Eglise catholique : esprit de résistance et amour de l’Eglise, par Roberto de Mattei

Photo : la basi­lique Saint-​Pierre de Rome tou­chée par la foudre le 11 février 2013, jour de l’an­nonce de la démis­sion du Pape Benoît XVI

Tandis qu’approche la date du cin­quième anni­ver­saire de l’élection du pape François, on entend sou­vent répé­ter que nous vivons une page dra­ma­tique et abso­lu­ment inédite de l’histoire de l’Eglise. Ce n’est que par­tiel­le­ment vrai.

L’Eglise a tou­jours connu des heures tra­giques, qui ont vu le Corps mys­tique du Christ lacé­ré, de sa nais­sance au Calvaire à nos jours. Les plus jeunes ne savent pas et les plus âgés oublient à quel point les années qui sui­virent le Concile Vatican II, dont la situa­tion actuelle a héri­té, furent terribles.

Il y a qua­rante ans, tan­dis qu’éclatait la révolte de 68, un groupe de car­di­naux et évêques qui avaient été les pro­ta­go­nistes du Concile, cher­chèrent à impo­ser un chan­ge­ment radi­cal de la doc­trine catho­lique sur le mariage. Cette ten­ta­tive fut déjouée car Paul VI, par l’encyclique Humanae Vitae du 25 juillet 1968, rap­pe­la l’interdiction de la contra­cep­tion arti­fi­cielle, redon­nant force et espé­rance aux fidèles désorientés.

Mais Paul VI, le pape d’Humanae Vitae, fut aus­si celui qui pro­vo­qua une pro­fonde rup­ture avec la Tradition catho­lique, en impo­sant, en 1969, le nou­veau rite de la messe, ce rite à l’origine des ravages litur­giques actuels. Paul VI pro­mut éga­le­ment l’Ostpolitik, pre­nant le 18 novembre 1973 la grave res­pon­sa­bi­li­té de des­ti­tuer de sa charge d’archevêque d’Esztergom et Primat d’Hongrie le car­di­nal József Mindszenty (1892–1975) – figure de proue de l’opposition catho­lique au com­mu­nisme. Le pape Montini espé­rait que se réa­lise le com­pro­mis his­to­rique en Italie, qui repo­sait sur l’accord entre le secré­taire de la Démocratie chré­tienne Aldo Moro et celui du Parti com­mu­niste Enrico Berlinguer. L’opération fut brus­que­ment inter­rom­pue par l’enlèvement et l’assassinat de Moro, qui fut sui­vie, le 6 août 1978, par la mort du pape Montini lui-​même. C’est éga­le­ment le qua­ran­tième anni­ver­saire de ces faits.

En ces années de tra­hi­sons et de sang, se levèrent des voix cou­ra­geuses qu’il faut évo­quer non seule­ment par devoir de mémoire, mais aus­si en ce qu’elles nous aident à nous orien­ter dans l’obscurité du moment pré­sent. Nous en évo­que­rons deux, qui ont pré­cé­dé l’explosion du « cas Lefebvre », arche­vêque fran­çais dont Mgr Athanasius Schneider, dans une récente inter­view, a sou­li­gné la « mis­sion pro­phé­tique dans une époque d’extraordinaire obs­cu­ri­té d’une crise géné­ra­li­sée de l’Eglise ».

Une des voix est celle d’un théo­lo­gien domi­ni­cain fran­çais, le père Roger Calmel, qui dès 1969 avait refu­sé le Novus Ordo de Paul VI et qui écri­vait en juin 1971 dans la revue Itinéraires :

« Notre résis­tance chré­tienne de prêtres ou de laïcs, résis­tance très pénible puisqu’elle nous oblige à dire non au Pape lui-​même au sujet de l’aménagement moder­niste de la Messe catho­lique, notre résis­tance res­pec­tueuse mais irré­duc­tible est com­man­dée par le prin­cipe d’une entière fidé­li­té à l’Eglise tou­jours vivante ; ou en d’autres termes par le prin­cipe de la fidé­li­té vivante au déve­lop­pe­ment de l’Eglise. Jamais ne nous est venue la pen­sée de frei­ner, encore moins d’empêcher, ce que cer­tains appellent, en termes d’ailleurs fort équi­voques, le « pro­grès » de l’Eglise, disons plu­tôt la crois­sance homo­gène en matière doc­tri­nale et litur­gique, en vue de la « consom­ma­tion des saints ». (…) Comme le Seigneur nous l’a révé­lé dans ses para­boles, et comme nous l’enseigne saint Paul dans ses épîtres, nous croyons que l’Eglise au cours des siècles gran­dit et se déve­loppe dans l’harmonie, mais à tra­vers mille souf­frances, jusqu’au retour de gloire de Jésus-​Christ lui-​même, son Epoux et Notre Seigneur. Parce que nous sommes per­sua­dés qu’il se fait au cours des siècles une crois­sance de l’Eglise, parce que nous sommes déci­dés à nous insé­rer aus­si droi­te­ment qu’il est en nous, dans ce mou­ve­ment mys­té­rieux mais inin­ter­rom­pu, nous refu­sons cette pré­ten­due avan­cée qui se réclame de Vatican II et qui est en réa­li­té une mor­telle dévia­tion. Pour reprendre la dis­tinc­tion clas­sique de Saint Vincent de Lérins, autant nous avons dési­ré un bel accrois­se­ment, un splen­dide « pro­fec­tus », autant nous repous­sons avec vigueur et sans consen­tir à com­po­ser, une funeste « per­mu­ta­tio », une muta­tion radi­cale et hon­teuse ; radi­cale, parce qu’étant issue du moder­nisme, elle est néga­trice de toute foi ; hon­teuse, parce que la néga­tion à la manière moder­niste est fuyante et dis­si­mu­lée ».

[…]

La « résis­tance » n’est pas une simple décla­ra­tion de foi ver­bale, mais un acte d’amour de l’Eglise qui mène à des consé­quences pra­tiques. Qui résiste se sépare de celui qui pro­voque la divi­sion dans l’Eglise, le cri­tique ouver­te­ment, le cor­rige. C’est dans cette ligne que se sont expri­mées, en 2017, la Correctio filia­lis adres­sée au pape François et le mani­feste des mou­ve­ments pro-​vie paru sous le titre : Fidèles à la vraie doc­trine, non aux pas­teurs qui s’égarent. C’est dans cette ligne que se place l’attitude sans com­pro­mis du car­di­nal Giuseppe Zen Zekiunface à la nou­velle Ostpolitik du pape François avec la Chine communiste.

A qui lui objecte qu’il faut « cher­cher un ter­rain com­mun pour mettre un terme à la divi­sion plu­ri décen­nale entre le Vatican et la Chine », le car­di­nal Zen répond : « Mais peut-​il y avoir quelque chose de « com­mun » avec un régime tota­li­taire ? Soit l’on se rend soit l’on accepte la per­sé­cu­tion, mais en demeu­rant tou­jours fidèles à nous-​mêmes (peut-​on ima­gi­ner un accord entre saint Joseph et le roi Hérode ?) ». Et à qui lui demande s’il est convain­cu que le Vatican est en train de vendre l’Eglise catho­lique en Chine, il rétorque : « Oui, sans aucun doute, s’ils vont dans la direc­tion qui est mani­feste en tout ce qu’ils ont fait ces der­niers mois et der­nières années ».

On annonce un congrès à Rome le 7 avril, dont on ne sait pour le moment pas grand chose, mais qui devrait avoir pour objet l’actuelle crise de l’Eglise. La par­ti­ci­pa­tion de cer­tains car­di­naux et évêques, et sur­tout du car­di­nal Zen, don­ne­rait à ce congrès la plus grande importance.

Il faut prier pour que de cette ren­contre puisse se lever une voix d’amour pour l’Eglise et de ferme résis­tance à toutes les dévia­tions théo­lo­giques, morales et litur­giques du pon­ti­fi­cat actuel, sans s’illusionner à pen­ser que la solu­tion réside dans l’invalidité de la démis­sion de Benoît XVI ou de l’élection du pape François. Se réfu­gier dans le pro­blème cano­nique revient à évi­ter de débattre sur le pro­blème doc­tri­nal à la base de la crise que nous vivons.

Roberto de Mattei

Sources : correspondanceeuropeenne.eu