Les joies de la Sainte Vierge (2e partie)

Nous avons sou­vent enten­du par­ler de Notre-​­Dame des Sept Douleurs. Mais songeons-​nous aux joies de Marie, nous sommes-​nous sou­vent asso­ciés à son Magnificat ?

La joie de la Nativité

Le Verbe incar­né a vou­lu que son entrée en ce monde fût l’objet d’une grande joie. C’est ce que l’ange dit aux ber­gers : Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur. Cette joie, la Vierge Marie fut la pre­mière à la goûter.

Elle peut main­te­nant voir et tou­cher son Enfant.

Elle se réjouit de tout ce qui arrive, comme la venue des ber­gers qui racontent com­ment ils ont été pré­ve­nus par les anges chan­tant « Gloire à Dieu » dans le ciel de Bethléem.

Puis la venue des mages ame­nés par une étoile. A leur sujet l’évangéliste note : A la vue de l’étoile (qui s’arrêta au-​dessus de l’endroit où était l’enfant), ils éprou­vèrent une très grande joie. Combien plus grande dut être la joie de Marie elle-​même ! Elle voit dans ces hommes venus de si loin l’annonce des païens qui plus tard croi­ront en Jésus.

Que ce soit envers les ber­gers ou les mages, elle connaît la joie de pré­sen­ter Jésus aux hommes qu’il est venu sauver.

Toutes les joies qui sont venues à Marie de son Fils et de sa maternité

Quelle joie pour Marie de regar­der et admi­rer son enfant, de l’embrasser, de le ser­rer contre elle, de l’allaiter : ce sont là des joies de mère, que Marie a bien sûr res­sen­ties. Le moine béné­dic­tin Eadmer écrit (au xiie siècle) que, quand Marie tenait Jésus dans ses bras, elle était « débor­dante de joie et de bon­heur ».

Quelle joie d’avoir Jésus auprès d’elle, de rece­voir « le sou­rire et les ten­dresses d’un fils qui était en même temps le Fils de Dieu » (Pie XII). Marie est toute à la joie de ce qu’un pareil tré­sor lui soit don­né si réel­le­ment, si par­fai­te­ment ! Ce n’est pas un sen­ti­ment pos­ses­sif, comme il peut arri­ver dans l’amour mater­nel. Mais quelle peut être la joie de la très sainte Vierge au contact per­ma­nent d’un être aus­si mer­veilleux que l’était Jésus ! De toute son âme elle magni­fie son petit Dieu.

Joie des longues années d’intimité avec lui. Toujours avec elle, bien sou­mis, char­mant enfant, char­mant jeune homme, Jésus a fait les délices de tout le monde et prin­ci­pa­le­ment de sa mère. Nous sommes sûrs qu’il l’a entou­rée d’une pié­té filiale infi­ni­ment déli­cate et affec­tueuse. N’est-ce pas pour cela qu’il l’a faite si pure, si belle, si par­faite, et l’a com­blée de pri­vi­lèges abso­lu­ment uniques ? Il a aimé sa mère plus que toutes les autres créatures.

Jésus habite la pen­sée et le cœur de sa mère, qui ne vit que pour lui, ne fait qu’un avec lui, n’a de vou­loir que pour lui. Et elle sur­abonde de joie. Cette joie est un sen­ti­ment très inté­rieur, qui se répand dans tous les moments et dans tous les actes de la vie. Mais en même temps, sans être exu­bé­rante, elle rejaillit et se com­mu­nique au dehors. Ceux qui voyaient la Sainte Vierge devaient être frap­pés par la joie qui éma­nait d’elle, qui rayon­nait sur son visage radieux.

Vers la fin de la vie de Jésus, la joie que Marie éprouve est mélan­gée de tris­tesse, sans cepen­dant en être à pro­pre­ment par­ler dimi­nuée. La joie ne quitte jamais son âme, car il y a de la joie à se sacri­fier pour l’être aimé. Concourir pour son humble part à étendre le règne de son Fils, c’est toute la joie de Marie, c’est pour elle la seule chose qui compte.

Mais avec cela, du côté du genre humain, notre Mère voit avec angoisse l’opposition se dres­ser contre son Fils, elle voit une haine sata­nique. Elle voit des âmes tom­ber nom­breuses en enfer.

Joie d’admiration devant la gran­deur et la force d’âme de Jésus face à toute épreuve, sin­gu­liè­re­ment pen­dant sa Passion. Quoi qu’il arrive à son divin Fils, elle aura la joie de le suivre et de par­ta­ger com­plè­te­ment sa destinée.

La basi­lique Notre-​Dame de la Joie à Pontivy (Morbihan). Crédits : Wikimedia (Licence Creative Commons)

Oui, la Passion de Jésus est une des joies de la Sainte Vierge.

Etienne de Salley, abbé cis­ter­cien anglais du xiiie siècle, inclut la Passion dans sa liste des joies mariales, et com­mente : « Réjouissez-​vous, très glo­rieuse Mère de Dieu, car vous avez vu votre fils très aimé rache­ter le monde. »

Sainte Mechtilde men­tionne aus­si la Passion du Fils par­mi les joies de la Mère. Cette pen­sée paraît avoir été fami­lière aux XIVe et XVe siècles. Voici une « joie » dans un texte de cette époque : « Très douce dame, au nom de cette grande joie que vous avez res­sen­tie quand votre doux Fils souf­frit mort et pas­sion pour nous rache­ter de la mort d’enfer… »

On peut à la fois s’affliger et se réjouir. Comme son Fils, et pro­por­tions gar­dées, au Calvaire Marie connut en elle cette union par­faite de la joie extrême avec la dou­leur la plus vive.

Elle sait avec cer­ti­tude que de grandes choses sont en train de s’accomplir, elle est « heu­reuse de ce que son Fils s’immolait pour le salut du genre humain[1] », Elle sait comme Jésus que, par le moyen de sa Passion, il allait tout atti­rer à son Père et à lui-​même[2]. Elle n’est pas effon­drée, elle est même heu­reuse de tant souf­frir, puisque c’est pour Jésus et avec lui. Quand on aime vrai­ment, quand on aime d’un grand amour, on aime jusqu’au sacri­fice ; et le sacri­fice est trans­fi­gu­ré par l’amour. Sans doute, il en coûte tou­jours de se sacri­fier, sans quoi ce ne serait pas le sacri­fice. Mais se sacri­fier quand on aime tant, apporte aus­si une joie qui dépasse tout. Si le Cœur de Marie est déchi­ré, ses dou­leurs sont accom­pa­gnées d’une joie pro­fonde, car la gran­deur de la joie est pro­por­tion­née à la gran­deur de l’amour.

C’est au pied de la croix que Marie nous enfan­ta à la grâce, à la vie divine : quelle joie pour elle de deve­nir ain­si la mère de si nom­breux enfants ! Joie de col­la­bo­rer, pour la gloire de Dieu, au salut des hommes, le but le plus éle­vé qui puisse être. Entrer si plei­ne­ment dans le mys­tère de notre rédemp­tion, fut pour notre Mère une espèce de comble dans la joie.

Les joies des mystères glorieux

Notre-​Dame eut de la Résurrection de son Fils une joie suprême. Bien que les Evangiles n’en parlent pas, il est cer­tain que la pre­mière appa­ri­tion de Jésus res­sus­ci­té fut pour sa mère, qu’il a tou­jours vou­lu asso­cier aux grands moments de sa vie. Ce moment d’intimité entre Jésus et elle fut quelque chose d’indicible, plein de joie et de dou­ceur pour tous deux, dont ils ont vou­lu se réser­ver le secret.

L’heure de l’Ascension devait appor­ter à Jésus la joie com­plète, aus­si a‑t-​il vou­lu que sa sor­tie de ce monde et son entrée au ciel fût pour ses amis l’objet d’une grande joie : Si vous m’aimiez, vous vous réjoui­riez de ce que je vais au Père. « Si vous m’aimiez » : per­sonne n’a donc eu part à ce grand moment de joie, où Notre-​Seigneur fait entre­voir aux siens sa gloire du ciel, autant que la très sainte Vierge.

Avant de remon­ter vers son Père, Jésus a pro­mis à ses dis­ciples qu’il leur enver­rait un Consolateur admi­rable, l’Esprit-Saint. Cette pro­messe fut accom­plie le jour de la Pentecôte : jour de grâces mer­veilleuses et de joies toutes divines que ce jour de la des­cente du Saint-​Esprit, puisque la joie est un fruit du Saint-​Esprit. Ce bon­heur fut avant tout autre pour la Sainte Vierge, qui reçut le Saint-​Esprit avec pro­fu­sion plus que tous les disciples.

La joie de Marie dans ses der­nières années devait être une joie bien belle à voir, bien douce à appro­cher. Une joie qui était encore de la terre, mais qui par son élé­va­tion s’avançait déjà dans le ciel. Marie est dans la pure joie de savoir Jésus dans la plé­ni­tude de la gloire. Elle n’a plus sa pré­sence visible ; mais au fond cette absence n’en est pas une. L’éternité approche : revoir Jésus et être avec lui éter­nel­le­ment, voi­là main­te­nant la grande source de l’espérance et de la joie pour Marie.

La très sainte Vierge ne pou­vait connaître comme nous la mala­die ou la vieillesse. Elle est morte d’amour, de son grand amour. Or cet amour était pour elle toute joie : on peut donc conclure qu’elle est morte dans une immense joie. La joie d’aller voir Dieu l’a fait mon­ter vers lui.

Statue dans l’église Notre-​Dame de Liesse, à Annecy. Saint François de Sales, qui y avait été consa­cré à Marie par sa mère avant sa nais­sance, aimait prier dans cette église. Crédits pho­to : Fred de Noyelle /​Godong.

La joie réservée à Marie dans sa propre Assomption

C’est en ce mys­tère qu’elle put goû­ter la consom­ma­tion de la joie. Les joies qu’elle avait connues pré­cé­dem­ment étaient par leur condi­tion des joies de l’exil ; celle-​ci est la joie de la patrie. Dans l’Assomption, la com­mu­ni­ca­tion du don reçu, l’embrasement du cœur et son trans­port en Dieu, l’attachement à son Bien-​Aimé attinrent leur sommet.

Au ciel où elle règne désor­mais, Notre-​Dame connaît la joie dans sa réa­li­sa­tion par­faite et défi­ni­tive. Elle est entrée tout entière « dans la joie de son Seigneur », selon la parole de Jésus au ser­vi­teur fidèle.

Joie de voir la Trinité sainte. Joie de voir Jésus et de le pos­sé­der à jamais.

Joie de se voir si aimée de Dieu, au-​dessus de toutes les créatures.

Joie pour tout ce que Dieu a fait pour elle, pour sa muni­fi­cence à son égard.

Joie des hom­mages et des louanges qu’elle reçoit des créa­tures, anges et hommes, et qui montent vers elle de par­tout : de la terre, du pur­ga­toire et du ciel, sin­gu­liè­re­ment du cœur de ses fidèles ser­vi­teurs – en tête de qui se trouve saint Joseph, l’époux que Dieu lui a donné.

Joie de col­la­bo­rer d’une manière incom­pa­rable au salut et à la sanc­ti­fi­ca­tion des hommes.

Bref, joie de celle qui a été la Fille de Dieu, et la Mère de Dieu, et l’Epouse de Dieu ; et la Mère de toute l’humanité rache­tée, de l’Eglise, et dans l’Eglise de tant de mer­veilleuses âmes, qui lui doivent à elle, après Dieu, leurs merveilles.

Les deux sens de l’expression Notre-​Dame de la Joie

Terminons en remar­quant que le vocable Notre-​Dame de la Joie peut s’entendre de deux manières, qui se complètent.

La pre­mière manière, que nous avons vue, est que Dieu l’a elle-​même rem­plie de joie.

On peut l’entendre d’une deuxième manière. Dans ses lita­nies, l’Eglise nous la fait invo­quer comme « cause de notre joie ». Et c’est aus­si vrai que c’est beau. Sa joie, la Vierge ne l’a pas gar­dée pour elle, mais elle l’a lais­sée débor­der sur nous. Elle la donne à qui va vers elle et la prie.

Nous pou­vons médi­ter la joie que nous cause Marie :

  • Parce qu’elle nous a don­né le Sauveur. Nous étions sous le poids du péché : avec elle, la conso­la­tion et la joie sont des­cen­dues sur la terre.
  • Parce qu’elle a contri­bué à notre salut d’une manière unique.
  • Parce que tout sim­ple­ment elle est ce qu’elle est, un modèle de cha­ri­té et de toutes les ver­tus, un modèle qui nous donne du baume au cœur. Si nous n’avions pas la Vierge Marie, sa bon­té, sa beau­té, sa pure­té, que de joie en moins pour nous !
  • Par la gloire qu’elle a au ciel.
  • Par son rôle pour nous auprès de Jésus. Parce que, comme notre mère sur­na­tu­relle et notre média­trice de grâces, elle ne cesse d’être à l’origine de tout bon­heur spirituel.
  • Enfin parce que, au ciel, elle sera, après Dieu et la sainte huma­ni­té de Jésus, notre joie la plus intense et la plus douce. L’Eglise, que figu­rait le peuple choi­si, aime le lui chan­ter : « Vous êtes la joie d’Israël[3] ».

S’il est une dévo­tion à la Sainte Vierge qui convienne à beau­coup d’âmes de notre temps, il semble bien que ce soit celle-​là. On ne compte plus, en effet, les âmes plus ou moins désem­pa­rées, déso­rien­tées, dans notre triste monde déshu­ma­ni­sé, enva­hi par l’immoralité, l’injustice, etc. Si on se sent triste à cause de l’état du monde et de l’Eglise, ou à cause du sen­ti­ment de sa misère, ou du démon qui nous tourne autour, tournons-​nous vers Notre-​Dame de la Joie. Contemplons les charmes et les joies de Marie : le XXIe siècle n’a pas moins besoin que le Moyen Age de la joie de Notre-Dame.

Notes de bas de page

  1. Saint Bonaventure, dont l’affirmation a été reprise par saint Pie X dans l’encyclique Ad diem illum. ↩︎
  2. Jean 12, 32. ↩︎
  3. Judith 15, 10. ↩︎