Nous devons accepter de ne trouver appui, confiance, absence de doute, que dans la seule miséricorde de Dieu et en son Amour. C’est la merveilleuse surprise que nous réserve chacune de nos confessions.
Pourquoi nos confessions ressemblent-elles souvent à des monologues où l’accusation apporte en vrac au confesseur des fautes d’importance et de significations très diverses ? Cet amas indistinct trahit une conscience qui n’établit pas de hiérarchie entre les fautes.
La confession n’est pas une formalité que l’on remplit par habitude ou parce qu’il faut aller se confesser. Lorsque nous nous approchons du confessionnal, nous devons avoir l’intention d’être pardonné et de recevoir le pardon du Christ par la vertu de son sang. Ce sacrement que Notre-Seigneur a institué pour nous pardonner est une démarche très humaine. Grâce à elle, Dieu suscite et parfait intérieurement, dans le cœur du pécheur, des actes de foi vive, de repentir et de réparation, et cela, au moment même où II demande au pécheur d’exprimer extérieurement ses dispositions par l’aveu de ses péchés.
« Lavez-moi de plus en plus de mes iniquités… (ps. 50, 3) »
Il ne suffit pas que le pénitent raconte ses péchés. Il doit s’en accuser à proprement parler, il doit les regretter et s’engager à se corriger et à réparer. Ces actes sont comme l’eau qui doit couler sur le front pour qu’il y ait baptême : ils sont nécessaires, mais ils ne sont que la matière du sacrement, dont la forme est l’absolution. Ce qui se passe durant la confession dépasse absolument les actes du pénitent. Ils ne sont que la matière du sacrement dont le but est d’atteindre la contrition parfaite, ce regret « formé » par la Charité, dont le seul principe est l’Amour de Dieu blessé par le péché. Par le moyen de la démarche du pénitent, mais aussi de tout ce qui entoure l’aveu – comme la monition du prêtre -, le Christ dans l’absolution prononcée, amène le repentir initial du pécheur à sa plénitude et à son achèvement dans la Charité. C’est l’acte du Christ dans une âme, c’est une conversion, c’est l’œuvre de la grâce. Bien évidemment, nous disons cela dans l’absolu… Que savons-nous de notre conversion réelle ? Que pouvons-nous affirmer de l’œuvre de la grâce en nous ? Nous ne savons qu’une chose : quand il y a conversion, il y a grâce et pardon de Dieu, et quand il y a pardon de Dieu, il y a conversion. Alors, que le Bon Dieu choisisse mon âme !
« Parce que je connais mes iniquités ; et mes péchés s’élèvent contre moi… (ps. 50, 4) »
Devant cette incertitude de nos dispositions, faisons en sorte que notre accusation soit bien intentionnée, qu’elle soit simple et vraie, faite de vive voix, et qu’elle engage tout notre être. Lorsqu’un ami a offensé gravement un autre ami, s’il l’aime vraiment et veut se réconcilier avec lui, il gardera toujours peu ou prou la douleur intérieure de l’avoir un jour offensé, d’avoir une fois blessé son amitié généreuse et pure. Il en est ainsi de Dieu. Cette douleur intérieure d’avoir blessé l’amitié divine est ce que les anciens appelaient la componction. Cultivons à chaque instant de notre vie cette belle vertu de componction. La paix intérieure, intime, profonde, que donne la confession, n’est pas cette sorte de tranquillité qui est synonyme de légèreté irresponsable, comme si les fautes n’étaient que des poussières de l’âme, et le sacrement, une sorte de plumeau qui enlève cette poussière ; comme si tout devenait en un instant et sans effort, aussi net qu’un meuble épousseté. La paix réside invraisemblablement dans la componction, cette douleur pleine d’espérance qui demeure après le pardon de celui que nous avons offensé.
« Contre Vous seul, j’ai péché, et devant Vous j’ai fait le mal… (ps. 50, 5) »
La confession ne me débarrasse pas du sentiment d’avoir offensé Dieu : « Contre Vous seul, Seigneur, j’ai péché. » Avoir la componction, c’est avoir le sens du péché, et avoir le sens du péché, c’est avoir le sens de Dieu. Il ne suffit pas d’avoir des idées claires sur ce qu’est le péché pour avoir le sens du péché. Si nous n’avons que la conscience d’avoir lésé une loi, une règle, un devoir, nous n’avons pas le sens du péché. Avoir le sens du péché… c’est une grâce première du Bon Dieu qui en a l’initiative, et qui dépose cette graine dans l’âme du pécheur, comme une intuition première qu’il faudra cultiver. Nous avons dans l’Ancien Testament l’exemple de Job. Frappé de tous les malheurs, il reçoit la visite de ses trois amis qui s’ingénient à lui prouver que rien n’arrive sans cause, et que ses souffrances sont le signe et la conséquence de ses péchés. Job est un homme juste, et il le sait. Avec raison, il « persiste à se considérer comme juste. » Mais face à Dieu, qui pourrait se considérer véritablement juste ? Alors Dieu intervient lui-même. Il ne montre pas à son serviteur les imperfections ou les péchés qu’il aurait pu commettre. Non. Dieu lui décrit sa puissance et sa gloire. Job comprend. C’est une grâce première : l’intuition de la sainteté unique de Dieu et de sa propre indignité. Puis il répond au Seigneur : « Mon oreille avait entendu parler de vous, mais maintenant mon œil vous a vu. C’est pourquoi je me rétracte et me repens sur la poussière et sur la cendre. » La vue de la face de Dieu avait donné à Job le sens du péché et commandé sa pénitence.
« Vous aimez la vérité, vous m’avez montré les secrets et les mystères de votre sagesse… (ps 50, 7) »
Le sens du péché, lorsqu’il est dans une âme, fait de la confession un moment d’une rare densité surnaturelle. C’est en cet instant que l’âme expérimente le pardon de Dieu, si différent du pardon des hommes… Lorsqu’un homme pardonne à un autre homme, il pardonne en ce sens qu’il renonce à sa mauvaise intention vis-à-vis de cet homme : il ne regarde plus l’offense qui lui a été faite, il ne veut plus la regarder, il oublie l’offense et parfois l’offenseur… il remet une dette. Celui qui change dans le pardon, c’est celui qui pardonne. C’est pourquoi le pardon est souvent douloureux. Le pardon humain est un acte généreux mais limité. L’homme qui pardonne a le pouvoir de changer son propre cœur, de renoncer à son animosité, mais il n’a pas le pouvoir de changer le cœur de son ennemi.
C’est, au contraire, ce que fait le pardon de Dieu. Car Dieu, Lui, ne change pas. Il est Celui qui est. Si nous disons que Dieu pardonne, ou bien cela ne signifie rien – ce qui serait absurde -, ou bien cela signifie qu’il y a un changement réel, non en Dieu mais en celui qui est pardonné. L’ennemi de Dieu, celui qui avait offensé, devient son ami par une conversion intérieure de son cœur, dont l’origine est en Dieu. Le pénitent se doute-t-il de cela lorsqu’il entre au confessionnal ? Et pourtant, c’est ce qui se produit à chaque fois que le sacrement est reçu avec fruits. Le sacrement est le moyen que le Bon Dieu a institué pour que nous connaissions à la fois la joie de la grâce, du pardon et de la conversion.
« Le sacrifice digne de vous est un esprit repentant, vous ne dédaignerez pas, mon Dieu un cœur contrit et humilié… (ps 50, 9) »
Certains essaient de se rassurer en cherchant à tout dire. Bien sûr, il faut accuser les péchés graves, en nombre et en détail. Mais accuser toutes nos fautes, c’est impossible tant métaphysiquement que psychologiquement. Et finalement, c’est chercher dans l’acte humain une sécurité qui ne convient pas aux rapports de foi qu’il y a entre une âme et Dieu. Dans l’obscurité du confessionnal, face à Dieu, nous saisissons cette parole de l’Écriture : « Nul ne sait, s’il est digne d’amour ou de haine. » [1] Nous saisissons la nécessité de nous abandonner en Dieu. Qu’en est-il de la sincérité de notre aveu, de la Charité dans notre confession ? Notre cœur nous sera toujours en partie obscur. Nous devons accepter cette condition de ne pas voir clair intérieurement en nous-mêmes. Il s’agit moins de dire que de se repentir, et l’on ne dit qu’en vue de parfaire son repentir. Car Dieu voit tout et, seul, Il sonde les reins et les cœurs. Nous devons accepter de ne trouver appui, confiance, absence de doute, que dans la seule miséricorde de Dieu et en son Amour. C’est la merveilleuse surprise que nous réserve chacune de nos confessions.
- Ecclésiaste 9, 1[↩]











