Aux sources du Carmel : Editorial du numéro 12 d’avril 2007

Aux Sources du Carmel 

Bulletin du Tiers-​Ordre sécu­lier pour les pays de langue française

Editorial de Monsieur l’ab­bé Louis-​Paul Dubroeucq, aumô­nier des ter­tiaires de langue française 

Cher frère, Chère sœur, 

S’il est une pra­tique fort recom­man­dée par l’Église et les auteurs spi­ri­tuels, notam­ment ceux de l’ordre du Carmel, c’est bien celle de la direc­tion de conscience. Quoique la règle du tiers-​ordre du Carmel n’en parle pas expli­ci­te­ment, nous lisons cepen­dant, au n°24, que le ter­tiaire doit se pré­sen­ter au Directeur afin d’être ins­truit de ses obli­ga­tions, pen­dant le novi­ciat une fois tous les mois au moins, et plus tard, de temps en temps, par exemple tous les deux mois. Belle figure de ter­tiaire, le géné­ral de Sonis, de retour en France en 1871, après dix-​huit années de cam­pagne en Afrique, se mit dès son arri­vée à Rennes sous la direc­tion d’un reli­gieux de l’Ordre, le R.P. Daniel, Prieur de la com­mu­nau­té, puis du R.P. Augustin de Jésus Crucifié qui lui suc­cé­da bientôt.

Que la direc­tion spi­ri­tuelle soit néces­saire pour avan­cer dans les voies de la per­fec­tion, cela découle du simple bon sens. 

« Nul ne peut être juge et par­tie en sa propre cause », 

dit la sagesse des nations et le poète, dans la fable des deux besaces, met clai­re­ment en relief ce fait uni­ver­sel, qu’on est plein d’illusions sur soi-​même et que les lumières d’autrui sont indis­pen­sables pour nous bien connaître. 

C’est le Saint-​Esprit Lui-​même qui nous l’enseigne. En effet, dit Cassien, 

« Dieu avait choi­si le jeune Samuel, mais ne vou­lut pas le for­mer direc­te­ment dans ses divins entre­tiens. Il le sou­mit à la direc­tion d’un vieillard qui l’avait cepen­dant offen­sé, et quelle ne fut pas la gran­deur de sa voca­tion. Il le fit obéir à un supé­rieur pour éprou­ver par l’humilité celui qu’Il appe­lait à un saint minis­tère et pour don­ner ain­si aux plus jeunes l’exemple de son obéis­sance. Lorsque Notre-​Seigneur appe­la Paul et lui par­la par Lui-​même, Il pou­vait lui ensei­gner sur-​le-​champ la voie de la per­fec­tion, mais Il pré­fé­ra l’adresser à Ananie, qui devait lui apprendre la véri­té : « Lève-​toi, lui dit-​il, et entre dans la ville ; on te dira ce qu’il faut faire. » » [1]

Après avoir cité ces faits de la Sainte Écriture qui révèlent si bien les voies du Seigneur, Cassien rap­porte ce prin­cipe ensei­gné par les Pères du désert : 

« Celui qui s’appuie sur son propre juge­ment n’arrivera jamais à la per­fec­tion et ne pour­ra pas évi­ter les pièges du démon. » [2]

« Personne ne se suf­fit à soi-​même pour sa propre conduite. » dit saint Basile [3] ;

et saint Augustin : 

« Pas plus qu’un aveugle sans conduc­teur, l’homme sans direc­teur ne peut que dif­fi­ci­le­ment suivre la voie droite. » [4]

« Celui-​là prend la main du séduc­teur qui refuse de la don­ner à un conduc­teur. » [5], dit saint Bernard. 

Car « mal­heur à celui qui est seul, dit l’Esprit-Saint. Aussi la direc­tion d’un Maître est néces­saire à toute âme ; les deux résis­te­ront plus faci­le­ment au démon, en s’unissant pour connaître la véri­té et en s’y confor­mant dans la pra­tique. » [6]

Et saint Vincent Ferrier affirme tout aus­si clai­re­ment que 

« Notre-​Seigneur, sans lequel nous ne pou­vons rien, n’accordera jamais sa grâce à celui qui, ayant à sa dis­po­si­tion un homme pour le diri­ger, néglige ce puis­sant moyen de sanc­ti­fi­ca­tion, croyant qu’il se suf­fit à lui­même et qu’il peut, par ses propres forces, cher­cher et trou­ver les choses utiles au salut. Cette voie de l’obéissance est le che­min royal, qui conduit sûre­ment les hommes au som­met de cette échelle mys­té­rieuse où l’on trouve le Seigneur… Tous ceux, en géné­ral, qui sont par­ve­nus à la per­fec­tion, ont mar­ché par ce sen­tier, à moins que, par un pri­vi­lège et une grâce sin­gu­lière, Dieu n’ait ins­truit par Lui-​même quelques âmes n’ayant per­sonne pour les diri­ger. » [7]

On cite sou­vent sainte Thérèse de l’Enfant- Jésus qui décla­rait avoir pour Directeur Jésus Lui-​même. Mais on oublie qu’elle eut au début de sa vie cloî­trée le Père Pichon pour la gui­der ; comme elle en fut assez vite pri­vée, ne rece­vant de lui qu’une lettre par an sur douze qu’elle lui écri­vait, elle se tour­na bien vite vers le « Directeur des direc­teurs ». Connaissant le bien­fait d’une bonne direc­tion spi­ri­tuelle, elle disait : 

« Ah ! que d’âmes arri­ve­raient à la sain­te­té, si elles étaient bien diri­gées ! » [8] « Le prêtre est, au nom du Christ, le guide habi­tuel des âmes, dans les voies du salut. S’il est vrai que Dieu sup­plée tou­jours par des lumières inté­rieures de sa grâce à l’absence de prêtres dans notre vie, il n’en reste pas moins cer­tain que les chré­tiens doivent faire tout leur pos­sible pour se mettre sous la direc­tion de l’Église dans la per­sonne du prêtre. L’Esprit de Dieu pousse les âmes à deman­der conseil aux autres. Ainsi agissait-​Il chez Thérèse de l’Enfant-Jésus. » [9]

Enfin saint François de Sales donne ce conseil à sa Philotée : 

« Voulez-​vous à bon escient vous ache­mi­ner à la dévo­tion ? Cherchez quelque homme de bien qui vous guide et vous conduise. C’est ici l’avertissement des aver­tis­se­ments. » [10].

L’Église a condam­né l’erreur de Molinos, ce faux mys­tique qui niait la néces­si­té de la direc­tion spi­ri­tuelle, la raillait comme une doc­trine nou­velle, sous pré­texte que l’inspiration du Saint-​Esprit qui habite en nos âmes doit nous suf­fire et la rem­pla­cer fort avan­ta­geu­se­ment. Or, la foi nous vient par l’enseignement, fides ex audi­tu, sans excep­ter davan­tage l’art de gou­ver­ner sa vie, qui est l’art suprême, le plus dif­fi­cile de tous, ars artium [11].

Naturellement, c’est sur­tout aux com­men­çants qu’est incul­quée cette néces­si­té d’un direc­teur. A ceux qui sont « dans les débuts », saint Bernard déclare que

« comme enfants dans le Christ, ils ont besoin d’un péda­gogue et d’un nour­ri­cier qui les ins­truise, les conduise et les encou­rage. » [12]

Toutefois, on voit sou­vent affir­mée la néces­si­té d’un direc­teur pour ceux qui sont déjà avan­cés : pour les anciens et les par­faits, dit le Père Dupont,

« C’est leur contem­pla­tion même et leur fami­lia­ri­té avec Dieu qui les incline à être tou­jours prêts à se faire hum­ble­ment ensei­gner et gui­der par les autres, mal­gré les lumières et les faveurs reçues par eux de Dieu. » [13] ;

et il en donne les rai­sons, en par­ti­cu­lier le fait que per­sonne n’est à l’abri des illu­sions. Ce même Père notait aus­si que des âmes, même très avan­cées, peuvent par­fois se lais­ser aveu­gler et illu­sion­ner par quelque pas­sion encore mal éteinte ; en outre, sui­vant la remarque de saint Thomas (II-​IIæ, q.49, a.3, c. et ad3), la doci­li­té est néces­saire « dans les actions par­ti­cu­lières, où il y a une infi­ni­té de cir­cons­tances qu’un seul homme ne pour­ra pas consi­dé­rer avec une atten­tion suf­fi­sante en peu de temps », c’est pour­quoi dans les choses qui relèvent de la pru­dence, l’homme a plus qu’ailleurs besoin de se faire aider par les autres ; et les choses de la vie spi­ri­tuelle sont plus com­plexes encore que la plu­part des autres. L’exemple est là, des méde­cins qui ont cou­tume de ne pas se soi­gner eux-​mêmes dans les cas de quelque impor­tance. De plus, la volon­té a chez tous par­fois besoin de secours. C’est ain­si l’ordre géné­ral de la Providence d’assurer notre pro­grès spi­ri­tuel par la sou­mis­sion humble et spon­ta­née à un repré­sen­tant du Christ. Sainte Jeanne de Chantal se fait diri­ger par saint François de Sales ; sainte Thérèse d’Avila par saint Jean de la Croix ; sainte Catherine de Sienne par le bien­heu­reux Raymond de Capoue ; sainte Paule par saint Jérôme… 

Dans la règle du tiers-​ordre de Marie (rat­ta­ché à la congré­ga­tion des pères maristes, fon­dée par le T.R.P. Colin), approu­vée il y a 150 ans par le bien­heu­reux pape Pie IX, et auquel saint Pierre-​Julien Eymard, alors pro­vin­cial de la congré­ga­tion, don­na un vigou­reux essor, il est deman­dé aux membres, par­mi les moyens d’arriver à la vie inté­rieure et en com­plé­ment de l’oraison, la direc­tion spi­ri­tuelle tous les mois ou tous les deux mois. Au cha­pitre IV du manuel, trai­tant de ce sujet, il est dit :

« L’exercice de la direc­tion spi­ri­tuelle consiste à décou­vrir avec sim­pli­ci­té, à celui que nous avons choi­si pour nous conduire dans le che­min du salut et de la per­fec­tion, nos dis­po­si­tions inté­rieures et les détails de notre conduite, afin de le mettre en état de nous don­ner les avis conve­nables. » [14]

La direc­tion dif­fère de la confes­sion ; celle-​ci a pour objet les péchés et la direc­tion, tout ce qui peut contri­buer à faire connaître au direc­teur l’état et les dis­po­si­tions de l’âme. Le manuel donne trois dis­po­si­tions pour mettre à pro­fit les avis du direc­teur : l’esprit de foi, la confiance et la docilité. 

« Regardez celui que la Providence vous a fait ren­con­trer comme envoyé par Dieu, et voyez en lui son auto­ri­té. Allez à lui comme s’il était un Ange et Jésus-​Christ Lui-​même. Parlez-​lui avec la confiance et l’ouverture de cœur qu’exige la fonc­tion qu’il rem­plit à votre égard de conseiller, de méde­cin cha­ri­table et d’ami fidèle de votre âme. Ayez pour lui la droi­ture, la doci­li­té, la can­deur et la sim­pli­ci­té d’un enfant ; car, dit saint Philippe de Néri, « qui­conque obéit à un confes­seur éclai­ré, comme à celui qui tient la place de Dieu même, est assu­ré de trou­ver grâce quand il fau­dra rendre compte de ses actions au Seigneur. » Et en effet, Jésus-​Christ a dit en par­lant de ses prêtres : « Qui vous écoute, m’écoute moi­même. »… Avant de faire votre ouver­ture de conscience et de deman­der la direc­tion, occupez-​vous devant Dieu de cette démarche, pré­voyez ce qu’il sera le plus avan­ta­geux à vos inté­rêts spi­ri­tuels de dire ou de deman­der. On peut s’entendre avec son direc­teur sur la matière de la direc­tion pro­chaine. » [15].

On note une très grande varié­té dans la manière de recou­rir à la direc­tion. Les débu­tants ont à apprendre, à se for­mer ; dans leur direc­tion, par consé­quent, un part beau­coup plus large sera faite à l’enseignement pro­pre­ment dit, à la solu­tion de doutes pra­tiques ; leur volon­té sera plus constam­ment à sou­te­nir ou à modé­rer ; leurs entre­tiens avec leur Père spi­ri­tuel seront fré­quents. Avec les âmes adultes, déjà for­mées et habi­tuées aux choses inté­rieures, il suf­fi­ra d’entretiens beau­coup plus rares où elles feront approu­ver par leur direc­teur la marche géné­rale de leur vie spi­ri­tuelle, où elles le consul­te­ront sur quelque cas plus déli­cat ou sur les œuvres aux­quelles elles se donnent ; pour elles le secours de la direc­tion sera sur­tout utile à l’occasion d’épreuves inté­rieures ou encore de grâces par­ti­cu­lières plus nou­velles pour elles. 

Le Manuel du Tiers-​Ordre de Marie énu­mère les points sui­vants, dont on peut avoir le plus sou­vent à entre­te­nir le direc­teur de conscience : 

« 1° – Les choses qui tiennent à la paix et à la tran­quilli­té de votre âme, comme les ennuis, dégoûts, décou­ra­ge­ments, tris­tesse, scru­pules.
2° – Les ten­ta­tions ordi­naires et la manière dont vous y résis­tez.
3° – Vos aver­sions, vos incli­na­tions, vos répu­gnances : vous devez dire même à quelles occa­sions vous les éprou­vez.
4° – Vos actions : ren­dez compte de quelle manière vous les offrez à Dieu, ou si vous les faites par habi­tude ou par rou­tine.
5° – Les défauts et imper­fec­tions que vous recon­nais­sez en vous-​même, tel que le défaut de trop par­ler, de juger témé­rai­re­ment le pro­chain, d’être soup­çon­neux, curieux, léger, incons­tant.
6° – Votre pas­sion domi­nante et ce que vous faites pour la com­battre avec pro­fit.
7° – La manière dont vous vous acquit­tez de l’oraison, les dif­fi­cul­tés que vous y ren­con­trez et le pro­fit que vous en reti­rez. Vous devez par­cou­rir de même vos autres exer­cices de pié­té.
8° – Le pro­grès que vous faites dans l’acquisition des ver­tus chré­tiennes.
9° – La façon dont vous faites l’examen par­ti­cu­lier, la retraite du mois.
10° – La fidé­li­té appor­tée à l’observation de votre règle­ment.
11° – Les fruits recueillis dans la récep­tion des sacre­ments et le soin appor­té à leur pré­pa­ra­tion.
12° – La voca­tion que vous devez embras­ser, si elle n’est pas déci­dée, etc… En quit­tant votre direc­teur, retirez-​vous dans votre chambre ou au pied du Saint- Sacrement. Là, rappelez-​vous les avis enten­dus, deman­dez la grâce de les suivre, et animez-​vous à y confor­mer de suite votre conduite ». 

En ce temps pas­cal où, avec la sainte litur­gie, nous invo­quons plus spé­cia­le­ment le Saint-​Esprit, prions le « doux hôte de notre âme » ain­si que Notre- Dame du Bon Conseil pour les prêtres qui ont charge de gui­der les consciences, pour celui que nous avons spé­cia­le­ment choi­si —ou que nous allons choi­sir— pour nous faire avan­cer dans les voies de la per­fec­tion chré­tienne et pour nous­mêmes, afin que nous soyons dociles aux conseils divins.

† Je vous bénis. 

Abbé L.-P. Dubroeucq †

Couvent des Carmes, n° 228, p. 59 

Notes de bas de page

  1. Conf. II, 14–15[]
  2. ibid., 24[]
  3. orat. de Felic.[]
  4. Sermo 112, de Tempore[]
  5. in Cant., 77, n°6[]
  6. saint Jean de la Croix, Maximes et avis spi­ri­tuels, trad. R.P. Grégoire de St-​Joseph, Monte Carlo,[]
  7. de vita spi­ri­ta­li, II, 1[]
  8. OEuvres com­plètes, Cerf 1997, Manuscrit A, p.157[]
  9. R P. Philipon, Sainte Thérèse de Lisieux, une voie toute nou­velle, DDB, 1946, p.24[]
  10. Introduction à la Vie dévote, Première par­tie, ch. 4.[]
  11. cf. st Grégoire le Grand, Le Pastoral[]
  12. Sermo de Diversis, 8, n.7[]
  13. Guia espi­ri­tual, IV, c.2, n.2, éd. Madrid, 1926, p.738 []
  14. Manuel du tiers-​ordre de Marie, librai­rie Em. Vitte, 7ème éd., 1910, p. 250 []
  15. ibid., p.251–252[]