logos-lpl-separator-blc

L’idée est-elle supérieure à la réalité ?

Partager sur print
Partager sur email
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur whatsapp

« On ira tous au paradis, qu’on soit voleur, assassin, menteur, etc. » Une telle idée de la sainteté ou de la sanctification est un réel affront fait à Dieu. C’est vouloir faire de Dieu, le complice des injustices.

Certains répondent par l’affirmative : les idéalistes. Pour eux, c’est-à-dire, hélas ! pour un bon nombre de nos contemporains, l’idée l’emporte sur la réalité. Il faut donc plier la réalité à l’idée conçue ou préconçue. D’autres, les réalistes, répondent par la négative. Cela, disent-ils, relève du simple bon sens, la réalité a une prééminence sur l’idée, qui tire d’elle son origine. Que faut-il donc en penser ? Quelle est la conséquence dans notre vie spirituelle ?

L’homme intelligent

L’homme ne naît pas avec des idées infuses. En naissant, son esprit est comme vierge, tabula rasa (littéralement : table rase). Au cours de sa vie, son esprit sera marqué, formé, “informé” (au sens d’“impression sensible”) par la seule expérience. Grâce à sa puissance cognitive, l’homme saisit la nature des réalités qui l’entourent : soit par abstraction, soit par raisonnement (jugement), soit enfin par simple adhésion de l’intelligence.

L’intelligence humaine saisit la nature des choses par une opération qui lui est propre, l’abstraction. Elle élabore ensuite un concept, une idée de la réalité (chose) considérée. On entend par idée ou concept, la réalité (la chose) en tant que connue par l’intelligence. L’intelligence saisit donc les réalités extérieures au moyen des concepts ou des idées. Elle peut également passer d’une idée à une autre, grâce au raisonnement. L’idée tire son origine de la réalité, de l’expérience. L’idée vraie est celle qui est conforme à la nature de la chose. C’est pour cette raison que la vérité est définie, par Aristote et saint Thomas d’Aquin, comme étant l’adéquation de l’intelligence à la réalité, c’est-à-dire la conformité du concept, de l’idée à la réalité, à la nature des choses. Pour être dans le vrai ou dans l’objectivité, l’intelligence humaine se doit d’être soumise à la réalité et non pas l’inverse : l’humilité, c’est la vérité !

L’imagination, cette faculté de l’esprit humain, peut aussi concourir à l’élaboration de concepts, à partir d’autres concepts : bien souvent les idées de ce type font fi de la réalité. L’homme peut vivre dans une sorte de rêve, par le jeu de son imagination.

L’intelligence a aussi ses faiblesses, ses limites. Elle peut mal appréhender les choses et ensuite élaborer une idée (un concept) inadéquat à la réalité : c’est l’erreur. Par exemple, à une certaine distance, Jean aperçoit un être grand et assez corpulent. Il pense que c’est un ours. Puis, il s’aperçoit que c’est Pierre, son voisin : l’erreur est humaine ! Les passions peuvent aussi entrer en jeu, d’où la nécessité pour l’intelligence de revenir souvent sur la réalité, d’effectuer une sorte de “mise à jour” de conformité à la réalité.

Le refus de la réalité

Une autre difficulté peut aussi surgir lorsque l’intelligence refuse toute soumission à la réalité. Comment est-ce possible ? Lorsque s’en mêle la mauvaise volonté ou l’entêtement ! On peut se forger une idée propre élaborée soit par le concours de l’imagination, soit par l’influence de fortes passions (la précipitation, la colère, la jalousie, l’orgueil, etc.), soit par une mauvaise appréhension de la réalité (le cas de Pierre et l’ours) et s’y tenir, bien que la réalité soit autre chose que l’idée conçue, qui est fausse. C’est le refus de la réalité : l’erreur est certes humaine mais s’y accrocher est diabolique ! C’est l’effet propre de l’orgueil : vouloir plier la réalité à son idée ! C’est le souci que rencontrent certains idéalistes, cartésiens… qui veulent plier la réalité à leurs idées élaborées dans l’usine de la “déesse” raison, ou “parquer” la réalité dans des sortes de “cases” ou de “clapiers”. On peut les reconnaître à ceci qu’ils ne se remettent jamais en cause : ils pensent avoir toujours raison sur tout, ils ont l’impression d’être “persécutés” par la réalité et ils n’ont confiance qu’en leur propre jugement qui, à leurs yeux, est infaillible. Ces gens vivent en dehors de la réalité, qui est complexe, ils sont confinés dans le monde des idées où la vie est plus simple, plus belle… Les conséquences de leurs erreurs sont souvent désastreuses, aussi bien dans l’ordre politique et social que dans le domaine religieux.

L’histoire nous en présente quelques tristes et célèbres exemples. Luther, le père du protestantisme, s’est forgé une idée personnelle au sujet de la religion et des moyens de sanctification. Il a erré dans l’hérésie, le schisme. Pourquoi ? Il a considéré que son idée était bien supérieure à la réalité, au plan providentiel du salut. Il s’est écarté de l’unique voie de salut, de l’unique vérité et de l’unique source de vie : Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quelle catastrophe sociale et religieuse ! Ce fut également le cas d’Arius, le père de l’arianisme, qui niait la divinité de Jésus-Christ, en se faisant sa propre idée, irréelle, du Christ.

Ce fut le cas aussi du jansénisme qui plaçait la sainteté dans certaines pratiques ou règles de vie très austères, au détriment de toute charité. C’était une idée “originale” de sainteté mais qui n’avait rien de conforme à la réalité surnaturelle du salut des âmes, de la véritable sainteté, à laquelle l’Évangile nous invite et que l’Église nous enseigne. La sainteté véritable consiste essentiellement dans l’union à Dieu par la foi et par la grâce. Et c’est au moyen des sept sacrements que naît, s’accroît et se retrouve la grâce sanctifiante, qui élève, sanctifie, et soigne nos âmes. La charité seule donne la valeur surnaturelle à nos bonnes actions. L’union à Dieu ici-bas garantit notre union à Dieu dans la gloire. Ce n’est donc pas la multiplicité de nos œuvres ni leur difficulté qui nous rendent essentielle-ment agréables à Dieu, mais plutôt la charité qui anime et dicte nos bonnes actions ; c’est elle qui nous rend saints et qui nous fait mériter le ciel. Voilà la réalité du salut de nos âmes. Certaines spiritualités, hélas, restent encore aujourd’hui empreintes de cet esprit janséniste et engendrent, même dans nos rangs, des “saints” tristes qui ne sont rien d’autre que de tristes saints.

Placer la sainteté là où elle est

Aujourd’hui, une nouvelle idée de sainteté a vu le jour. Dieu est si bon, si miséricordieux, si paternel, disent certains, qu’il pardonne tout, qu’il tolère toutes choses : la notion du mal moral ou péché est gommée des consciences. On laisse libre cours à ses vices, à ses mauvais penchants : « On ira tous au paradis, qu’on soit voleur, assassin, menteur, etc. » Une telle idée de la sainteté ou de la sanctification est un réel affront fait à Dieu. C’est vouloir faire de Dieu, le complice des injustices. La notion même de la miséricorde divine implique la contrition, le retour à Dieu, la conversion, le regret, la réparation. La sainteté consiste à se conformer, chaque jour, avec des efforts répétés, à la volonté de Dieu dont le décalogue est l’expression et la loi de charité, le résumé. Aimer Dieu, réellement, c’est faire sa volonté, c’est se soumettre à l’ordre qu’il a établi : « Si vous m’aimez, dit Jésus, gardez mes commandements » (Jn. 14, 21).

Quelle conséquence pouvons-nous en tirer pour notre vie spirituelle ? La volonté de Dieu, nous dit saint Paul, c’est votre sanctification (I Thess. 4, 3). La sanctification de nos âmes est principalement l’œuvre de Dieu, du Saint-Esprit, et Dieu nous honore, en nous demandant d’y coopérer : « Dieu qui t’a créé sans toi, dit saint Augustin, ne te sauvera pas sans toi. » Nous devons donc apporter notre participation à cette œuvre surnaturelle du salut de nos âmes. Nous sommes rendus saints, par Dieu, au moyen de la grâce sanctifiante, des vertus théologales et morales. Dieu nous invite chaque jour à nous approcher des sacrements, véritables canaux de la grâce sanctifiante, à accomplir fidèlement et courageusement nos obligations liées à notre état de vie (devoirs d’état), à pratiquer, dans un esprit de prière et de sacrifice, la charité envers Dieu, la charité envers le prochain, car la charité est le lien de la perfection (Col. 3,14) et au dernier jour, Dieu nous jugera sur l’amour du prochain. « Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli… » (Mat.25,35).

Gardons-nous enfin, de placer la sainteté là où elle n’est pas. Que l’idée que nous avons de la sainteté soit bien conforme à la réalité divine révélée par Notre-Seigneur, car ce n’est pas ce que les hommes pensent de nous qui fait notre véritable valeur, mais ce que Dieu sait de nous, lui qui, seul, sonde les reins et les cœurs. La réalité est bien supérieure à l’idée, conformons donc nos vies, toujours plus profondément, à la volonté divine, dans un esprit de simplicité, de confiance en la Providence : « La sainteté n’est pas dans telle ou telle pratique, elle consiste en une disposition du cœur qui nous rend humbles et petits entre les bras de Dieu, conscients de notre faiblesse et confiants jusqu’à l’audace en sa bonté de Père » (sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Derniers entretiens).

Abbé Prudent Balou-Yalou

Source : Le Petit-Eudiste n° 219

Illustration : Michel Polnareff, chanteur d’On ira tous au paradis (1972).

fraternité sainte pie X

Articles en relation