit à petit, des tra­di­tions de noblesse d’âme, des témoi­gnages du pas­sé, par­fois une mai­son de famille qui a vu pas­ser plu­sieurs géné­ra­tions de la même lignée. En écri­vant, j’ai devant moi, sur une éta­gère de ma biblio­thèque, le sex­tant de mon grand-​père, marin au long cours. Je ne l’ai jamais connu car il est mort jeune mais cet objet me trans­met une leçon de sagesse : la néces­si­té de faire le point régu­liè­re­ment pour ne pas perdre la route. Le Père Sertillanges a cette belle réflexion : « Les sou­ve­nirs de famille sont un capi­tal qu’il ne faut pas gas­piller. Ils appar­tiennent à l’a­ve­nir qui y pour­ra pui­ser des motifs de fier­té et de recon­nais­sance, peut-​être des leçons ». [2] Evidemment, ce n’est pas tout-​àfait la phi­lo­so­phie d’Ikea. L’homme moderne campe, il ne demeure plus.

Cette réflexion sur l’en­ra­ci­ne­ment peut se pour­suivre dans le domaine de la vie spi­ri­tuelle et de la prière. Il est cer­tain que nous pou­vons prier par­tout et en toutes cir­cons­tances : au volant, dans une file d’at­tente devant les caisses du super­mar­ché, au milieu d’une place publique. Il est cepen­dant cer­tain que cer­tains lieux sont plus pro­pices à la prière. Qui, entrant dans une humble église de vil­lage, endor­mie dans la pénombre, n’a pas sen­ti un besoin de se recueillir, de prier Notre Seigneur pour qui cette demeure a été bâtie par nos ancêtres. Nous avons besoin de lieux qui élèvent l’âme, de sanc­tuaires qui sont des écrins pour le renou­vel­le­ment du sacri­fice rédemp­teur. La chré­tien­té s’ap­puie sur ce réseau de cha­pelles, de monas­tères, de cal­vaires qui nous enra­cinent dans la pré­sence de Dieu, la prière, la vie de la grâce. C’est pour­quoi nous avons besoin à Marlieux d’une église conve­nable, d’un lieu construit pour la prière. Nous comp­tons sur l’aide de la Providence, qui sait sus­ci­ter les géné­ro­si­tés, pour mener à bien ce pro­jet d’en­ra­ci­ne­ment spi­ri­tuel de notre Ecole.

Gustave Thibon, avec son bon sens habi­tuel, constate que le manque de racines non seule­ment ne favo­rise pas la pro­jec­tion dans l’a­ve­nir, mais encore can­tonne dans le pré­sent du plai­sir immé­diat : « Voici des êtres qui ignorent ou méprisent le pas­sé et qui ont per­du toute attache avec la tra­di­tion. Sont-​ils donc plus tour­nés vers l’a­ve­nir ? Nullement, ils sont accro­chés tout entiers à leur petit repos et à leur petit bon­heur d’au­jourd’­hui, au pré­sent le plus futile et le plus vide. Un seul exemple : dans le milieu pay­san où je vis, je remarque que les jeunes couples les plus sous­traits à toute influence de leurs parents sont pré­ci­sé­ment aus­si ceux qui ont le moins d’en­fants. » [3]

Lorsqu’une socié­té connaît une crise, que la situa­tion menace de som­brer dans le chaos, il est néces­saire de reve­nir à ses racines, de pui­ser plus abon­dam­ment les humbles mais solides nour­ri­tures de la terre natale, de la terre de nos pères. C’est la réflexion d’André Charlier dans Que faut-​il dire aux hommes : « Vous avez pu obser­ver comme moi que chaque fois qu’un mou­ve­ment de réforme ou de renais­sance s’a­morce dans la socié­té humaine, il com­mence tou­jours par un retour vers les sources. Tout mou­ve­ment au contraire qui opère une rup­ture bru­tale avec le pas­sé, qui com­mence par un refus radi­cal de rien conser­ver de ce pas­sé, se coupe par là-​même de la vie » [4]. Bernard Plessy, en une pré­face pour un livre d’Henri Pourrat [5] fait le même constat : « Quand une civi­li­sa­tion perd les valeurs qui l’ont fon­dée et main­te­nue, quand un pays oublie sa voca­tion, quand une nation s’a­bîme dans le mal­heur, le réflexe du salut, c’est d’en reve­nir aux éter­nelles et néces­saires ver­tus ter­riennes, à la fon­da­men­tale cer­ti­tude pay­sanne : Virgile écrit les Géorgiques pour appuyer la poli­tique de res­tau­ra­tion d’Auguste, comme Olivier de Serres le Ménage des champs pour secon­der les efforts de Sully au len­de­main des guerres de religion. »

Vivons donc enra­ci­nés, mais non pas d’une manière illu­soire. Une nos­tal­gie du pas­sé accom­pa­gnant une vie de désordres ne suf­fit pas. Seule une vraie conver­sion peut nous per­mettre de vivre enra­ci­nés dans la terre de France, terre de chrétienté.

Abbé Ludovic Girod, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X

Sources : Le Courrier de la Ville n° 26 de février 2017

Notes de bas de page

  1. Robert Redeker, L’Ecole fan­tôme, Desclée de Brouwer, 2016. Les pas­sages cités dans cet article se trouvent pages 33, 36–37, 90–91.[]
  2. R.P. Sertillanges, o.p., La Maison fran­çaise, Flammarion, 1944, page 204.[]
  3. Gustave Thibon, Retour au réel, Lardanchet, 1943, pages 239–240.[]
  4. André Charlier, Que faut-​il dire aux hommes, Nouvelles Editions Latines, 1964, page 354.[]
  5. Henri Pourrat, Toucher terre, Sang de la terre, 1999, page 7 (pré­face de Bernard Plessy).[]

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