La pensée religieuse de Napoléon

Napoléon était-​il athée ou catho­lique ? Aujourd’hui encore, il est tou­jours dif­fi­cile de dis­si­per les ambiguïtés.

Évoquer la pen­sée reli­gieuse de Napoléon, c’est péné­trer dans un ter­rain miné, c’est évo­quer une pen­sée ondoyante, mar­quée par les contin­gences poli­tiques d’ici-bas.
Il est bien dif­fi­cile de se faire une idée pré­cise de la foi de Napoléon, suite de sinuo­si­tés, de cal­culs, de pistes brouillées.

« Napoléon croyait-​il en Dieu ? La ques­tion sans cesse posée n’a pas encore reçu de réponse ». Ainsi s’exprime Jean Tulard au début de la pré­face qu’il a accor­dée à l’ouvrage récent de Philippe Bornet [1].

Marqué par une enfance catho­lique, Napoléon perd la foi à 13 ans mais il conti­nue à croire à un Être suprême. On le retrouve déiste et, face à un catho­li­cisme qui ne veut pas s’éteindre, il éta­blit un Concordat entre l’Église catho­lique et l’État, mélange de cal­cul poli­tique et d’attachement à la reli­gion de ses pères.
Mais ce concor­dat s’inscrit dans un contexte de domi­na­tion poli­tique de l’Église et s’accompagne des Articles orga­niques qui plongent le pape dans une pro­fonde amer­tume.
Ce consul qui se fera cou­ron­ner empe­reur en pré­sence de Pie VII se trans­for­me­ra quelques années plus tard en enne­mi et en geô­lier du pon­tife romain, avant de mou­rir quelques années plus tard dans la reli­gion catho­lique, selon les propres termes de son testament.

Ce par­cours com­plexe peut lais­ser sans réponse la ques­tion de sa croyance et de son appar­te­nance à l’Église catho­lique. Aujourd’hui encore, il est tou­jours dif­fi­cile de dis­si­per les ambi­guï­tés et l’unanimité est loin d’être de mise.

Le pro­fes­seur Tulard sou­ligne les confi­dences sou­vent contra­dic­toires de Napoléon exi­lé à Sainte-​Hélène et dit être sans réponse pré­cise. Philippe Bornet, au terme de l’Avertissement mis en exergue de son ouvrage, écrit : « Napoléon était-​il athée ? Était-​il chré­tien ? Était-​il un bon chré­tien ? On peut répondre par la néga­tive aux pre­mière et troi­sième ques­tion. Pour la seconde, la réponse reste délicate ».

Essayons de suivre les aléas d’une pen­sée fluctuante.

I « L’empreinte ineffaçable » de sa famille.

S’il est vrai que tout homme reste mar­qué par sa pre­mière enfance, Napoléon Bonaparte n’échappe pas à cette loi. Sa prime enfance est mar­quée par une édu­ca­tion reli­gieuse forte, impré­gnée d’une reli­gio­si­té médi­ter­ra­néenne. Né un 15 août, ondoyé à sa nais­sance, il ne reçut tou­te­fois que près de deux ans après sa nais­sance les com­plé­ments de bap­tême des mains de son grand-​oncle, l’archidiacre Lucien Bonaparte.

A Autun, puis à Brienne, Napoléon se trou­ve­ra entre les mains de clercs et de reli­gieux. L’éducation reçue auprès de sa « mam­ma », auprès de ses oncles, archi­diacres et cha­noines corses, auprès des Minimes de Brienne lui a lais­sé des sou­ve­nirs qu’il évoque avec atten­dris­se­ment. Il avoue que la cloche de Rueil son­nant l’Angelus du soir lui rap­pelle les sen­sa­tions de son enfance [2]. Le Génie du chris­tia­nisme publié en 1802 l’enchantera éga­le­ment [3].

Il admi­re­ra l’aumônier du col­lège de Brienne, le Père Charles. Devenu Premier Consul, il le visi­te­ra à Dole où il s’était reti­ré et il lui écri­vit : « Je n’ai pas oublié que c’est à votre ver­tueux exemple et à vos sages leçons que je dois la haute for­tune où je suis arri­vé. Sans la reli­gion, il n’est point de bon­heur, point d’avenir pos­sible. Je me recom­mande à vos prières ».
A Brienne, Napoléon fit sa pre­mière com­mu­nion dont il conser­va non un vague sou­ve­nir, mais une empreinte pro­fonde. Un jour, après une vic­toire, il avoua devant son état-​major stu­pé­fait, que le jour le plus heu­reux de sa vie avait été celui de sa pre­mière com­mu­nion [4].

II L’éloignement de la foi.

C’est à par­tir de 1782, à l’âge de treize ans, qu’il com­mence à perdre la foi, sans tou­te­fois aban­don­ner la pra­tique reli­gieuse. A côté des rap­pels de son appar­te­nance au catho­li­cisme, Napoléon mani­feste les signes de déta­che­ment à l’égard de la reli­gion elle-​même. A ses com­pa­gnons d’exil de Sainte-​Hélène, il fait état des doutes de cette époque, comme au cours de cette conver­sa­tion recueillie par Las Cases le 17 août 1816 :
« J’ai eu besoin de croire, j’ai cru ; mais ma croyance s’est sou­vent heur­tée, incer­taine, dès que j’ai su, dès que j’ai rai­son­né ; et cela m’est arri­vé d’aussi bonne heure qu’à treize ans. Peut-​être croirai-​je de nou­veau aveu­glé­ment, Dieu le veuille ! Je n’y résiste assu­ré­ment pas et je ne demande pas mieux ; je conçois que ce doit être un grand bon­heur » [5].

On ne pour­ra conclure de cela à un véri­table athéisme. Cela montre au contraire com­bien Napoléon n’a ces­sé de s’interroger sur la ques­tion reli­gieuse et com­bien l’idée de Dieu reste pré­sente à son esprit.

III Le fils de Rousseau.

Sorti de l’École mili­taire de Paris, Bonaparte a 16 ans en 1785. Il entre dans une phase où il est domi­né par deux pas­sions : Rousseau et la Corse. Tous les Corses admirent l’auteur du Contrat social [6], sur­tout lorsqu’il fut chas­sé par le Conseil de Genève le 15 octobre 1764 [7]. Bonaparte avait lu Rousseau et la Profession de foi du vicaire savoyard. Sa croyance déiste en l’Être suprême vient de là [8].

En 1786, il rédige une Défense de Rousseau [9]. Bonaparte ne remet pas en cause l’idée de la néces­si­té de la reli­gion dans l’État. Il s’en prend sim­ple­ment au chris­tia­nisme en ce qu’il détruit l’unité des États. « Le chris­tia­nisme défend aux hommes d’obéir à tout ordre oppo­sé à ses lois, à tout ordre injuste éma­né de la part même du peuple. Il va donc contre le pre­mier article du pacte social, base des gou­ver­ne­ments car il sub­sti­tue sa confiance par­ti­cu­lière à la volon­té géné­rale consti­tuant la sou­ve­rai­ne­té. » L’unité de l’État est donc rom­pue, puisque les ministres de la loi et ceux de la reli­gion ne sont pas les mêmes. Et Bonaparte de dénon­cer par­ti­cu­liè­re­ment les Jésuites [10].

Mais, encore une fois, Bonaparte ne met pas en cause l’idée que la reli­gion est néces­saire dans l’État.
En revanche, on voit poindre der­rière sa cri­tique des ministres de la reli­gion l’idée d’un cler­gé dévoué à l’État, d’un corps de gen­darmes ecclé­sias­tiques auquel il don­ne­ra naissance.

Du Contrat social, Bonaparte retient aus­si l’idée d’un néces­saire plu­ra­lisme reli­gieux.
Rousseau écri­vait cette for­mule que le Premier Consul met­tra en pra­tique : « Maintenant qu’il n’y a plus et ne peut plus y avoir de reli­gion natio­nale exclu­sive, on doit tolé­rer toutes celles qui tolèrent les autres, autant que leurs dogmes n’ont rien de contraire aux devoirs du citoyen » [11]. La tolé­rance reli­gieuse est donc l’un des prin­cipes fon­da­men­taux aux yeux de Bonaparte ; c’est elle qui favo­rise la paix civile.

Mais il demeure éga­le­ment atta­ché à l’idée d’une reli­gion dans l’État et fait l’analyse que cette reli­gion en France ne peut être que le catho­li­cisme, dans la mesure où elle est la reli­gion de la grande majo­ri­té des Français.

Bonaparte estime de son devoir d’épouser la reli­gion de son peuple. C’est au nom de la concorde et de l’unité natio­nale que Bonaparte choi­si­ra de réta­blir le catho­li­cisme. Cette logique le pous­se­ra fina­le­ment, via le Concordat, jusqu’au cou­ron­ne­ment de 1804.

IV Un itinéraire troublé dans une période troublée.

Autant qu’il est pos­sible de suivre ses varia­tions, Bonaparte se laisse d’abord séduire par la volon­té de Robespierre d’établir un culte offi­ciel civique et déiste [12].

Mais ce culte dis­pa­rait avec la chute de Robespierre et, nous l’avons dit, la foi catho­lique per­sé­cu­tée ne s’éteint pas.
En Égypte, il montre qu’il était prêt à se conver­tir à l’islam pour des rai­sons d’opportunité.
Enfin, en France, Bonaparte fera du catho­li­cisme une « reli­gion de l’État », plus par cal­cul poli­tique que par convic­tion reli­gieuse.
Entretemps, il se « marie­ra » avec Joséphine de Beauharnais le 9 mars 1796 sans le moindre mariage reli­gieux. C’est contraint et for­cé par la volon­té de Pie VII la veille de son sacre que Bonaparte se marie­ra reli­gieu­se­ment, mariage reli­gieux aus­si bâclé que le « mariage » civil.

V Les premières mesures religieuses de Bonaparte.

La fin des per­sé­cu­tions.
Bonaparte mit pro­gres­si­ve­ment fin à la guerre contre le Christianisme lorsque, vain­queur en Italie, il ren­ver­sa le Directoire, affai­bli et décon­si­dé­ré, par le coup d’État du 18 bru­maire (9 novembre 1799).
Le pre­mier de ses mérites fût de mettre un coup d’arrêt défi­ni­tif à la grande per­sé­cu­tion reli­gieuse de la Révolution, mas­sive sous la Terreur, pour­sui­vie sous le Directoire avec, entre autres, la « guillo­tine sèche » pour de nom­breux prêtres (la dépor­ta­tion en Guyane).
Ce fut ensuite, mal­gré la très forte oppo­si­tion de la majo­ri­té des hommes poli­tiques en place, le réta­blis­se­ment offi­ciel de la reli­gion en France.
Tout d’abord, Bonaparte consul abo­lit les divers ser­ments de fidé­li­té anté­rieurs et per­mit notam­ment aux catho­liques romains d’exercer leur culte dans les mêmes condi­tions que les consti­tu­tion­nels, moyen­nant tou­te­fois ser­ment de fidé­li­té à la Constitution nou­velle.
Puis rapi­de­ment, à la fin de 1799, un décret déci­da que les hon­neurs seraient ren­dus à la dépouille mor­telle de Pie VI. « Vu que, si ce vieillard, res­pec­table par ses mal­heurs, a été un moment l’ennemi de la France, ce n’a été que séduit par les conseils des hommes qui envi­ron­naient sa vieillesse, vu que, il est de la digni­té humaine de la nation fran­çaise de don­ner des marques de consi­dé­ra­tion à un homme qui occu­pa un des pre­miers rangs sur la terre », la dépouille du défunt reçut, en atten­dant son retour à Rome, les hom­mages qu’elle méritait.

Les pre­mières avances faites à l’Église en faveur du réta­blis­se­ment du culte catho­lique.
C’est à l’occasion de la seconde cam­pagne d’Italie que Bonaparte com­men­ça à se tour­ner vers l’Église de façon plus posi­tive.
Ces pre­mières ouver­tures de Bonaparte firent grande impres­sion, d’autant que le Premier Consul sem­blait faire sa prio­ri­té de la res­tau­ra­tion des rela­tions de l’Église et de l’État.

  1. La pre­mière démons­tra­tion : le dis­cours de Milan :

La seconde cam­pagne d’Italie ren­dit Bonaparte maître de Milan. Fort de ce pre­mier suc­cès, il démasque sou­dain ses inten­tions. Le 5 juin 1800, il adresse aux patriotes et au cler­gé de Milan qu’il a convo­qués un dis­cours reten­tis­sant. De ce dis­cours, un article offi­cieux nous livre la sub­stance dans le Journal de Paris du 3 juillet 1800 :
Aux patriotes, il dit : « Laissez vos prêtres dire la messe ; le peuple est sou­ve­rain ; s’il veut sa reli­gion, res­pec­tez sa volon­té » ; s’adressant aux prêtres, il dit : « Les amis natu­rels de l’Italie sont les Français. Que pouvez-​vous attendre des pro­tes­tants, des grecs, des musul­mans qu’on vous a envoyés ? Les Français au contraire sont de la même reli­gion que vous. Nous avons bien eu quelques dis­putes ensemble ; mais cela se rac­com­mode et s’arrange ».
Une autre ver­sion plus expli­cite dif­fu­sée en Italie prête à Bonaparte les paroles sui­vantes :
« J’ai dési­ré vous voir tous ras­sem­blés ici pour avoir la satis­fac­tion de vous faire connaître par moi-​même les sen­ti­ments qui m’animent au sujet de l’Église catho­lique, apos­to­lique et romaine. Actuellement que je suis muni des pleins pou­voirs, je suis déci­dé à mettre en œuvre tous les moyens qui je croi­rai les plus conve­nables pour assu­rer et garan­tir cette reli­gion… Quand je pour­rai m’aboucher avec le nou­veau pape, j’espère que j’aurai le bon­heur de lever tous les obs­tacles qui pour­raient encore s’opposer à l’entière récon­ci­lia­tion de la France et de l’Église…
Moi aus­si, je suis phi­lo­sophe et je sais que, dans une socié­té quel­conque, nul homme ne sau­rait pas­ser pour ver­tueux et juste, s’il ne sait d’où il vient et où il va. La simple rai­son ne peut nous four­nir là-​dessus aucune lumière ; sans la reli­gion, on marche conti­nuel­le­ment dans les ténèbres et la reli­gion catho­lique est la seule qui donne à l’homme des lumières cer­taines et infaillibles sur son prin­cipe et sa fin der­nière. Une socié­té sans reli­gion est comme un vais­seau sans bous­sole [13] ».

Il n’est pas utile de sou­li­gner com­bien ces pro­pos s’inscrivent dans l’esprit du XVIIIe siècle.
Le consul est por­té vers les idées révo­lu­tion­naires. En par­tie indif­fé­rent en matière reli­gieuse, il n’est tou­te­fois pas libre-​penseur. La reli­gion d’un peuple sou­ve­rain est consi­dé­rée comme un fac­teur poli­tique indis­pen­sable dans le cadre d’un État orga­ni­sé. Seul le chris­tia­nisme pou­vait ser­vir de base éthique à l’Europe et de ciment pour l’édifice social.

  1. La deuxième démons­tra­tion : le Te Deum à Milan (18 juin 1800) :

Après la vic­toire de Marengo du 14 juin 1800 sur les Autrichiens, une deuxième démons­tra­tion, volon­tai­re­ment sen­sa­tion­nelle, confirme les inten­tions de Bonaparte. Sûr de sa puis­sance, il affirme sa poli­tique reli­gieuse avec éclat et assiste à Milan à un Te Deum solen­nel en l’honneur de la déli­vrance de la République. « Aujourd’hui, mal­gré ce que pour­ront dire nos athées de Paris, je vais en grande céré­mo­nie au Te Deum que l’on chante dans la métro­pole de Milan » [14].
Le len­de­main, 19 juin, Bonaparte confie­ra au car­di­nal Martiniana, évêque de Verceil, que son inten­tion était de bien vivre avec le pape et même de trai­ter avec lui pour le réta­blis­se­ment de la reli­gion en France. Martiniana en fit part au pape qui répon­dit le 10 juillet : « Vous pour­rez dire au Premier consul que nous nous prê­te­rons volon­tiers à une négo­cia­tion dont le but est si res­pec­table, si conve­nable à notre minis­tère apos­to­lique, si conforme aux vues de notre cœur ».

VI Des milieux hostiles à l’Église et un jeu d’équilibre.

En France, d’un point de vue poli­tique, Bonaparte doit tenir compte de son entou­rage, sou­vent peu amène à l’égard de l’Église. Napoléon devra se livrer à un sub­til exer­cice d’équilibre.
Il devra rompre avec un entou­rage hos­tile au catho­li­cisme lorsqu’il entre­ra en négo­cia­tion avec la papau­té, mais en même temps, il le sou­tien­dra afin de frei­ner l’influence de l’Église, ce qui donne à sa poli­tique l’apparence d’un jeu de balance.

  1. L’Institut de France :

L’Institut de France, fon­dé en 1795 pour rem­pla­cer les anciennes aca­dé­mies royales, foyer d’esprit « posi­tif se montre hos­tile au pre­mier chef au pro­jet du Consul. Sous le Directoire, jusqu’en 1800, Bonaparte a par­ta­gé les idées de l’institut, où il s’était fait admettre. On y est plus déiste qu’athée. Il avoue­ra : « Quant à moi, je suis de la reli­gion de l’institut ».
Mais la lutte entre Bonaparte et l’institut s’engagera en 1801, lorsqu’il appa­raî­tra que le Premier Consul, rom­pant avec ses anciens amis, entre­ra en négo­cia­tion avec Rome.

  1. L’armée :

Ce ne sont pas seule­ment les milieux de l’institut, athées, déistes ou maté­ria­listes, qui s’inquiètent du retour en force de la reli­gion. Dans l’armée aus­si, des voix plus ou moins feu­trées se font entendre pour pro­tes­ter contre la signa­ture du Concordat. Or, l’armée est l’autre ber­ceau de Bonaparte. Il y a, comme à l’institut, pui­sé une par­tie de ses réfé­rences. Et si cette armée est diverse, elle n’en conserve pas moins, en 1800, son atta­che­ment aux prin­cipes révo­lu­tion­naires. Elle est alors répu­bli­caine et pro­fon­dé­ment anti­clé­ri­cale. Le culte déca­daire a connu en son sein un cer­tain suc­cès après que l’armée eût été l’un des prin­ci­paux vec­teurs de la déchris­tia­ni­sa­tion dans le pays. Elle se mon­tre­ra méfiante à l’égard de la signa­ture du Concordat. L’impopularité de ce texte s’exprimera, au cours de l’hiver 1801–1802, par une cam­pagne de pro­tes­ta­tions qui explique la colère de cer­tains géné­raux lors de la céré­mo­nie qui eut lieu à Notre-​Dame de Paris le 18 avril 1802, le jour de Pâques, pour célé­brer la pro­mul­ga­tion de la loi des cultes. Plusieurs d’entre eux pro­testent, par­lant de « capu­ci­nade ». Ils n’expriment pas un sen­ti­ment iso­lé, mais une opi­nion lar­ge­ment répan­due dans l’armée. Bonaparte connaît l’opinion d’une armée à laquelle il appar­tient. Il passe outre, de même qu’il refuse d’écouter l’opinion des idéo­logues de l’institut. A ses yeux, le réta­blis­se­ment de la reli­gion est essen­tiel à la sur­vie de l’État.

  1. L’encouragement au déve­lop­pe­ment de la franc-maçonnerie :

Toutefois, le Consulat et l’Empire seront une période d’âge d’or pour la franc- maçon­ne­rie. Elle cor­res­pond au vœu de Napoléon d’établir son pou­voir sur le sou­tien des notables. Elle repré­sente une France urbaine, et attire à elle, à côté des fonc­tion­naires et des mili­taires, des membres de la bour­geoi­sie libé­rale ou com­mer­çante. Elle est deve­nue plus que jamais le refuge des hommes des Lumières, qui s’opposent pour la plu­part au renou­veau du catho­li­cisme en France.
Le sou­tien à la franc-​maçonnerie per­met enfin à Napoléon Bonaparte de ras­su­rer les milieux réti­cents face aux avances faites à l’Église et exprime la volon­té de plu­ra­lisme expri­mée par le Premier Consul. Généraux et pré­fets francs-​maçons sont tou­te­fois priés de ne pas entra­ver la réor­ga­ni­sa­tion reli­gieuse, mais ils ont pu, au moment de la crise du sacer­doce et de l’Empire, ser­vir d’utiles auxi­liaires au régime dans sa volon­té de conte­nir l’Église catho­lique.
« A la fois encou­ra­gée et sur­veillée, la maçon­ne­rie allait deve­nir une manière de par­ti. Elle pou­vait conser­ver ses rites variés et ses orga­ni­sa­tions sou­vent rivales, mais com­po­sée dans les villes et les pro­vinces de notables, de magis­trats, de fonc­tion­naires pla­cés à tous les niveaux, d’officiers de toutes armes et de tous grades, elle allait per­mettre en France de contrô­ler l’opinion » [15].
Plus tard, c’est un Napoléon déchu qui s’exprimera de la façon sui­vante sur les francs-​maçons :
« C’est un tas d’imbéciles qui s’assemblent pour faire bonne chère et exé­cu­ter quelques niai­se­ries ridi­cules. Néanmoins, ils font quelques bonnes actions. Ils ont aidé dans la Révolution et dans ces der­niers temps encore à dimi­nuer la puis­sance du pape et l’influence du cler­gé »[16].

VII Un homme d’ordre, le législateur du Concordat.

Ne per­dons pas de vue que Bonaparte reste très méfiant à l’égard des reli­gions posi­tives. A l’époque du Concordat, Napoléon conti­nue à être obnu­bi­lé par la ques­tion de l’existence de Dieu : « Je ne crois pas aux reli­gions, mais à l’existence de Dieu… Qu’est-ce qui a fait tout cela ? » s’interroge-t-il en 1801.

Les vues uti­li­taires de Bonaparte.
Cependant, il fit les pre­mières avances de Concordat, consi­dé­rant le pou­voir spi­ri­tuel comme le plus pré­cieux auxi­liaire du tem­po­rel et jugeant en outre indis­pen­sable de tenir en main le cler­gé.
L’Église sera gar­dienne de l’ordre de la socié­té.
Le pro­jet de Concordat fut repris par Bonaparte dans un dis­cours au Conseil d’État le 16 août 1800. Son point de vue est très uti­li­taire ; la reli­gion est consi­dé­rée comme un élé­ment poli­tique néces­saire : « Ma poli­tique est de gou­ver­ner les hommes comme le plus grand nombre veut l’être. C’est, je crois, la vraie manière de recon­naître la sou­ve­rai­ne­té du peuple. C’est en me fai­sant catho­lique que j’ai gagné la guerre de Vendée, en me fai­sant musul­man que je me suis éta­bli en Égypte, en me fai­sant ultra­mon­tain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gou­ver­nais un peuple de Juifs, je réta­bli­rais le temple de Salomon [17] ».

Il se dit « catho­lique pour le bien du peuple ». En réa­li­té, il est déiste. Il bro­carde les athées, il est sen­sible aux aspi­ra­tions reli­gieuses, il se borne à un spi­ri­tua­lisme fata­liste, il n’a pas la foi.

S’il croit aux reli­gions, c’est par rai­son d’État, car elles garan­tissent l’ordre. Celle du Christ lui semble effi­cace : elle prêche le res­pect de l’autorité, l’obéissance au pou­voir éta­bli, le dévoue­ment, la cha­ri­té, la rési­gna­tion devant l’inégalité néces­saire des condi­tions, la sanc­tion des actes par des récom­penses et des châ­ti­ments éter­nels. Il ne lui déplaît pas que les Français pro­fessent cette der­nière ; il la pré­fère même à toutes les autres.

Il mani­feste un très fort réa­lisme poli­tique : il y aurait dif­fi­cul­té de gou­ver­ner sans l’accord des catho­liques. « Une socié­té sans reli­gion est comme un vais­seau sans bous­sole » disait déjà Bonaparte en Italie. Il consi­dé­rait le pou­voir spi­ri­tuel comme le plus pré­cieux auxi­liaire du tem­po­rel et jugeait en outre indis­pen­sable de tenir en main le cler­gé. Bonaparte, qui obéis­sait avant tout à des pré­oc­cu­pa­tions poli­tiques dans son pro­jet de Concordat et dont le génie ne com­por­tait guère l’intelligence du spi­ri­tuel, ne pou­vait donc se ren­con­trer sans heurts avec Pie VII, pape essen­tiel­le­ment reli­gieux. Le Concordat pro­je­té, qui per­met­tait au pre­mier de se ser­vir de l’Église pour appuyer son régime, ris­quait de deve­nir pour celle-​ci un asservissement.

Tout en se prê­tant, pour obte­nir le trai­té si dési­rable, aux conces­sions néces­saires, Rome devait main­te­nir l’indépendance du spi­ri­tuel contre les ingé­rences de l’État. Si l’entente se réa­lise assez rapi­de­ment sur les moda­li­tés, le débat se centre donc immé­dia­te­ment sur les prin­cipes. Il fau­dra de longs mois pour trou­ver les for­mules qui sau­ve­gardent ceux-​ci. Et, même une fois ces for­mules trou­vées et accep­tées, il res­te­ra les germes de conflits sans cesse renais­sants, qui abou­ti­ront, après 1806, à la lutte du Sacerdoce et de l’Empire. Selon le Concordat du 15 juillet 1801, la reli­gion catho­lique apos­to­lique et romaine peut s’exercer libre­ment et publi­que­ment, mais seule­ment comme la reli­gion de la grande majo­ri­té des citoyens fran­çais et en obser­vant les règle­ments de police (pré­am­bule et art. I).[18]

On ne peut nier les avan­tages que reti­re­ra l’Église du Concordat auquel les catho­liques se rallieront :

  • la res­tau­ra­tion du culte ;
  • la fin du schisme et de l’anarchie ;
  • contre la Révolution, la néces­saire inter­ven­tion du pape ; rien ne s’arrange sans le pape [19]. La Constitution Civile du Clergé est par là désavouée.
  • contre le gal­li­ca­nisme, est consa­crée la pri­mau­té de juri­dic­tion du pape qui ins­ti­tue et dépose les évêques.[20] Le gal­li­ca­nisme connaî­tra en soi un fort déclin.

Mais les sacri­fices du Saint-​Siège seront éga­le­ment réels. [21]

Malgré le refus de démis­sion des évêques d’Ancien régime et la nais­sance de la Petite Église, ce concor­dat ser­vi­ra de modèle pour une tren­taine de concor­dats signés entre le Saint-​Siège et les États au XIXe siècle.
Toutefois, de façon uni­la­té­rale, Bonaparte ajou­te­ra les Articles orga­niques (loi du 8 avril 1802).

VIII Le gallicanisme et les préfets violets.

Les Articles orga­niques (loi du 8 avril 1802). Œuvre de Talleyrand, ils sont rédi­gés à l’insu du pape pour cal­mer les Jacobins et la forte oppo­si­tion au Concordat du Corps Législatif, pré­si­dé par Dupuis, ancien Conventionnel « modé­ré », auteur d’un ouvrage hos­tile au catho­li­cisme L’origine de tous les cultes, et du Sénat, auquel appar­tient l’abbé Grégoire. Les Articles orga­niques sont rédi­gés par Portalis, pre­mier titu­laire de la Direction géné­rale des Cultes créée le 7 octobre 1801.
Ces Articles uni­la­té­raux déter­minent et orga­nisent les règles de police pour l’exer­cice public du culte. En réa­li­té, ils réin­tro­duisent les prin­cipes gal­li­cans d’un spi­ri­tuel sous l’étroite tutelle et dépen­dance de l’État [22].

Le 24 mai 1802, Pie VII plein d’amertume pro­teste contre les Articles orga­niques ; Bonaparte ne revint pas sur eux. Les pro­tes­ta­tions romaines dure­ront jusqu’à l’abolition du Concordat en 1905.

Mais dans une lettre de 1817 adres­sée au car­di­nal Consalvi, Pie VII, recon­nais­sant et plein d’indulgence, écri­ra : « Nous devons nous sou­ve­nir tous les deux qu’après Dieu, c’est à lui prin­ci­pa­le­ment qu’est dû le réta­blis­se­ment de la reli­gion dans ce grand royaume de France. Le concor­dat fut un acte chré­tien­ne­ment et héroï­que­ment sau­veur » [23].

IX Le catholicisme au service de l’Empire.

Malgré les inquié­tudes sus­ci­tées par les Articles orga­niques, Pie VII accep­ta de venir à Paris pro­cé­der au sacre impé­rial de Napoléon le 2 décembre 1804.
Si le sacre de 1804 montre chez Napoléon le sou­ci d’assumer le pas­sé catho­lique de la France, c’est éga­le­ment un moyen de mar­gi­na­li­ser le futur Louis XVIII qui n’a pas reçu l’onction.

Dans ses cam­pagnes, Napoléon ne mani­feste aucune reli­gio­si­té à l’exemple de ces Romains qu’il admi­rait tant. Pas de Messe à la veille d’Austerlitz, nulle invo­ca­tion à un saint protecteur.

En 1806, l’invention de la saint Napoléon célé­brée en grande pompe le 15 août, jour de nais­sance de l’Empereur, et celle du Catéchisme impé­rial font de la reli­gion un ins­tru­ment poli­tique. Elles s’accompagnent de la créa­tion de l’Université impériale.

  1. La saint Napoléon :

Un décret du 19 février 1806 ordonne que saint Napoléon, jusqu’alors incon­nu, soit solen­ni­sé le 15 août dans toute l’étendue de l’Empire. On devine les rai­sons qui moti­vèrent ce choix. Sous l’Ancien Régime, l’Assomption, où se renou­ve­lait le vœu de Louis XIII, avait le carac­tère d’une fête natio­nale et royale. Dût-​on détrô­ner la sainte Vierge, on lui don­ne­rait un autre saint qu’on annexe­rait au régime nou­veau. Mgr Bernier, évêque d’Orléans, trou­va le moyen de com­po­ser pour le bré­viaire des leçons his­to­riques et édi­fiantes de ce saint nou­veau. Les évêques riva­li­sèrent de dévo­tion à la louange du héros et du saint. Le Saint-​Siège s’émut, trou­vant inad­mis­sible cette sub­sti­tu­tion et condam­nant cette ingé­rence tem­po­relle dans le spi­ri­tuel mais le pape, en pra­tique, se rési­gna au silence, dans une situa­tion déjà ten­due par ailleurs.

  1. Le Catéchisme impérial :

Rédigé par Mgr Bernier et l’abbé d’Astros et rema­nié par Napoléon lui-​même, il insiste sur les obli­ga­tions civiques qui l’emportent sur le dogme ; le 4e com­man­de­ment a droit à de longs développements :

  • véné­rer l’Empereur ;
  • payer ses impôts ;
  • obéir à la loi de la conscrip­tion, sinon on s’expose à la dam­na­tion éternelle.

Pie VII ne l’approuve pas ; la Congrégation romaine char­gée de l’examiner ne l’approuve pas non plus ; seul, le car­di­nal Caprara, « pape à domi­cile » accor­de­ra, en tant que légat, l’approbation le 30 mai 1806.
Bernier pré­sen­te­ra le Catéchisme à l’usage de toutes les églises de l’Empire comme direc­te­ment éma­né de Rome.

  1. L’Université impé­riale :

L’Université devait ensei­gner la fidé­li­té à l’empereur et à la monar­chie impé­riale, « dépo­si­taire du bon­heur du peuple ». A la tête de l’édifice était pla­cé le « grand maître » (Fontanes) et dans le Conseil figu­raient Mgr de Bausset et M. Emery.
De droit, l’Université pos­sède le mono­pole de l’enseignement, au détri­ment de l’Église.
Le 17 mars 1808, l’empereur créa dix facul­tés de théo­lo­gie, afin que l’État pût sur­veiller l’enseignement don­né au cler­gé. Des facul­tés de théo­lo­gie pro­tes­tante furent éga­le­ment créées.
Les col­lèges et lycées sont pour­vus d’aumôniers. Toutefois, l’attitude offi­cielle est l’incroyance et les évêques se plaignent du péril de la foi.

X Des années difficiles.

Et puis l’initiateur du Concordat, le res­tau­ra­teur de l’Église en France va devoir s’opposer au pape qui refuse d’entrer dans les vues poli­tiques de l’Empereur.

En 1806, Pie VII n’entend pas entrer dans le Blocus conti­nen­tal en rai­son de la neu­tra­li­té qui s’imposait au sou­ve­rain pon­tife. Napoléon se fit mena­çant et écri­vit au pape que son pou­voir tem­po­rel dépend de son bon vou­loir : « Votre Sainteté est sou­ve­raine de Rome, mais j’en suis l’Empereur » [24].

Napoléon fit occu­per Rome en 1808. Lui et « les auteurs, fau­teurs et exé­cu­teurs des injus­tices exer­cées à l’égard du Saint-​Siège » furent excom­mu­niés. Exilé à Savone en juillet 1809, Pie VII devint le pri­son­nier de l’Empereur, trans­for­mé en geô­lier. Installé fina­le­ment à Fontainebleau, Pie VII sera libé­ré puis rega­gne­ra Rome en mai 1814.

Malgré toutes ces dif­fi­cul­tés, Napoléon, au faîte de sa puis­sance, n’oublie pas l’importance du catho­li­cisme et, de façon bien prag­ma­tique, confie l’éducation de son fils [25] à la com­tesse de Montesquiou. Il s’exprime ain­si en public :
- Madame, je vous confie les des­ti­nées de la France, faites de mon fils un bon Français et un bon chré­tien, l’un ne sau­rait être sans l’autre.

Et comme quelques cour­ti­sans pré­sents sou­riaient, il ajoute :
- Oui, Messieurs, la reli­gion est à mes yeux l’appui de la morale et des bonnes mœurs [26].

XI Au soir de sa vie.

Les témoi­gnages rela­tifs au séjour à Sainte-​Hélène sont assez nom­breux, chaque per­sonne de l’entourage de l’Empereur déchu se piquant de rédi­ger son journal.

Détaché des pra­tiques du catho­li­cisme, l’Empereur exi­lé conti­nue à ne pas renon­cer à l’idée de Dieu. En cela, il ne peut être consi­dé­ré comme athée. A Sainte-​Hélène, il per­siste à ne pas être convain­cu des expli­ca­tions maté­ria­listes de la for­ma­tion du monde, celles de Monge, Berthollet, Laplace, et il conti­nue de s’interroger sur l’existence d’un Dieu hor­lo­ger — pour reprendre une expres­sion qu’il uti­lise la tenant de Voltaire —, d’un Être Suprême, d’un Grand archi­tecte de l’Univers.

Mais s’il s’interroge sur les ori­gines de l’homme, il paraît peu han­té par l’idée de la mort et ne croit pas à un au-​delà. Las Cases relate un entre­tien de 1816. Toujours lui-​même, déiste, fils du XVIIIe siècle, l’empereur déchu déclare : « Je suis loin d’être athée, assu­ré­ment ; mais je ne puis croire tout ce que l’on m’enseigne en dépit de ma rai­son, sous peine d’être faux et hypo­crite ». Mais au terme de cet entre­tien, Napoléon se fera appor­ter les Évangiles et les lit longuement.

Si l’on se fie à l’intuition fémi­nine d’Albine de Montholon qui le connut inti­me­ment « Il avait rom­pu dès sa jeu­nesse avec la pra­tique de la reli­gion, pour­tant, il avait gar­dé l’empreinte de sa pre­mière édu­ca­tion et de la foi de son enfance, il était chré­tien et catho­lique au fond du cœur, …Il s’est beau­coup occu­pé de reli­gion à Longwood [27]. Il a lu l’Ancien Testament, tous les Évangiles, les Actes des Apôtres, Bossuet, Massillon, etc. Il pro­fes­sait une grande admi­ra­tion pour saint Paul. » Son exem­plaire de l’Ancien Testament était ce même volume qu’il avait avec lui en Égypte et qu’il fai­sait lire à Monge, le soir sous la tente. Napoléon disait : « II y a un sen­ti­ment inné dans le cœur de l’homme qui le porte à croire. Il est impos­sible qu’il ne se dise pas sans cesse : D’où suis-​je venu ? Où vais-​je ? Et il ajou­tait avec un accent ému : per­sonne ne peut dire : je ne serai pas dévot. » [28] Dans une lettre du 11 août 1819, Montholon écrit : « Les lec­tures à la mode à Longwood sont l’Évangile, Bossuet, Massillon, Fléchier, Bourdaloue ».
Le mois sui­vant, deux prêtres arrivent à Sainte-​Hélène, les abbés Buonavita et Vignali. Chargés d’assister Napoléon, ils ont été sou­hai­tés dès 1816, à la suite des démarches entre­prises par le car­di­nal Fesch auprès du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique et encou­ra­gées par Pie VII.

Quand son état s’aggrave, le sur­na­tu­rel semble s’affirmer.
Il rédige son Testament du 15 avril, écri­vant en exergue : « Je meurs dans la reli­gion apos­to­lique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de cin­quante ans ».

Mais le 19 avril 1821, Jeudi Saint, Napoléon mani­feste sa foi en la vie éter­nelle dans une vision per­son­nelle qui reste assez éloi­gnée de la réa­li­té : « Quand je serai mort, cha­cun de vous aura la douce conso­la­tion de retour­ner en Europe. Vous rever­rez, les uns vos parents, les autres vos amis. Et moi je retrou­ve­rai mes braves aux Champs- Elysées. Oui, continua-​t-​il en haus­sant la voix, Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney Murat, Massena, Berthier, tous vien­dront à ma ren­contre ; ils me par­le­ront de ce que nous avons fait ensemble. Je leur conte­rai les der­niers évé­ne­ments de ma vie. En me voyant, ils rede­vien­dront tous fous d’enthousiasme et de gloire. Nous cau­se­rons de nos guerres avec les Scipion, les Annibal, les César, les Frédéric. Il y aura du plai­sir à cela ! » Voilà donc la repré­sen­ta­tion du Paradis que se fait l’Empereur : un cercle pour offi­ciers anciens com­bat­tants [29].

Le Samedi Saint sui­vant, l’Empereur demande l’installation d’une cha­pelle ardente et la célé­bra­tion de la Messe et s’adressant à l’abbé Vignali lui dit : « Lorsque je serai à l’agonie, vous ferez dres­ser un autel dans la pièce voi­sine, vous expo­se­rez le Saint-​Sacrement, et vous direz la prière des ago­ni­sants ; je suis né dans la reli­gion catho­lique, je veux rem­plir les devoirs qu’elle impose et rece­voir les secours qu’elle admi­nistre [30]. »

Le 1er mai, « l’abbé Vignali nous annonce qu’il a admi­nis­tré le via­tique à l’Empereur » [31]. En réa­li­té, il fût seule­ment extré­mi­sé, n’étant plus capable de rece­voir la Sainte Communion en rai­son de ses indis­po­si­tions.
Napoléon s’éteint le 5 mai 1821, mar­qué par l’« empreinte inef­fa­çable » de sa famille, de son bap­tême, de son enfance.

XII Après la mort.

Le par­cours reli­gieux de Napoléon a été sin­gu­liè­re­ment com­plexe. Baptisé, fils des Lumières, déiste, croyant, scep­tique, catho­lique, confor­miste, pro­vo­ca­teur ? Quelle pen­sée reli­gieuse ? Que conclure ?

La réponse est embar­ras­sée, puisque la ques­tion l’est tout autant.
Pie VII sou­tien­dra que la grâce de la dou­zième heure a pu faire reve­nir l’Empereur vers Dieu :
« Lorsque Pie VII apprit la mort de Napoléon, il mon­tra le même esprit qui l’avait por­té à prier le cabi­net bri­tan­nique d’adoucir la cap­ti­vi­té du grand guer­rier, et il per­mit qu’un ser­vice funèbre fût célé­bré à Rome par les soins du car­di­nal Fesch… [32]

Pie VII deman­dait avec avi­di­té à connaître les détails rela­tifs à la mort de celui qu’il espé­rait avoir ren­du à Dieu. Le pape avait fran­che­ment par­don­né et les assu­rances de bien­veillance qu’il envoyait à Sainte-​Hélène ne devaient pas peu contri­buer à réveiller dans l’esprit de Napoléon ces anciens sen­ti­ments de reli­gion dont nous l’avons trou­vé quel­que­fois animé…

Les rela­tions arri­vées à Rome prouvent que les conso­la­tions de la reli­gion furent reçues par l’Empereur avec véné­ra­tion et recueille­ment : il pro­non­ça le nom du Saint-​Père, que plu­sieurs fois dans ses entre­tiens de l’exil, il avait appe­lé un agneau ; il pro­non­ça son nom avec un accent vrai d’effusion et de dou­ceur. Il dit quelques mots sur la cathé­drale d’Ajaccio. Sa figure dans ces ter­ribles moments était gra­cieuse et sereine » [33].

D’autre juge­ront de façon plus prag­ma­tique, et sans doute avec plus de réa­lisme :
« Napoléon accepte de mou­rir dans la reli­gion de ses pères, consi­dé­rant de plus qu’il rem­plit son devoir de sou­ve­rain chré­tien. Cet ultime geste ne signi­fie pas un pro­fond revi­re­ment de ses convic­tions mais, à ses yeux, un sou­ve­rain se doit de mou­rir en affi­chant l’appartenance à la reli­gion de son peuple. Jusque dans sa mort, il reste fidèle à l’idée que les princes doivent sur ce point don­ner l’exemple [34] ».

« Napoléon croyait-​il en Dieu ? La ques­tion sans cesse posée n’a pas encore reçu de réponse ». Napoléon était-​il athée ? Était-​il chré­tien ? Était-​il un bon chré­tien ? On peut répondre par la néga­tive aux pre­mière et troi­sième ques­tion. Pour la seconde, la réponse reste déli­cate » [35] L’empreinte inef­fa­çable de sa famille ? Deux siècles après sa mort, la pen­sée reli­gieuse de l’Empereur conti­nue de diviser.

Source : Courrier de Rome n°646

Notes de bas de page

  1. Philippe Bornet, Napoléon et Dieu, Via Romana, 2021.[]
  2. Louis Madelin, Histoire du Consulat et de l’Empire. t. IV, p. 106.[]
  3. Publié en 1802, l’influence de cet ouvrage de Chateaubriand sera consi­dé­rable, d’autant plus qu’il répon­dra à l’attente d’une géné­ra­tion conquise par le roman­tisme et séduite par cette nou­velle manière d’aborder l’essence du chris­tia­nisme. Il accom­pa­gne­ra en ce sens l’effort de recons­truc­tion de l’Église enga­gé par Bonaparte à l’occasion des négo­cia­tions avec la papau­té. Chateaubriand en fera par­ve­nir un exem­plaire au Premier consul et Bonaparte accep­te­ra que la seconde édi­tion, publiée en avril 1803, lui soit dédiée. C’est dire com­bien la publi­ca­tion du Génie du Christianisme ser­vi­ra les inté­rêts du pou­voir. Le livre légi­ti­me­ra le réta­blis­se­ment des autels par le Concordat et sera uti­li­sé comme une arme contre les oppo­sants à la poli­tique reli­gieuse de Bonaparte. Chateaubriand s’attribuera du reste un rôle dans la res­tau­ra­tion reli­gieuse du pays : – Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai Le Génie du Christianisme » écrira-​t-​il dans les Mémoires d’outre-​tombe. Ce choix en faveur du réta­blis­se­ment de l’Église, n’allait pour­tant pas de soi, tant Bonaparte et son entou­rage parais­saient nour­ris de l’esprit des Lumières.[]
  4. Testament reli­gieux de Napoléon ler. Paris, J.-L. Paulmier, 1861. Mais, à Sainte-​Hélène, il pour­ra éga­le­ment affir­mer que le plus beau sou­ve­nir de sa vie res­tait la ful­gu­rante cam­pagne d’Italie de 1796–1797 ![]
  5. Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-​Hélène, éd. Par Marcel Dunan, Paris, Flammarion, 2 t., rééd. Garnier-​Flammarion, 1983, t. 2, p. 195.[]
  6. On sait que, dans le Contrat social, Rousseau fait l’éloge de la Corse. Dans le Discours de Lyon, écrit en 1791, Bonaparte mani­feste une forte pas­sion pour Rousseau : – O Rousseau ! Pourquoi faut-​il que tu n’aies vécu que soixante ans ? Pour l’intérêt de la ver­tu, tu eusses dû être immor­tel ! ». Plus tard, il met­tra en som­meil son admi­ra­tion. « Il eût mieux valu pour le repos de la France que cet homme n’eût jamais exis­té » (Bonaparte à Ermenonville en 1802).[]
  7. Philippe Bornet, Napoléon et Dieu, Via Romana, 2021, p. 28. Rousseau avait envi­sa­gé de se rendre en Corse.[]
  8. « L’Être Suprême ne l’a pas per­mis ; sa volon­té est immuable, lui peut nous conso­ler », Napoléon à son grand-​oncle, l’archidiacre Lucien Bonaparte après la mort de son père, 28 mars 1785. Napoléon Bonaparte, Correspondance géné­rale, Fayard, 2004, tome 1, p. 47.[]
  9. Défense de Rousseau, dans Napoléon Bonaparte, Œuvres lit­té­raires et écrits mili­taires, éd. éta­blie et anno­tée par Jean Tulard, Paris, Claude Tchou, « Bibliothèque des Introuvables », 2001. ; vol., 1.1, p. 49–60.[]
  10. Supprimés par Clément XIV et non encore res­tau­rés.[]
  11. Jean-​Jacques Rousseau, Du contrat social, livre IV, cha­pitre VIII, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1964, p. 469.[]
  12. Le culte de l’Être Suprême (7 mai 1794) fut éta­bli par le déiste Robespierre et la Convention le 7 mai 1794. La divi­ni­té est appe­lée au secours de la Révolution. L’Être suprême se trouve déjà men­tion­né dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789.
    Deux dogmes sont affir­més : l’Être suprême et l’immortalité de l’âme. Le Grand Pontife est Robespierre lui-​même. Fête solen­nelle le 8 juin 1794 (20 prai­rial an II). Sont pré­vues quatre fêtes com­mé­mo­rant les 14 juillet 1789, 10 août 1792, 21 jan­vier 1794 et 31 mai 1793, plus 36 fêtes déca­daires, consa­crées à « l’Être Suprême et à la Nature », aux ver­tus, aux âges de la vie, à l’agriculture et à l’industrie.
    Ce culte s’inspire de l’Émile de Rousseau. A par­tir de l’âge mûr, se met en place la vie reli­gieuse de l’adulte par l’adoption de la Profession de foi du vicaire savoyard, spi­ri­tua­liste :
    Deux dogmes essentiels :
    • l’existence de Dieu, être suprême et l’existence de l’âme humaine spi­ri­tuelle et très pro­ba­ble­ment immortelle.
    • à cela s’ajoute le dogme de la sain­te­té du contrat social.[]
    • Correspondance de Napoléon Ier, t. 6, p. 335–341.[]
    • Correspondance de Napoléon Ier t. 6, n° 4523.[]
    • François Collaveri dans le Dictionnaire Napoléon de Jean Tulard, Fayard, 1555.[]
    • Au doc­teur O’Meara le 2 novembre 1816 ; dans Relation des évé­ne­ments arri­vés à Sainte-​Hélène pos­té­rieu­re­ment à la nomi­na­tion de Sir Hudson au gou­ver­ne­ment de cette île, Paris, Chaumerot jeune, 1819.[]
    • Roederer, Mémoires, t. 2, p. 334.[]
    • Les 17 articles du Concordat :
      • art. 1 : « culte libre et public en se confor­mant aux règle­ments de police ».
      • art. 2 : nou­velles cir­cons­crip­tions diocésaines.
      • art. 3 : demande de démis­sion des évêques.
      • art. 4 et 5 : nomi­na­tion des évêques par le Premier Consul de la République et inves­ti­ture cano­nique par le pape.
      • art. 6 et 7 ser­ment de fidé­li­té des évêques et des prêtres au gou­ver­ne­ment (et non aux lois).
      • art. 8 : prière pour la répu­blique et les consuls.
      • art. 9 : nou­velles cir­cons­crip­tions parois­siales, avec accord du gouvernement.
      • art. 10 : les évêques nomment aux cures avec l’agrément du gouvernement.
      • art. 11 : cha­pitres et sémi­naires non dotés.
      • art. 12 : toutes les églises non alié­nées mises à la dis­po­si­tion des évêques.
      • art. 14 : les acqué­reurs de biens natio­naux non inquiétés.
      • art. 14 : trai­te­ment conve­nable aux évêques et aux curés.
      • art. 15 : fon­da­tions pos­sibles en faveur des églises.
      • art. 16 : le Premier Consul suc­cède à l’ancien gouvernement.
      • art. 17 : nou­velle conven­tion si chef d’État non catho­lique.[]
      • « Le pres­tige de l’Église et de la papau­té d’abord s’est accru d’une manière pro­di­gieuse par le fait que la Révolution elle-​même, qui vou­lait, à l’origine, s’émanciper com­plè­te­ment de Rome et régler la situa­tion de l’Église sui­vant son bon plai­sir, devait com­prendre qu’elle ne pour­rait abou­tir sans le pape, même pour l’établissement de la paix reli­gieuse indis­pen­sable » (Schmidlin, Histoire des papes à l’é­poque contem­po­raine, t. I, p. 67).[]
      • « Les papes qui ont por­té le plus haut leur auto­ri­té n’ont point fait dans la suite des siècles des coups d’autorité aus­si grands » (M. Emery, p.s.s.).[]
      • Les sacri­fices du Saint-Siège :
        • sur le catho­li­cisme non recon­nu comme reli­gion d’État.
        • d’ordre maté­riel : sur les biens ecclé­sias­tiques spo­liés et sur les clercs non dotés (vicaires géné­raux, cha­noines, des­ser­vants, vicaires, séminaires).
        • sur les per­sonnes : démis­sion deman­dée de tous les évêques.
        • sur les nomi­na­tions épis­co­pales aban­don­nées au Premier Consul et en par­tie sur les nomi­na­tions curiales.
        • rien sur les religieux.
        • sur la liber­té exté­rieure : entraves de police.[]
        • 77 articles en 4 titres, selon l’article Ier du Concordat :
          • Titre I : du régime de l’Église catho­lique dans ses rap­ports géné­raux avec les droits et la police de l’État.
          • art. 1 et 2 : les actes du Saint-​Siège et des conciles géné­raux sou­mis au pla­cet du gouvernement.
          • art. 3 : les appels comme d’abus sont établis.
          • Titre II : des ministres, des sémi­naires, des cha­pitres :
            En étroite dépen­dance de l’État.
          • art. 13–14, 20–23 : ils déter­minent les devoirs pas­to­raux des évêques.
          • art. 20 : les évêques ne peuvent sor­tir de leur dio­cèse qu’avec per­mis­sion du Premier consul (les pré­fets violets).
          • art. 24 : la décla­ra­tion gal­li­cane des Quatre articles de 1682 sont impo­sés dans les séminaires.
          • Titre III : du culte.
            Liturgie et catéchisme.
          • Titre IV : des cir­cons­crip­tions et du trai­te­ment des ministres.[]
          • Ercole Consalvi, Mémoires. édi­tés par Jacques Crétineau Joly, Maison de la Bonne Presse, 1895.[]
          • Napoléon à Pie VII, 13 février 1806, Correspondance de Napoléon N. t. 12, n° 9805, p. 47–48.[]
          • 20 mars 1811 : nais­sance à Paris du roi de Rome.[]
          • Marchand, Mémoires. Tallandier, 1991, tome 2, p. 254.[]
          • Résidence de Napoléon Ier à Sainte-​Hélène, de 1815 à sa mort en 1821.[]
          • Comtesse de Montholon, Souvenirs de Sainte-​Hélène. E. Paul, 1901, p. 161–162.[]
          • Général Bertrand, Cahiers de Sainte-​Hélène, Paris, Albin Michel, 1959, p. 128.[]
          • Marchand, Mémoires[]
          • Dr François Autommarchi, Mémoires[]
          • Pie VII se mon­tra très géné­reux pour les parents de son per­sé­cu­teur, accueillant à Rome la mère de l’Empereur et l’oncle de celui-​ci, le car­di­nal Fesch. Il envoya même sa béné­dic­tion au pros­crit de Sainte-​Hélène et fut le seul sou­ve­rain d’Europe à sol­li­ci­ter du cabi­net de Londres un adou­cis­se­ment de son sort[]
          • Arthaud, Histoire du pape Pie VII, t. 3, p. 262 et 264[]
          • Jacques-​Olivier Boudon, Napoléon et les cultes, Paris, Fayard, 2002, p. 44.[]
          • Cf. Introduction.[]

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