Les barrières de la chasteté

Saint Germain church. Decorative marble altar mosaic featuring a white lily flower in gold and red quatrefoil. Duingt. France.

Quelles condi­tions inté­rieures de l’âme aident-​elles à gar­der la chas­te­té contre les tem­pêtes infer­nales de notre monde décadent ?

Dans un monde de per­missivité totale où tout devient per­mis, la ver­tu de chas­te­té est plus dif­fi­cile à pra­ti­quer qu’à d’autres époques. La licence affi­chée de tout ce qui est immo­ral rend le com­bat spi­ri­tuel plus pénible encore. Il est donc impor­tant de reve­nir sur les condi­tions inté­rieures de l’âme qui vont l’aider à demeu­rer chaste contre les tem­pêtes infer­nales de notre monde décadent.

La pudeur

Le mot pudeur a pour déri­vé pudique. Saint Thomas, à la suite d’Aristote, affirme que la pudeur n’est pas à pro­pre­ment par­ler une ver­tu. Elle est plu­tôt un réflexe de l’âme, une réac­tion de la par­tie sen­sible, une forme de crainte.

On peut dire qu’elle est comme une condi­tion de la ver­tu de chaste­té. La pudeur est la crainte de ce qui est hon­teux, de ce qui fait rou­gir et encou­rir le blâme. La pudeur est une réac­tion natu­relle et spon­ta­née de l’âme qui n’est pas encore abî­mée par le péché. Elle est cette déli­ca­tesse de conscience qui fait entre­voir le mal et le détes­ter. Mais la pudeur ajoute une dimen­sion sociale parce qu’elle est la crainte du blâme (le­quel est une désap­pro­ba­tion sociale). C’est pour­quoi, dit saint Thomas, « l’homme, quand il fait des choses hon­teuses, se sous­trait à la vue du public »[1].

La pudeur implique donc un double mou­ve­ment de l’âme : d’une part la détes­ta­tion du mal, du péché, et d’autre part une forme de bien­séance, de savoir-​vivre que saint Thomas appelle en latin l’honestas et que l’on pour­rait tra­duire par l’hon­neur, la bonne vie sociale.

La pudeur est donc à l’origine un sen­ti­ment natu­rel : par na­ture, l’homme se porte au bien et se détourne du mal, et par nature l’homme est un ani­mal poli­tique (social dirions-​nous aujourd’hui).

C’est pour­quoi, à mesure que l’homme se déve­loppe, la pudeur est ren­for­cée par la pru­dence (voir le péché où il se trouve) et les ver­tus de la vie sociale.

La prudence

La conser­va­tion de la chas­te­té im­plique une solide ver­tu de pru­dence. Celle-​ci dis­cerne le bien du mal, voit à long terme les consé­quences des actes ; elle agit aus­si selon les cir­cons­tances. Elle est une ver­tu concrète.

Dans l’âme du pécheur, particu­lièrement dans la ten­ta­tion contre la chas­te­té, il y a tou­jours cette mau­vaise petite voix inté­rieure qui souffle : « Jusqu’où puis-​je aller sans pécher ? »

Que l’on com­pare cette atti­tude psy­cho­lo­gique avec les exemples sui­vants. Que diraient des parents à leur enfant qui taqui­ne­rait un chien méchant atta­ché tout en se rap­pro­chant petit à petit de lui ? Que diraient encore ces parents à leur jeune ado­les­cent qui vou­drait appro­cher du bord de la falaise pour tes­ter sa résistance ?

L’Écriture résume en un mot cette atti­tude : « Celui qui aime le dan­ger y péri­ra. » Autrement dit, celui qui veut gar­der la chas­te­té doit fuir même les plus petites occa­sions. La pru­dence fait donc voir à l’âme les dan­gers réels avant même que l’homme ne s’y soit enga­gé et le pousse à les fuir immédiatement.

Cela sup­pose un véri­table amour du bien.

L’amour du bien

La chas­te­té est sou­vent vue sous un aspect néga­tif. La men­ta­li­té fran­çaise impré­gnée de jansé­nisme n’y aide pas. La ver­tu de chas­te­té res­semble à un interdit.

Interdit du plai­sir. Interdit de cer­tains actes, pen­sées ou dési­rs. Du reste, c’est ain­si que les sixième et neu­vième com­man­de­ments s’ex­priment.

Cette men­ta­li­té créé une opposi­tion : l’impureté est donc plai­sir, la chas­te­té est absence de plai­sir. Rien n’est plus faux.

La chas­te­té n’est pas un simple in­terdit. Bien au contraire : elle est maî­trise de soi, pos­ses­sion de ses pas­sions et de ses propres mou­vements, absence d’esclavage de la chair. En un mot, elle est liberté.

Cette men­ta­li­té de pré­sen­ter la chas­teté comme un inter­dit fait entre­voir une vie chré­tienne sans plai­sir ou comme renon­ce­ment per­ma­nent. Pourtant un saint triste est un triste saint.

Le chré­tien est un homme joyeux : il aime le vrai bien, sait y trou­ver aus­si son plai­sir, entre­tient de bons dési­rs. En un mot, le chré­tien est une âme qui sait aimer et aime passionnément.

S’il y a bien un remède à l’impureté et une bar­rière à la chas­te­té, c’est d’aimer en véri­té. Quelque gal­vau­dé que soit ce terme, il faut lui redon­ner toute sa valeur. Notre-​Seigneur di­sait : « là où est ton tré­sor, là est ton cœur. » Savoir aimer, c’est d’abord avoir des objets licites à aimer.

Aimer, c’est se por­ter vers un bien, c’est vou­loir un bien. Parmi les biens qui viennent confor­ter la ver­tu de chas­te­té, relevons-​en deux qui fe­raient le plus grand bien aux âmes de notre époque qui perd la tête, et en par­ti­cu­lier à nos jeunes qui se laissent séduire par les sirènes du monde.

Le pre­mier est l’étude, l’amour du vrai. Aimer lire, se pas­sion­ner pour un sujet, recher­cher des docu­ments, appro­fon­dir une ques­tion qui nous tra­vaille sont autant de moyens qui tirent l’âme vers le haut et entre­tiennent la pure­té de l’âme. La véri­té est une lumière et apporte ain­si une vraie clar­té à l’âme, laquelle est une forme de pure­té au sens large. Cet attrait pour la véri­té repose l’âme et aide la chas­te­té à conqué­rir ce qui est noble.

Un autre bien est la détente. Nos âmes modernes souffrent d’une double ten­sion : celle du monde en per­pé­tuel mou­ve­ment et celle de l’idéalisme ambiant qui nous fait entre­voir une sain­te­té irréelle, un modèle inac­ces­sible vers lequel pour­tant l’âme veut tendre. Ces ten­sions inté­rieures sont sou­vent les occa­sions de man­quer à la chas­te­té ou de la rendre plus dif­fi­cile. Sa­voir se détendre est alors une ver­tu qui per­met de retrou­ver l’équilibre inté­rieur et la paix. Les jeux en fa­mille, les pro­me­nades, les hob­bies, les bri­co­lages, etc. sont autant de moyen de retrou­ver le calme et de gar­der la chas­te­té. Hélas, la jeu­nesse actuelle ne sait plus s’occuper à bien se détendre.

L’amour de ce qui est supérieur

Mais aimer en véri­té com­porte une véri­table exi­gence : savoir se don­ner. C’est pré­ci­sé­ment ce que l’on appelle l’amour de bien­veillance qui peut par­fois se trans­for­mer en véri­table amitié.

La chas­te­té est un ordre ou plus exac­te­ment une ordi­na­tion retrou­vée de l’inférieur au supé­rieur. Le corps est sou­mis à l’âme, la vie sen­sible est sou­mise à la vie spi­ri­tuelle. Rien n’est détruit, mais tout est remis à sa place et ordon­né au supérieur.

Le monde moderne, en favo­ri­sant l’égoïsme et l’individualisme, em­pêche le don de soi pour une cause supé­rieure. Le per­son­na­lisme mo­derne fait de la per­sonne humaine la fin de tout.

La pra­tique de la chas­te­té, au contraire, passe par ce don de soi, lequel est amour du bien supé­rieur. Le renon­ce­ment ne se com­prend que par cet ordre dans lequel on se donne. La chas­te­té reli­gieuse elle- même n’est pos­sible que par le don que fait le reli­gieux de sa vie à Dieu. Voilà pour­quoi on parle d’engage­ment.

Il en va de même pour la pra­tique de la chas­te­té chez le laïc, quel que soit son état. Elle est un enga­ge­ment, un don de soi, donc un amour de ce qui est supérieur.

Aimer Dieu, aimer Jésus-​Christ, ai­mer Notre Dame, aimer ses parents, aimer ses supé­rieurs et particulière­ment ses maîtres de vie spi­ri­tuelle sont autant d’amitiés qu’il fau­drait apprendre à culti­ver et à entre­te­nir. En ordon­nant l’homme au supé­rieur, c’est toute l’âme qui en béné­fi­cie et par­ti­cu­liè­re­ment la par­tie sensible.

La chas­te­té vécue est impos­sible sans cet amour vrai d’un bien spiri­tuel, d’une ami­tié pro­fonde et d’un enga­ge­ment de soi-​même. Mais se don­ner n’est pas suf­fi­sant. Il faut encore se don­ner à une cause noble, plus haute que soi et que l’on appelle le bien com­mun. Le bien com­mun est nor­ma­le­ment ce qui tire toute âme vers le haut et vers le bon­heur et l’empêche de s’avilir dans ce qui est honteux.

C’est seule­ment dans cet amour su­périeur que peuvent se com­prendre la notion de sacri­fice et de renonce­ment. C’est aus­si dans le bien com­mun que se cultivent les bonnes ami­tiés et le sens de l’honneur qui défi­nit la pudeur. Parce que la cha­ri­té est une amitié.

Conclusion

Le monde moderne nous conta­mine par ses erreurs. L’individua­lisme et le per­son­na­lisme ambiant détruisent le sens des réa­li­tés sociales et poli­tiques. De ce fait, le sens de l’honneur dis­pa­raît, et avec lui la crainte du blâme (que l’on juge dé­sormais comme une atteinte à ses propres droits). La consé­quence est simple : là où le blâme n’a plus lieu d’être, tout devient per­mis ; de la tenue immo­deste jusqu’aux actions déshon­nêtes, l’homme moderne ne voit plus où se trouve le mal. Il a per­du la pudeur de l’âme et avec elle la véri­table com­pré­hen­sion de la beau­té de la chas­te­té. Tout simple­ment parce qu’il ne sait plus aimer le véri­table bien. Cultiver la chas­te­té sup­pose donc de retrou­ver ce sens de l’honneur et de la vie poli­tique. Elle demande donc de réap­prendre à aimer le bien noble et supé­rieur, à entre­te­nir de véri­tables et bonnes ami­tiés, et à pra­ti­quer le don de soi et l’amour géné­reux du bien commun.

Notes de bas de page
  1. Somme théo­lo­gique II II, q.144, a.2[]