L’empreinte du voile

Cathédrale de la Major ou cathédrale Sainte-Marie-Majeure, Marseille. Sainte Véronique essuyant la face de Jésus tombé à terre, marbre d'Auguste Carli (1906). Détail.

Méditation pour le mois du Précieux Sang.

Une tra­di­tion ancienne nous rap­porte qu’une femme pieuse de Jérusalem, témoin de la mon­tée de Jésus au Calvaire et bra­vant la loi qui interdi­sait toute mani­fes­ta­tion de pitié envers les condam­nés, fen­dit alors har­di­ment la foule et s’élança vers Lui pour essuyer de son voile blanc sa Face souillée et meurtrie.

Les plaies, les cra­chats, la boue ont ren­du mécon­naissable Celui que le Prophète avait dépeint com­me le plus beau des enfants des hommes.

Devant ce visage exté­nué, ce front labou­ré par le cercle d’épines qu’on y a enfon­cé, ces yeux injec­tés de sang où, seule, la Miséricorde infi­nie pou­vait encore trou­ver une expres­sion, son cœur, sai­si de com­pas­sion, l’a pré­ci­pi­tée vers l’innocente Victime, dont elle a dû connaître les miracles et les bien­faits. Geste spon­ta­né d’une femme pitoyable qui n’écoute que son cœur, et qui se révolte contre la cruelle ini­qui­té de ce sup­plice, ou qui veut seule­ment ex­térioriser l’ardeur de son amour, par un geste de déli­cate com­mi­sé­ra­tion, peu importe. Elle, qui ne veut que conso­ler, rece­vra cette insigne conso­la­tion de gar­der sur son voile l’empreinte du Sang divin. Il y a tout un pro­blème his­to­rique qui se pose à pro­pos de cette femme, pro­ba­ble­ment une Gau­loise, appe­lée Bérénice, dont une défor­ma­tion po­pulaire a fait Véronique, et que le calen­drier des Saints honore le 8 Mars. On y avait vu tout d’abord Marthe, l’hôtesse de Jésus à Béthanie. Une autre légende en a fait la femme du publi­cain Zachée. Mais ce ne sont pas ces hypo­thèses qui doivent nous arrêter.

L’Eglise, dans sa pru­dence et son sou­ci de la véri­té his­to­rique, nous parle seule­ment d’une fem­me pieuse qui a essuyé le visage de Jésus. Et cette femme est une Sainte que l’Eglise vénère.

Par ailleurs, la scène qu’elle évoque n’est pas non plus racon­tée dans l’Evangile. L’Eglise en a auto­risé le sou­ve­nir, dans la sixième sta­tion du Chemin de la Croix. Et c’est assez pour qu’elle parle à nos cœurs croyants.

Ce qu’Elle nous pro­pose dans le culte de cette Véronique, c’est le modèle des âmes répa­ra­trices qui tendent, par les déli­ca­tesses de leur amour, à hono­rer, avec une dévo­tion toute spé­ciale, la Face outra­gée du Sauveur, en Le conso­lant des oppro­bres et des igno­mi­nies par les­quels II a vou­lu expier nos fautes, celles de la vani­té et de l’orgueil surtout.

Sans doute aus­si, cette Véronique reste pour nous un modèle de cha­ri­té.

Il y a, de par le monde, bien des regards em­brumés de larmes, qu’on ne peut conte­nir, ou que, plus dou­lou­reu­se­ment encore, on refoule sans les lais­ser paraître. Saint Augustin les appelle « le sang du cœur ».

Nous préoccupons-​nous suf­fi­sam­ment d’en dépis­ter la trace, ou d’en péné­trer le secret ?

Les essuyer, en tarir les sources, c’est y voir trans­pa­raître la Face du Sauveur, c’est com­pa­tir à toutes ces souf­frances du corps et du cœur, c’est contri­buer à les soulager. 

« Faire d’une larme une perle », chan­tait un poète.

Si nous y fai­sons des­cendre un rayon du Ciel et pas­ser un souffle de ten­dresse, nous les chan­ge­rions en joyaux de mérites.

Il y a aus­si sur notre pauvre terre, des cru­ci­fiés de la vio­lence et de la per­sé­cu­tion, des sacri­fiés de la vie, des vic­times inno­centes des pas­sions hu­maines, depuis les enfants mar­tyrs jusqu’aux chré­tiens per­sé­cu­tés pour leur foi.

C’est le divin visage du Christ qui saigne sous les coups de la haine et de la cruau­té. Leur appor­tons-​nous tou­jours le sou­tien de notre pitié secou­rable, de notre aide spi­ri­tuelle et matérielle ?

Ce sont sur­tout ces consi­dé­ra­tions sur­na­tu­relles qui ont ame­né le saint homme de Tours, M. Du­pont, à pro­mou­voir la dévo­tion à la Sainte Face, et la petite sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus à en gra­ver le culte dans son cœur, en se le rap­pe­lant dans son nom de reli­gieuse, auquel elle tenait tant.

Ayons sou­vent devant les yeux la Face outra­gée et san­glante de Jésus.

Essuyons-​la avec le fin lin de notre amour con­solateur, ce lin blanc et pur tis­sé d’humilité, de com­pas­sion, de ten­dresse filiale.

C’est conso­ler Jésus que de savoir bien accep­ter pour son amour les incom­pré­hen­sions, les cri­tiques, les humi­lia­tions dont nous pou­vons être l’objet, sur­tout si nous les croyons injustes. C’est Le conso­ler que d’être sûr de Lui, en par­ticulier lorsque nous ne sen­tons pas, dans nos peines et nos épreuves, le sou­tien de sa Miséricorde.

C’est Le conso­ler enfin, de savoir n’accepter au­cune autre conso­la­tion que celle de Le consoler.

Source : Chanoine Paul Thone, Mois du Précieux Sang, Trente thèmes de lec­tures ou de médi­ta­tions spé­cia­le­ment pour le mois de juillet. Image : Godong.