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Editorial de septembre 2010 : Le donneur de leçons – Abbé Philippe Toulza

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Le donneur de leçons

Son regard est perçant comme celui du lynx. De tout il ne rate rien, à son oeil personne n’échappe. A peine est-il entré dans un nouvel univers, a-t-il été mis au contact de nouveaux êtres humains, qu’il a deviné les faiblesses des uns et des autres et prévu leurs prochaines chutes.

Tel est le donneur de leçons. Parce qu’il est donneur de leçons, et non pas seulement guetteur de misères, il parle, prêche pour corriger son entourage, à temps et surtout à contretemps. C’est pourquoi il est bavard, au moins le plus souvent.

De quoi parle-t-il ? Des autres et de lui-même. Des autres pour glisser dans la conversation, au détour d’un bon mot, la remarque qui dévoile leurs petitesses. De lui-même pour insinuer au travers de ses phrases, l’air de rien, les quelques mots qui tourneront à son avantage. Car on n’est pas longtemps sévère envers autrui sans devenir admirateur de soi-même.

Son âme n’est jamais paisible, son regard jamais tranquille. L’actualité religieuse et politique fournit à sa verve l’occasion de mille et un redressements de torts. « Tel abbé a dit ceci, tel monseigneur a dit cela » : et voici la matière de ses réflexions et de ses emportements.

« L’abbé, l’évêque auraient dû plutôt s’exprimer de telle et telle façon ! Ils n’y comprennent rien, ne sont pas fidèles à leur mission. » A cette moulinette cruelle passent prêtres, pontifes, potentats, parents, voisins, amis… Finalement nulle âme ne trouve plein gré à ses yeux, si ce n’est la sienne propre.

Juridiction universelle

Le donneur de leçons est déjà offensif lorsqu’il ne dispose que de la parole. Mais combien plus périlleux il se révèle lorsque le voici muni de l’écrit, voire de l’ordinateur ! Alors sa parole ruineuse se trouve distribuée aux quatre vents. Moins il a de titres de noblesse, moins il est apte à juger, plus il juge, décernant les satisfactions et les mécontentements. « Je dis que », « à mon avis », « comme je l’ai révélé ». Voilà notre homme, qui était à l’origine garagiste, secrétaire ou – pourquoi pas – avocat, désormais auto-proclamé censeur universel des doctrines et des moeurs de l’époque.

Dans le public il est nocif, parce qu’il détruit tout ce qui se construit. Dans le privé il est insupportable, parce qu’il ne laisse jamais les autres en paix. Les âmes de son entourage devaient déjà se débattre avec leur propre conscience, qui met en lumière leurs propres imperfections, si l’on passe cette expression. Mais il leur faut en outre faire face aux rappels incessants d’un proche qui s’est improvisé gendarme de sa circonscription spirituelle. Or si la conscience, créée par Dieu, est par conséquent droite et sûre, le donneur de leçons n’est, quant à lui, ni envoyé par Dieu ni pourvu de ces deux qualités nécessaires.

Autrui nous cache à nous-même

Dans la description ci-dessus proposée, ne reconnaissons-nous pas telle ou telle personne de nos relations ? Ne croyonsnous pas nous rappeler, dans les traits ainsi brossés (mal ou bien), des donneurs de leçons que nous avons croisés jadis, ou que nous fréquentons aujourd’hui ? « Ah ! c’est bien lui, je le reconnais, cet insupportable… »

Cependant toujours la paille du prochain nous empêche de voir notre poutre, notre bâtonnet, ou notre alumette. Car il y a vraisemblablement tapi, au fond de nos âmes prétendûment candides, un petit donneur de leçons… Débusquons-le.

Examinons nos mots, veillons à nos regards, scrutons nos pensées, sondons le fond de nos coeurs : nous y trouverons, à côté des rares corrections fraternelles qui aient été légitimes et que nous nous sommes permises, de multiples occasions où nous nous sommes indûment mêlés des limites de notre prochain.

Si les opticiens vendaient des paires de lunettes roses, nous gagnerions à nous en procurer. Ces outils transforment le regard, mènent à dire « c’est bien » lorsqu’il y a quelque bien, « tu as bien agi » lorsque quelqu’un a bien agi. Elles poussent aussi à l’indulgence quand la faute du prochain est manifeste.

Cependant les lunettes ne suffisent pas. Gardons à la mémoire nos misères d’hier, comme si nous devions les confesser chaque jour. Cette humble pratique garantira notre bienveillance : moi qui suis pécheur, comment serai-je sans injustice donneur de leçons ?

Enfin rappelons-nous toujours Dieu, sa présence, sa miséricorde, la direction intérieure qu’il veut maintenir en nous par sa grâce, bref, entretenons cette cellule de prière qui doit former comme l’habitacle de nos âmes. Nous serons alors moins tentés d’endosser l’habit du pharisien, qui jugeait le publicain. Car nous aurons devant les yeux Celui qui peut en vérité donner des leçons, et qui les donne avec un à-propos, une justesse et une délicatesse tellement merveilleuse !

Abbé Philippe Toulza

Extrait du Fideliter n° 197 de septembre-octobre 2010

Abbé Philippe Toulza

FSSPX