Lettre n° 28 de l’abbé Franz Schmidberger aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX de février 1985

« Dignare me lau­dare te Virgo sacra­ta ; Da mihi vir­tu­tem contra hostes tuos. »
« Laissez-​moi vous louer, Vierge sainte, Donnez-​moi force et cou­rage contre vos ennemis. »

Chers Amis et Bienfaiteurs,

’évé­ne­ment qui a domi­né ces der­niers mois la vie de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X a été sa consé­cra­tion à la Très Sainte Vierge. Cet acte doit, dès main­te­nant, deve­nir chaque jour une réa­li­té vécue : chan­ter sans cesse Sa louange, s’élancer sous Son éten­dard dans les com­bats contre les enne­mis de Dieu, écra­ser la tête du laï­cisme et du libé­ra­lisme dia­bo­liques, accom­plir Son œuvre de renou­veau de l’Eglise à Son image ori­gi­nelle et la recons­truc­tion d’une civi­li­sa­tion chré­tienne : voi­là notre mis­sion, à cela vont nos dési­rs, en cela consiste notre honneur.

Dans quel but avons-​nous mené le com­bat pen­dant ces quinze ans d’existence de la Fraternité ? Une pré­oc­cu­pa­tion toute spi­ri­tuelle nous a fait résis­ter, appuyés sur l’aide de la grâce de Dieu, à un monde entier d’ennemis : le libé­ra­lisme avec son père et son fils, à savoir le pro­tes­tan­tisme et le socia­lisme ; nous avons dû faire front aux puis­sants de la terre et aux res­pon­sables même de l’Eglise ; ceci non par caprice ou exal­ta­tion orgueilleuse de nous-​mêmes, mais en ver­tu d’un devoir sacré envers Dieu. Ce ne sont ni des diver­gences concer­nant des formes exté­rieures, ni des mal­en­ten­dus humains, ni des mal­adresses diplo­ma­tiques qui ont conduit à notre appa­rente condam­na­tion ; seul le main­tien inflé­chis­sable de notre atta­che­ment aux droits royaux de la véri­té, seule notre défense de la foi catho­lique et de ses tré­sors les plus sublimes, le Saint Sacrifice de la Messe et le Sacerdoce de Jésus-​Christ, seuls nos efforts pour trans­mettre et entre­te­nir la vie de Dieu dans les âmes ont pro­vo­qué la colère de nos adversaires.

Et par consé­quent, l’abolition du scan­dale répan­du dans l’Eglise n’est pas une ques­tion d’habileté poli­tique, ni le pro­blème de trou­ver une for­mule équi­voque qui satis­fasse tout le monde ; seuls la ces­sa­tion de l’occupation étran­gère, la condam­na­tion des prin­cipes libé­raux des­truc­teurs, le retour sans condi­tion à la tra­di­tion sont le che­min vou­lu par Dieu et cor­res­pon­dant à la digni­té de l’Eglise. Il ne s’agit pas en pre­mier lieu de notre œuvre, rela­ti­ve­ment modeste, il s’agit du Corps mys­tique du Christ lui-​même ; et c’est ain­si que nous vou­lons, comme hommes d’Eglise, mener le bon com­bat, conser­ver la foi et ain­si, avec le plus pos­sible d’âmes, obte­nir la cou­ronne de la vie éternelle.

Une solu­tion pra­tique, qui consis­te­rait en la recon­nais­sance du droit pon­ti­fi­cal à la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X, avec le sta­tut de pré­la­ture per­son­nelle, sup­pose donc qu’une solu­tion des ques­tions pri­mor­diales qui se posent à l’intérieur de l’Eglise aille de pair. Or il semble que nous en soyons encore bien loin ; on est loin de consta­ter chez les res­pon­sables de Rome une inter­ven­tion éner­gique à la manière d’un saint Pie X :
– Le Cardinal Ratzinger, dans son expo­sé sur la soit-​disant théo­lo­gie de la libé­ra­tion, en date du 6 août 1984, met en évi­dence la per­ver­si­té et la ten­dance révo­lu­tion­naire de tout ce sys­tème ; mais aujourd’hui on com­mence déjà à par­ler aus­si des aspects posi­tifs de la théo­lo­gie de la libé­ra­tion, et les théo­lo­giens Boff et Gutierrez vont conti­nuer à semer dans toute l’Amérique latine la semence de la lutte des classes.
– Le 3 octobre, la Congrégation romaine pour le Culte divin redonne la liber­té de célé­brer la Sainte Messe tra­di­tion­nelle, mais en adjoi­gnant à cette per­mis­sion des condi­tions inac­cep­tables pour tout catho­lique fidèle.
– Dans l’interview qu’il donne à la revue ita­lienne « Jésus », le Cardinal Ratzinger montre ouver­te­ment les plaies de l’Eglise : néga­tion de la divi­ni­té de Notre Seigneur à l’Ouest, immo­ra­li­té en Amérique du Nord, théo­lo­gie mar­xiste de la libé­ra­tion en Amérique du Sud, enfin en Afrique et en Asie l’inculturation rame­nant au paga­nisme ; mais en même temps, il se pro­nonce avec des louanges sur les fruits de deux cents ans de libé­ra­lisme : puri­fiés, l’Eglise les aurait assi­mi­lés dans les années soixante.

Quelle dif­fé­rence avec le juge­ment de Pie IX dans l’Encyclique Quanta Cura : « …Et de fait, vous le savez fort bien, Vénérables Frères, il s’en trouve beau­coup aujourd’hui pour appli­quer à la socié­té civile le prin­cipe impie et absurde du natu­ra­lisme, comme on l’appelle, et pour oser ensei­gner que « le meilleur régime poli­tique et le pro­grès de la vie civile exigent abso­lu­ment que la socié­té humaine soit consti­tuée et gou­ver­née sans plus tenir compte de la reli­gion que si elle n’existait pas, ou du moins sans faire aucune dif­fé­rence entre la vraie et les fausses reli­gions… » A par­tir de cette idée tout à fait fausse du gou­ver­ne­ment des socié­tés, ils ne craignent pas de sou­te­nir cette opi­nion erro­née, funeste au maxi­mum pour l’Eglise catho­lique et le salut des âmes, que Notre pré­dé­ces­seur Grégoire XVI, d’heureuse mémoire, qua­li­fiait de « délire », savoir que « la liber­té de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme ; qu’il doit être pro­cla­mé et garan­ti par la loi dans toute socié­té bien orga­ni­sée ; et que les citoyens ont droit à l’entière liber­té de mani­fes­ter hau­te­ment et publi­que­ment leurs opi­nions quelles qu’elles soient, par les moyens de la parole, de l’imprimé ou tout autre méthode, sans que l’autorité civile ni ecclé­sias­tique puisse lui impo­ser une limite »… Au milieu donc d’une telle per­ver­si­té d’opinions cor­rom­pues, Nous sou­ve­nant de Notre charge apos­to­lique, dans Notre plus vive sol­li­ci­tude pour notre très sainte reli­gion, pour la saine doc­trine et pour le salut des âmes à Nous confiées par Dieu, et pour le bien de la socié­té humaine elle-​même, Nous avons jugé bon d’élever à nou­veau Notre voix apos­to­lique. En consé­quence toutes et cha­cune des opi­nions déré­glées et les doc­trines rap­pe­lées en détail dans ces lettres, Nous les réprou­vons, pros­cri­vons et condam­nons de Notre auto­ri­té apos­to­lique ; et Nous vou­lons et ordon­nons que tous les fils de l’Eglise catho­lique les tiennent abso­lu­ment pour réprou­vées, pros­crites et condamnées. »

A quel point l’esprit mau­vais dénon­cé par le Pape Pie IX a par­rai­né la réforme litur­gique, cela se mani­feste avec évi­dence dans une publi­ca­tion du Service de presse de la Conférence épis­co­pale alle­mande du 19 octobre 1984. On y lit : « La dif­fé­rence prin­ci­pale entre l’Ordo Missae pré­con­ci­liaire et celui qui a été renou­ve­lé peut être mise en évi­dence le plus sim­ple­ment peut-​être par les pre­miers mots par les­quels com­mencent ces deux Ordo. L’Ordo de la messe tri­den­tine com­mence par les mots « sacer­dos para­tus », c’est-à-dire « quand le prêtre a revê­tu les orne­ments » ; l’Ordo Missae renou­ve­lé com­mence par les mots : « popu­lo congre­ga­to », c’est-à-dire « quand la com­mu­nau­té s’est ras­sem­blée ». Par là, il est clair que l’ancien rite de la messe met­tait l’accent exclu­si­ve­ment sur l’action du célé­brant, tan­dis que l’Ordo Missae renou­ve­lé met en avant l’action com­mune du peuple de Dieu, au sein de laquelle le célé­brant exerce une fonc­tion essen­tielle et intou­chable. De cette dif­fé­rence inté­rieure découlent la plu­part des dif­fé­rences exté­rieures des deux Ordo. »

Et c’est jus­te­ment pour cette raison-​là que le nou­veau Droit Canon, avec son hos­pi­ta­li­té eucha­ris­tique, avec sa notion pro­tes­tan­ti­sante du « peuple de Dieu » et l’affirmation que l’Eglise de Dieu « sub­siste dans » l’Eglise catho­lique, est pour nous inac­cep­table, sauf dans le domaine pure­ment disciplinaire.

A quel point le tra­vail de sape par les forces anti-​catholiques a déjà pro­gres­sé, un digni­taire haut pla­cé du Vatican le fai­sait com­prendre il y a quelques semaines à Mgr Lefebvre dans un entre­tien. Il l’informait, avec des détails qui vont assez loin, sur tout le réseau de la conju­ra­tion, dans lequel sont inclus non seule­ment des membres de la Curie, mais encore des non­cia­tures, et qui touche même des gou­ver­ne­ments de cer­tains pays de l’Ouest.

Peut-​être à cause de nos péchés n’avons-nous pas méri­té jusqu’à pré­sent une amé­lio­ra­tion de la situa­tion… C’est donc la pure misé­ri­corde de Jésus cru­ci­fié si nous pou­vons voir depuis main­te­nant quinze ans le miracle per­ma­nent de la fon­da­tion de monas­tères et de cou­vents, spé­cia­le­ment en France, la cris­tal­li­sa­tion de groupes de prières et d’organisations de jeunes gens, l’extension de notre Fraternité Sacerdotale, implan­tée dans dix-​huit pays sur quatre conti­nents. Deux exemples font voir la faim et la soif d’un peuple fidèle après les véri­tés et les biens du salut. A Santiago du Chili, Mgr Lefebvre a don­né le sacre­ment de confir­ma­tion, en une seule céré­mo­nie, à 1200 enfants il y a trois mois. Aux Etats-​Unis, selon un son­dage de l’Institut Gallup en novembre 1984, 53% des catho­liques assis­te­raient à la Sainte Messe tra­di­tion­nelle dans des condi­tions favo­rables de lieu et de temps !

C’est seule­ment grâce à votre sou­tien géné­reux que de nou­velles fon­da­tions au Mexique, en Colombie, en Afrique du Sud, au Portugal et en Hollande ont été pos­sibles l’automne der­nier. Depuis lors, elles portent des fruits abon­dants. Ainsi, six jeunes gens de Colombie can­di­dats au sacer­doce vont-​ils entrer au mois de mars au Séminaire d’Argentine. Et quel besoin l’Eglise a‑t-​elle aujourd’hui de prêtres forts dans la foi, géné­reux dans le sacri­fice, priant de toute leur âme ! Déjà aujourd’hui une messe est célé­brée à chaque heure sur la terre par les prêtres de la Fraternité (sans comp­ter les autres prêtres fidèles des dio­cèses et des monas­tères) selon l’antique et véné­rable rite, por­teur de grâces et de béné­dic­tions. Cela vous aide cer­tai­ne­ment à mieux por­ter votre croix en union avec l’Homme-Dieu sacri­fié sur nos autels. Et c’est encore cette année que de nos quatre sémi­naires, pour la pre­mière fois, trente jeunes hommes vont mon­ter à l’autel de leur ordi­na­tion. Mais d’autre part, com­bien d’appels à l’aide nous par­viennent chaque jour, non seule­ment d’Europe, mais aus­si d’Afrique, d’Amérique du Sud, des Indes, du Japon, de Nouvelle Zélande. Sans opti­misme exa­gé­ré, nous pou­vons comp­ter sur un dou­ble­ment des membres et des implan­ta­tions de la Fraternité dans les cinq ans à venir. Mais pour cela, nous avons besoin de la béné­dic­tion du Ciel : en sont une, et non des moindres, vos dons clé­ments, tant spi­ri­tuels que matériels !

Permettez-​moi en ceci de reprendre l’appel de Saint-​Pie X, alors évêque de Mantoue, en faveur de son sémi­naire : vous l’appliquerez à nos sémi­naires, à nos écoles, à nos mai­sons de retraites et à nos prieurés !

« Si l’Eglise ne peut exis­ter sans sacer­doce qui est une de ses par­ties inté­grantes, et si le sacer­doce ne peut conti­nuer sans la for­ma­tion de clercs, ne devons-​nous pas déployer toutes nos forces pour aider le sémi­naire, l’institut pour la for­ma­tion sacer­do­tale, afin qu’il atteigne de nou­veau un état flo­ris­sant ? Je ne vous demande rien d’impossible, mais seule­ment ce que vous pos­sé­dez : du cœur et de la cha­ri­té. Je sais que vous avez peu d’argent ; mais je sais aus­si que vous êtes nom­breux : beau­coup de grains donnent un tas, et beau­coup de gouttes font la pluie…

« N’y a‑t-​il pas des églises désertes, des autels aban­don­nés, des chaires muettes, des confes­sion­naux vides, parce qu’il manque de prêtres qui pour­raient accom­plir ce ser­vice sublime ? N’y a‑t-​il pas des jeunes gens qui gran­dissent sans connaître ce qui est néces­saire pour le salut éter­nel ; des affli­gés qui attendent en vain un conso­la­teur ; des mou­rants qui doivent com­men­cer le long voyage sans assis­tance sacer­do­tale ? Sion est déserte, parce qu’il n’y a per­sonne pour appe­ler les fidèles aux fêtes du Seigneur. Ne croyez pas que je veuille vous faire des pres­crip­tions ou vous impo­ser de durs sacri­fices. Si je vous demande une aumône, je le fais avec l’humilité d’un men­diant. Je n’ai qu’une demande : aimez le sémi­naire ! Cela seul suf­fi­ra déjà pour que votre évêque puisse accom­plir des miracles.

« Aimez le sémi­naire ! Alors le désir de votre évêque sera pour vous un ordre. Que per­sonne ne donne comme pré­texte la pénu­rie de ses biens, la pau­vre­té de la paroisse, l’esprit impie de son envi­ron­ne­ment ; car il n’y a per­sonne qui ne puisse don­ner un cen­time, un peu de légumes ou un fruit pour le sémi­naire. Rien n’est impos­sible à celui qui veut et pour celui qui aime.
« Aimez le sémi­naire ! Dans le dio­cèse de Mantoue il n’y a pas d’œuvre plus impor­tante. Et le peu que vous sacri­fiez pour de pauvres can­di­dats au sacer­doce vous obtien­dra une répé­ti­tion du miracle par lequel la veuve de Sarepta reçut des grâces : elle se pri­va de la der­nière bou­chée de nour­ri­ture qui lui res­tait pour elle et son enfant, afin d’offrir au Prophète de quoi refaire ses forces, et comme récom­pense la farine ne fit jamais défaut dans le pot et l’huile ne dimi­nua pas dans la cruche. »

Que ce Carême vous conduise à contem­pler au matin de Pâques, avec un cœur puri­fié et for­ti­fié, les plaies glo­rieuses du Sauveur res­sus­ci­té. Que Jésus, Marie et Joseph vous bénissent ain­si que votre mai­son et vous rendent au cen­tuple votre charité.

Rickenbach, le mer­cre­di des Cendres, 20 février 1985

Abbé Franz Schmidberger

Supérieur Général

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