Missionnaire intrépide, Paul Seitz (1906–1984)

Un évêque défend la chré­tien­té indo­chi­noise au milieu d’un XXe siècle en pleine crise.

Éditions du Jubilé, 2014, 330 pages, 24 €

En 1937 un sémi­na­riste d’une tren­taine d’an­nées, voca­tion tar­dive à la san­té chan­ce­lante, est ordon­né prêtre des Missions Étrangères de Paris. Les méde­cins recom­mandent pour lui un cli­mat tem­pé­ré et sec, pour­tant c’est à Hanoï, dans le del­ta du fleuve rouge au cli­mat on ne peut plus chaud et humide, qu’est envoyé notre mis­sion­naire. Il va s’y dépen­ser pen­dant près de quinze ans sans jamais tom­ber malade.

Tout de suite, il se dis­tingue par son zèle, son esprit d’en­tre­prise et sa capa­ci­té à s’a­dap­ter en appre­nant la langue et en étant tout à tous. Il découvre là-​bas une chré­tien­té en pleine crois­sance, à peine sor­tie de trois siècles de per­sé­cu­tion et qui fait preuve d’une vita­li­té éton­nante. En par­ti­cu­lier son dévoue­ment auprès des enfants les plus dému­nis lui vaut ce sur­nom de « Cha Kim », le Père d’Or.

En 1952, on l’ar­rache à ce Tonkin qu’il a tant aimé pour le nom­mer évêque de Kontum, une ville du sud-​Vietnam dont il ne connaît abso­lu­ment rien. À Kontum il y a tout à faire, la chré­tien­té est flo­ris­sante mais les popu­la­tions sont pri­mi­tives. Il faut beau­coup bâtir : églises, écoles, hôpi­taux… Mgr Seitz se donne tota­le­ment à ses peuples mon­ta­gnards aux­quels il res­te­ra atta­ché pour tou­jours. L’épreuve ne manque pas car c’est au milieu des bom­bar­de­ments de la gué­rilla, orga­ni­sée par le Viet-​minh, qu’il faut bâtir et sou­vent rebâ­tir. Mais l’é­vêque de Kontum ne se laisse pas impres­sion­ner et pro­clame que « ris­quer sa vie une fois par semaine ce n’est pas de l’hé­roïsme, c’est de l’hy­giène men­tale ». Nombre de ses prêtres trouvent la mort, vic­times de la haine des com­mu­nistes car « il n’y a aucun « truc » mis­sion­naire autre que la sta­bi­li­té, la fidé­li­té, le par­tage jus­qu’à la mort de la vie d’un peuple ». Dans cette situa­tion, où tout est voué humai­ne­ment à l’é­chec, il adopte la « folie de la croix » dont parle saint Paul, pour lui « la pru­dence est la mère de tous les vices ! ». Effectivement, si l’é­vêque a la joie de voir des prêtres et des chré­tiens fer­vents prêts à don­ner leur sang, il a aus­si la dou­leur de voir ce sang cou­ler, les mis­sion­naires faire défaut, et lui-​même fina­le­ment chas­sé de ce pays Pour lequel il s’est don­né com­plè­te­ment, décla­ré cou­pable « des crimes d’im­pé­ria­lisme et de réactionnaire ».

De retour du Vietnam, Mgr Seitz publie, en 1977, Le temps des chiens Muets, ce qui lui vaut l’hos­ti­li­té de l’é­pis­co­pat fran­çais au point que le pape, qui vou­lait le nom­mer délé­gué apos­to­lique pour la dia­spo­ra viet­na­mienne, dut renon­cer à son pro­jet. Les « chiens muets », en effet, sont ceux qui ont refu­sé d’a­ver­tir, d’a­boyer, pour poin­ter du doigt les crimes des com­mu­nistes et le drame qui se jouait dans la chré­tien­té viet­na­mienne. Paul Seitz a connu toute la guerre du Vietnam dont il a été expul­sé manu mili­ta­ri par les com­mu­nistes. Alors, il témoigne « sim­ple­ment parce que la véri­té doit être dite » et, aux Vietnamiens com­mu­nistes qui déforment la réa­li­té aux yeux de l’o­pi­nion, il écrit : « Vous seriez en droit de me mépri­ser, sachant fort bien qui je suis, si je m’é­tais tu ». Mais l’Église conci­liaire, qui n’a­vait pas vou­lu condam­ner le com­mu­nisme, ne veut pas non plus de ce témoi­gnage trop véri­dique. C’est dans ces cir­cons­tances que l’é­vêque mis­sion­naire ren­contre Mgr Lefebvre, lui aus­si mis­sion­naire, et ils tombent d’ac­cord sur l’é­tat déplo­rable de l’é­glise de France. Hélas, comme beau­coup Mgr Seitz reproche à l’é­vêque de fer sa pré­ten­due déso­béis­sance. C’est que le pre­mier n’a pas reçu la for­ma­tion du second. Mgr Seitz est un évêque zélé et pieux, dont le pro­grès spi­ri­tuel est d’ailleurs bien mis en lumière grâce à ses car­nets per­son­nels mais, contrai­re­ment à Mgr Lefebvre, il a fait son sémi­naire à Paris et a fina­le­ment peu étu­dié : n’ayant pas beau­coup de goût pour les livres, il n’a pas­sé ni son bac ni même son bre­vet élé­men­taire mais, à 15 ans, il s’est orien­té vers l’a­gri­cul­ture. C’est au sémi­naire qu’il va devoir rat­tra­per le retard mais sa san­té fra­gile inter­rom­pra sou­vent ses études. Ainsi il n’a pas vu la gra­vi­té des erreurs pro­cla­mées au concile Vatican II, buvant inno­cem­ment tout ce que disaient les théo­lo­giens les plus avan­cés. Mgr Lefebvre ne disait-​il pas qu’il remer­ciait tous les jours d’a­voir eu le Père le Floch au sémi­naire fran­çais de Rome pour leur ensei­gner l’an­ti­li­bé­ra­lisme des papes des XIXe et XXe siècles ?

C’est donc une bio­gra­phie pas­sion­nante qui met en lumière une chré­tien­té sou­vent mécon­nue et fait connaître une belle âme de mis­sion­naire au milieu de ce XXe siècle en pleine crise.

Pour ceux qui n’au­raient pas le temps ou l’ap­pé­tit de s’at­ta­quer à une bio­gra­phie bien docu­men­tée de plus de 300 pages, le père Paul Carat des Missions Étrangères de Paris en a fait une plus courte, d’une cen­taine de pages, inti­tu­lée Mgr Paul Seitz : Missionnaire durant la guerre d’Indochine. D’un très bon esprit et très abor­dable, cette der­nière peut très faci­le­ment être lue par les jeunes adolescents.


Abbé Louis Hannapier

Source : Le Saint-​Vincent n°31

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