Vingt après, quelques réflexions sur les sacres

Il y a vingt ans, Monseigneur Lefebvre menait l’ « opé­ra­tion sur­vie » de la Tradition en sacrant quatre évêques sans man­dat pon­ti­fi­cal. Vingt ans déjà, vingt ans seule­ment. C’est peu et c’est beau­coup. C’est bien peu car la situa­tion de l’Eglise n’a guère chan­gé[1]. Elle est tou­jours diri­gée par des auto­ri­tés moder­nistes réfrac­taires à la Tradition. Le recul de l’histoire manque donc pour faire un bilan défi­ni­tif de cette opé­ra­tion. C’est aus­si beau­coup car la mou­vance tra­di­tio­na­liste a évo­lué en ce temps. De nou­veaux ins­ti­tuts se sont créés, sur les bases de l’accord pro­po­sé par Rome et refu­sé par Monseigneur Lefebvre en mai 1988. De nom­breuses dis­cus­sions ont eu lieu entre d’une part ces ins­ti­tuts et la Fraternité Saint-​Pie X et d’autre part les auto­ri­tés romaines. Leur his­toire, suc­cès ou décon­ve­nues nous per­mettent de véri­fier la per­ti­nence des dif­fé­rents argu­ments avan­cés à l’époque pour jus­ti­fier ou, au contraire, réprou­ver ces consécrations.

L’ « Opération Survie » de la Tradition

La pen­sée de Monseigneur Lefebvre sur la néces­si­té des sacres se résume dans l’expression « opé­ra­tion sur­vie » de la Tradition qu’il employa dans son ser­mon le jour des sacres[2]. Il était convain­cu que l’Eglise ne peut se cou­per de sa Tradition et res­ter fidèle à sa mis­sion[3]. Elle a donc besoin d’évêques qui, non seule­ment, enseignent la foi catho­lique dans toute sa pure­té, mais aus­si dénoncent les erreurs l’infestant jusque dans ses plus hautes sphères. N’en trou­vant mal­heu­reu­se­ment pas, Monseigneur Lefebvre esti­ma être de son devoir de se don­ner des suc­ces­seurs dans cette mis­sion au ser­vice de l’Eglise.

Vingt ans après, les quatre évêques sacrés par ses soins sont les seuls à rem­plir cette mis­sion. Sans l’intervention de Monseigneur Lefebvre, il n’y en aurait plus au grand détri­ment de l’Eglise.

Une autre rai­son, com­plé­men­taire de la pré­cé­dente, était la néces­si­té d’assurer la péren­ni­té d’un mou­ve­ment tra­di­tio­na­liste dans l’Eglise en le pour­voyant d’évêques pou­vant ordon­ner ses can­di­dats au sacer­doce et confir­mer ses fidèles[4]. La Tradition ne peut pas sub­sis­ter en théo­rie seule­ment, elle doit s’incarner dans des per­sonnes et des œuvres concrètes qui lui donnent une vraie visi­bi­li­té. Une Fraternité Saint-​Pie X forte avec les moyens de se déve­lop­per, est très utile pour cela. C’est en grande par­tie grâce à sa soli­di­té et à sa fer­me­té qu’ont été obte­nus tous les gestes de Rome en faveur de la Tradition, dont, entre autre le Motu Proprio Sommorum Pontificum du 4 juillet 2007.

La Fraternité Saint-​Pierre doit en par­tie sa créa­tion à la volon­té des auto­ri­tés romaines de mon­trer qu’elles étaient vrai­ment prêtes à faire un accord avec les Traditionalistes et que c’est l’entêtement de Monseigneur Lefebvre qui a fait échouer les dis­cus­sions avec la Fraternité Saint-​Pie X. Depuis, elle a, ain­si que les autres ins­ti­tuts Ecclesia Dei, sou­vent été uti­li­sée par les évêques pour éloi­gner les fidèles Traditionalistes de la Fraternité Saint-​Pie X. La dis­pa­ri­tion ou l’affaiblissement de celle-​ci serait un coup très dur pour la Tradition et affec­te­rait gran­de­ment la situa­tion de tout le mou­ve­ment Ecclesia Dei.

L’ Accord du 5 mai 1988

Le 5 mai 1988, après un an de dis­cus­sion avec Rome, Mgr Lefebvre signait un pro­to­cole d’accord avec le Cardinal Ratzinger[5]. Mais, dès le len­de­main, il émet­tait des réserves qui devaient abou­tir à son abo­li­tion. Il est com­mu­né­ment affir­mé que c’est Mgr Lefebvre qui a dénon­cé uni­la­té­ra­le­ment ce pro­to­cole ; ce n’est pas tout à fait exact. Dans une entre­vue accor­dée à Fideliter (N°70), le pré­lat déclare :

« C’est là, qu’après avoir signé le pro­to­cole qui devait ouvrir la voie à un accord, j’ai réflé­chi. Cette accu­mu­la­tion de méfiance et de réti­cence, m’a pous­sé à exi­ger la nomi­na­tion d’un évêque pour le 30 juin, par­mi les trois dos­siers que j’avais dépo­sés le 5 mai. C’est cela, ou je fais des évêques. C’est cette mise en demeure qui a fait que le car­di­nal Ratzinger a dit : « Si c’est comme cela, le pro­to­cole est abo­li. C’est fini, il n’y a plus de pro­to­cole. Vous rom­pez les rela­tions. » C’est lui qui l’a dit, ce n’est pas moi. »

On a ensuite pré­ten­du que la Fraternité Saint-​Pierre avait obte­nu pour elle-​même cet accord d’abord pro­po­sé à la Fraternité Saint Pie X. Cela aus­si est inexact. D’abord, aucun membre de la com­mis­sion Ecclesia Dei n’est issu du milieu de la Tradition. Ensuite, elle n’a tou­jours pas d’évêque. Toujours est-​il que Monseigneur Lefebvre expli­qua ses réserves sur le pro­to­cole d’accord par trois rai­sons : l’impossibilité d’obtenir la majo­ri­té des membres dans la com­mis­sion ; l’incertitude sur l’octroi d’un évêque pour lui suc­cé­der et la demande, après coup, d’une lettre d’excuse de sa part[6].

La commission Ecclesia Dei

Monseigneur Lefebvre crai­gnait qu’une com­mis­sion où les Traditionalistes n’auraient pas la majo­ri­té ne soit pas vrai­ment au ser­vice de la Tradition. N’est ce pas le moins qu’on puisse dire de la com­mis­sion Ecclesia Dei ? Depuis sa créa­tion, elle ne cesse de souf­fler le chaud et le froid sur les ins­ti­tuts qu’elle cha­pote. Parfois, elle prend leur par­tie en com­pa­tis­sant aux pro­blèmes qu’ils ont avec les évêques ou en les défen­dant contre d’injustes accu­sa­tions ; d’autres fois elle fait pres­sion sur eux pour les ame­ner à des conces­sions. Mais, il faut bien consta­ter qu’elle n’obtient de résul­tats que dans le deuxième sens. Combien de fois n’a‑t-elle pas sou­hai­té un meilleur accueil des évêques pour ces ins­ti­tuts ? Cependant, concrè­te­ment, elle ne fait rien pour les défendre. Ainsi, les évêques de Versailles, Lyon et Orléans ont récem­ment ren­voyé la Fraternité Saint-​Pierre de leur dio­cèse tout en débau­chant cer­tains de ses prêtres sans que la com­mis­sion Ecclesia Dei ne veuille ou ne puisse inter­ve­nir. Par contre, elle n’a pas hési­té à peser de tout son poids sur les élec­tions au super­io­rat de la Fraternité Saint Pierre, allant même jusqu’à impo­ser son can­di­dat en la per­sonne de l’abbé Arnaud Devillers en l’an 2000 (Cfr lettre/​document du Cardinal Castrillon Hoyos, pré­sident de la Commission Ecclesia Dei du 29 juin 2000).

On en vient à se deman­der si le seul but de cette com­mis­sion n’est pas d’amener ces ins­ti­tuts petit à petit à se ral­lier aux idées moder­nistes. Elle les a d’ors et déjà neu­tra­li­sés. Non seule­ment, ils ne s’élèvent plus publi­que­ment contre les erreurs ensei­gnées par les auto­ri­tés de l’Eglise, mais bien sou­vent ils cherchent à les excu­ser voir même les jus­ti­fier, quand ils ne les par­tagent pas. On pour­ra s’en convaincre en lisant en annexe la liste des com­pro­mis doc­tri­naux faits par ces dif­fé­rents ins­ti­tuts. Face à ce bilan, les décla­ra­tions affir­mant lors des accords pas­sés qu’aucune conces­sion n’avait été faite sur la doc­trine, appa­raissent bien dérisoires.

La com­mis­sion n’a pas non plus renon­cé à leur faire célé­brer la litur­gie nou­velle. Ainsi tout der­niè­re­ment, le 30 mai, lors d’ordinations aux Etats Unis, le car­di­nal Castrillon Hoyos a décla­ré dans son sermon :

« En tant que pré­sident de la Commission pon­ti­fi­cale Ecclesia Dei, je porte un regard par­ti­cu­lier sur ces jeunes hommes qui célé­bre­ront le Saint Sacrifice de la Messe et les Sacrements prin­ci­pa­le­ment selon les livres litur­giques de la forme extra­or­di­naire du Rite romain qui est un tré­sor pour l’ensemble de l’Eglise. Cela répond à un désir d’un bon nombre de fidèles. Comme je suis heu­reux de pro­mou­voir la volon­té expri­mée par notre Saint-​Père dans son Motu Proprio Summorum Pontificum et d’encourager la mise en œuvre de ce docu­ment impor­tant, je vous invite aus­si, mes chers fils et frères, à vous effor­cer à faire par­tie inté­grante des dio­cèses dans les­quels vous allez ser­vir, frères de vos frères prêtres, en mon­trant un pro­fond res­pect pour la forme ordi­naire du rite romain, en concé­lé­brant avec vos évêques à la messe chris­male et quand ce signe de la com­mu­nion sacer­do­tale est spé­cia­le­ment approprié. »

Un évêque pour la Tradition

Face à la mau­vaise volon­té de Rome pour fixer la date du sacre d’un évêque pour lui suc­cé­der, Monseigneur Lefebvre dou­ta d’en obte­nir jamais un. De fait, la Fraternité Saint-​Pierre, fon­dée sur les bases du pro­to­cole d’accord du 5 mai, n’a jamais obte­nu d’évêque ; de même que les autres ins­ti­tuts Ecclesia Dei. Seule excep­tion, l’institut Saint Curé d’Ars de Campos, mais son cas est un peu dif­fé­rent car c’est un ins­ti­tut dio­cé­sain. Ces ins­ti­tuts nous rétor­que­ront sans doute ce que Rome ten­ta de faire accep­ter à Monseigneur Lefebvre : en fait, ils n’en ont pas besoin ; ils arrivent à trou­ver des évêques pour ordon­ner leurs membres. Cependant il faut bien recon­naître que nombre d’évêques s’y refusent et que ceux qui acceptent ne par­tagent pas ouver­te­ment leurs idées. Ils le font pour faire plai­sir ou par cal­cul poli­tique. Résultat : ces ins­ti­tuts dépendent tota­le­ment de Rome et des évêques pour l’ordination de leurs membres, ordi­na­tions dont dépend leur sur­vie. Voilà qui ne doit pas faci­li­ter la résis­tance quand ceux-​ci exercent des pres­sions indues.

Une lettre d’excuse

Il ne s’agissait pas seule­ment pour Monseigneur Lefebvre de s’excuser pour quelques écarts de lan­gage ou atti­tudes qui auraient pu bles­ser le Pape. Il ne s’y serait cer­tai­ne­ment pas refu­sé. On lui deman­dait de s’excuser pour sa soi-​disant rébel­lion contre les auto­ri­tés romaines, de recon­naître en fait qu’il avait eu tort d’entrer en résis­tance contre l’auto-démolition de l’Eglise[7].

Comment aurait-​il pu faire cela alors qu’il avait agi en son âme et conscience, per­sua­dé que cela était son devoir d’évêque catho­lique ? Un telle incom­pré­hen­sion de sa posi­tion de la part des auto­ri­tés romaines ne pou­vait que ren­for­cer son inquié­tude devant les dif­fi­cul­tés ren­con­trées dans la com­po­si­tion de la com­mis­sion et l’obtention d’un évêque pour la Fraternité Saint-​Pie X. Comme il l’écrivit lui-​même, Rome don­nait à pen­ser qu’elle n’avait d’autre but dans ces dis­cus­sions que celui qu’elle avait tou­jours eu jusque là :

« faire accep­ter à la Fraternité Saint-​Pie X le concile et les réformes et lui faire recon­naître son erreur » (Monseigneur Lefebvre dans un texte datant du 19 juin 1988)[8]

N’est ce pas ce qui est arri­vé à tous les ins­ti­tuts Ecclesia Dei ral­liés à Rome ces vingt der­nières années ? Ils n’émettent plus de réserves sur le concile et les réformes quand ils n’en arrivent pas à les approu­ver et les défendre.

Un Acte Schismatique ?

Certains se sont oppo­sés aux sacres en affir­mant que sacrer un évêque sans l’autorisation papale est contraire à la consti­tu­tion divine de l’Eglise et consti­tue donc un acte schis­ma­tique. Les décla­ra­tions ( Décret du Cardinal Gantin du 1er juillet 1988 et Motu Proprio Ecclesia Dei Aflicta du 2 juillet 1988) du Saint-​Siège sont venues appuyer leurs dires. Sur de telles ques­tions dog­ma­tiques le temps n’a pas de prise et vingt ans n’ont rien chan­gé aux argu­ments expo­sés des deux côtés. Ils ont, par contre, per­mis de consta­ter que, dans l’Eglise « conci­liaire » elle-​même, les avis sont par­ta­gés. Beaucoup ne croient pas que la Fraternité Saint-​Pie X et ses fidèles soient schis­ma­tiques. Donnons quelques exemples :

Dans une lettre datée du 3 mai 1994, le car­di­nal Cassidy, pré­sident du Conseil Pontifical pour l’Unité des chré­tiens, écrit à un cor­res­pon­dant étranger :

« En ce qui concerne votre demande, je vou­drais faire remar­quer tout de suite que le Dicastère sur l’oecuménisme n’est pas concer­né par la Fraternité Saint-​Pie X. La situa­tion des membres de cette Société est une affaite interne de l’Eglise Catholique. La Fraternité Saint-​Pie X n’est pas une autre Eglise ou Communauté ecclé­siale dans le sens qu’utilise ce Dicastère. Bien sûr, la messe et les sacre­ments admi­nis­trés par les prêtres de la Fraternité Saint-​Pie X sont valides. »

On ne sau­rait être plus clair.

Le 1er mai 1991, Mgr Ferrario, évêque d’Hawaii, excom­mu­nia 6 laïcs au motif qu’ils avaient « accom­pli un acte schis­ma­tique, non seule­ment en se pro­cu­rant « les ser­vices » de Mgr Williamson pour admi­nis­trer le sacre­ment de confir­ma­tion à la cha­pelle Notre-​Dame de Fatima, mais aus­si par leur asso­cia­tion même avec l’évêque sus­men­tion­né ». Ceux-​ci firent appel et obtinrent gain de cause. Dans une lettre datée du 28 juin 1993, le nonce apos­to­lique aux Etats-​Unis, Mgr Cacciavillan décla­ra de la part du car­di­nal Ratzinger : « Suite à l’examen de votre cas conduit sur la base de la loi de l’Eglise, il ne résulte pas que les faits men­tion­nés dans le dit décret soient for­mel­le­ment schis­ma­tiques dans un sens strict, car ils ne consti­tuent pas l’offense de schisme. Par consé­quent la congré­ga­tion tient que le décret du 1er mai 1991 manque de fon­de­ment et donc de validité. »

Le 13 novembre 2005, le Cardinal Hoyos a affir­mé devant la télé­vi­sion ita­lienne TV Canal 5 :

« Nous ne sommes pas face à une héré­sie. On ne peut pas dire en termes cor­rects, exacts, pré­cis qu’il y ait schisme. (…) Ils sont à l’intérieur de l’Eglise. Il y a seule­ment ce fait qu’il manque une pleine, une plus par­faite com­mu­nion, parce que la com­mu­nion existe. »

On aime­rait bien savoir com­ment il faut com­prendre ces dif­fé­rents degrés dans la com­mu­nion. Retenons seule­ment pour l’instant ce qui nous inté­resse d’abord : le car­di­nal Castrillon Hoyos a affir­mé publi­que­ment qu’on ne peut pas dire qu’il y a schisme et que nous sommes à l’intérieur de l’Eglise. Le tri­bu­nal romain de la Sainte Rote qui juge en der­nière ins­tance les cas de nul­li­té de mariage n’hésite pas à décla­rer nuls les mariages célé­brés par des prêtres de la Fraternité Saint-​Pie X au motif que la forme cano­nique n’a pas été res­pec­tée. Or le Droit Canon dis­pense du res­pect de la forme cano­nique les schis­ma­tiques (can. 1117). Donc, en toute bonne logique, en jugeant ain­si, ce tri­bu­nal recon­naît indi­rec­te­ment que les prêtres et le fidèles de la Fraternité Saint-​Pie X ne sont pas schis­ma­tiques [9].

On pour­rait conti­nuer encore long­temps cette liste qui ren­force les argu­ments avan­cés par le Fraternité Saint-​Pie X pour se défendre de l’accusation de schisme. IL serait trop long de reprendre tous ces argu­ments ici ; notons seule­ment que l’Eglise « conci­liaire » elle-​même, est divi­sée sur le sujet, et ce même au plus haut niveau.

Conclusion

Il y a vingt ans, Monseigneur Lefebvre esti­ma de son devoir de consa­crer quatre évêques sans man­dat pon­ti­fi­cal pour assu­rer la sur­vie de la Tradition dans l’Eglise catho­lique. Un an de dis­cus­sions avec les auto­ri­tés romaines n’avait pu réta­blir sa confiance ébran­lée par trente années d’errements conci­liaires et vingt ans de per­sé­cu­tion subie de leur main. Dans une lettre au pape datée du 2 juin 1988, il concluait :

« Etant don­né le refus de consi­dé­rer nos requêtes, et étant évident que le but de cette récon­ci­lia­tion n’est pas du tout le même pour le Saint-​siège que pour nous, nous croyons pré­fé­rable d’attendre des temps plus pro­pices au retour de Rome à la Tradition. C’est pour­quoi nous nous don­ne­rons nous-​même les moyens de pour­suivre l’œuvre que la Providence nous a confié, assu­ré par la lettre de Son Eminence le Cardinal Ratzinger datée du 30 mai, que la consé­cra­tion épis­co­pale n’est pas contraire à la volon­té du Saint-​Siège, puisqu’elle est accor­dée pour le 15 août. »

Vingt ans après, les faits lui ont don­né rai­son. Personne n’a signé avec Rome l’accord pro­po­sé dans le pro­to­cole du 5 mai 1988. Malgré des conces­sions tou­jours plus impor­tantes sur l’usage de la litur­gie tra­di­tion­nelle, aucun ins­ti­tut Ecclesia Dei n’a obte­nu de sièges à la Commission du même nom, ni d’évêques. Tous ont ces­sé de dénon­cer les erreurs du concile Vatican II et s’y ral­lient petit à petit. Tel est, nous disent-​ils, le prix à payer pour res­ter catho­lique. Pourtant la Fraternité Saint-​Pie X n’a jamais ces­sé de l’être. Plus que tout autre, elle a gar­dé la pure­té de la foi qui fait le vrai fils de l’Eglise. Monseigneur Lefebvre écri­vait en 1989 :

« Je pense donc qu’il n’y a aucune hési­ta­tion, ni aucun scru­pule à avoir vis-​à-​vis de ces consé­cra­tions épis­co­pales. Nous ne sommes ni schis­ma­tiques, ni excom­mu­niés, nous ne sommes pas contre le Pape. Nous ne sommes pas contre l’Eglise catho­lique. Nous ne fai­sons pas d’Eglise paral­lèle. Tout cela est absurde. Nous sommes ce que nous avons tou­jours été, des catho­liques qui conti­nuent. C’est tout. » (Mgr Lefebvre, entre­vue publié dans Fideliter, N°70, juillet-​août 1989).

Ces paroles n’ont jamais été plus per­ti­nentes. Il y a presque un an, le pro­ces­sus de réha­bi­li­ta­tion de Mgr Lefebvre a com­men­cé avec la recon­nais­sance du fait que la messe de Saint Pie V n’a jamais été abro­gée (Motu Proprio Summorum Pontificum du 4 juillet 2007). N’est ce pas, en effet, le refus obs­ti­né de Monseigneur Lefebvre de célé­brer la nou­velle messe qui fut à l’origine de ses pro­blèmes avec les auto­ri­tés romaines ? Ce pro­ces­sus pour­rait bien abou­tir tout prochainement.

Ces der­niers jours de juin, les médias font état d’une pos­sible levée de l’excommunication de Monseigneur Lefebvre, de Monseigneur de Castro Mayer et des quatre évêques consa­crés par eux. Les cinq condi­tions posées par Rome pour cela sont très révé­la­trices. Aucune n’aborde de point doc­tri­nal : pas un mot sur la recon­nais­sance du Concile Vatican II et de la nou­velle messe[10]. Rome recon­naît donc qu’on peut avoir des réserves sur ces deux points cru­ciaux tout en étant catho­lique en com­mu­nion avec le Pape. N’est ce pas là ce que Monseigneur Lefebvre a tou­jours sou­te­nu ?

Abbé François Castel

Source : La Sainte Ampoule

Notes de bas de page

  1. « (…) rien n’a chan­gé dans la volon­té de Rome de pour­suivre les orien­ta­tions conci­liaires, mal­gré qua­rante années de crise, mal­gré les cou­vents dépeu­plés, les pres­by­tères aban­don­nés, les églises vides. Les uni­ver­si­tés catho­liques per­sistent dans leurs diva­ga­tions, l’enseignement du caté­chisme reste une incon­nue alors que l’école catho­lique n’existe plus comme spé­ci­fi­que­ment catho­lique : c’est deve­nu une espèce éteinte… » Monseigneur Fellay, Lettre aux amis et bien­fai­teurs, N° 72, avril 2008.[]
  2. « Aujourd’hui cette jour­née c’est l’ « opé­ra­tion sur­vie » et si j’avais pour­sui­vi avec Rome, en conti­nuant les accords que nous avons signés et en pour­sui­vant la mise en pra­tique de ces accords, je fai­sais « l’opération sui­cide ». Je ne le peux pas. Il n’y a pas de choix. Je suis obli­gé, car nous devons sur­vivre. C’est pour­quoi aujourd’hui, en consa­crant ces évêques, je suis per­sua­dé de conti­nuer à faire vivre la Tradition, c’est-à-dire à ser­vir l’Eglise catho­lique. » Monseigneur Lefebvre dans son ser­mon des sacres, dans Fideliter, N°64, juillet-​août 1988, p. 6.[]
  3. « [la] Tradition est la seule source de sanc­ti­fi­ca­tion et de salut pour les âmes, et la seule pos­si­bi­li­té de renou­veau pour l’Eglise. » Monseigneur Lefebvre dans un texte du 19 juin 1988.[]
  4. « Vous savez bien qu’il ne peut y avoir de prêtres sans évêques. Tous ces sémi­na­ristes qui sont ici pré­sents, si demain le Bon Dieu me rap­pelle –ce sera sans doute sans tarder- de qui recevront-​ils le sacre­ment de l’ordre, des évêques conci­liaires dont les sacre­ments sont tous dou­teux parce que l’on ne sait pas exac­te­ment quelles sont leurs inten­tions. Ce n’est pas pos­sible. « Or quels sont les évêques qui ont gar­dé vrai­ment la Tradition, qui ont gar­dé les sacre­ments tels que l’Eglise les a don­nés pen­dant vingt siècles jusqu’au Concile Vatican II ? Eh bien c’est Mgr de Castro Mayer et moi-​même. Je n’en puis rien. C’est comme ça. Donc beau­coup de sémi­na­ristes se sont confiés à nous et ont sen­ti qu’il y avait là la conti­nui­té de la Tradition. Ils sont venus dans nos sémi­naires mal­gré les dif­fi­cul­tés qu’ils ont ren­con­trées, pour rece­voir une véri­table ordi­na­tion sacer­do­tale et pour pou­voir offrir le vrai sacri­fice du Calvaire, le vrai sacri­fice de la messe et vous don­ner les vrais sacre­ments et la vraie doc­trine, le vrai caté­chisme. Voilà le but de ces sémi­naires. « Alors, je ne puis en conscience lais­ser ces sémi­na­ristes orphe­lins et je ne puis pas vous lais­ser vous non plus orphe­lins en dis­pa­rais­sant sans rien faire pour l’avenir. Ce n’est pas pos­sible. E serait contraire à mon devoir. » Monseigneur Lefebvre, ser­mon du 30 juin 1988, dans Fideliter, N°64, juillet-​août 1988, p. 6.[]
  5. Extraits du texte du pro­to­cole d’accord du 5 mai 1988 : « 2. COMMISSION ROMAINE.
    « Une com­mis­sion romaine pour coor­don­ner les rap­ports avec les divers Dicastères et les évêques dio­cé­sains, ain­si que pour résoudre les pro­blèmes éven­tuels et les conten­tieux, sera consti­tuée par les soins du Saint-​Siège, et pour­vue des facul­tés néces­saires pour trai­ter les ques­tions indi­quées ci-​dessus (par exemple l’implantation à la demande des fidèles d’un lieu de culte là où il n’y a pas de mai­son de la Fraternité, « ad men­tem » can. 383 §2). « Cette com­mis­sions sera com­po­sée d’un Président, d’un Vice-​Président, et de cinq membres, dont deux de la Fraternité. « Elle aurait en outre la fonc­tion de vigi­lance et d’appui pour conso­li­der l’œuvre de récon­ci­lia­tion et régler les ques­tions rela­tives aux com­mu­nau­tés reli­gieuses ayant un lien juri­dique ou moral avec la Fraternité. (…)
    « 5.PROBLÈME DE L’ÉVÊQUE.
    « 5.1. Au niveau doc­tri­nal (ecclé­sio­lo­gique), la garan­tie de sta­bi­li­té et de main­tien de la vie et de l’activité de la Fraternité est assu­rée par son érec­tion en Société de vie apos­to­lique de droit pon­ti­fi­cal et l’approbation des Statuts par le Saint-​Père.
    « 5.2. Mais, pour des rai­sons pra­tiques et psy­cho­lo­giques appa­raît l’utilité de la consé­cra­tion d’un évêque membre de la Fraternité. C’est pour­quoi, dans le cadre de la solu­tion doc­tri­nale et cano­nique de la récon­ci­lia­tion, nous sug­gé­rons au Saint-​Père de nom­mer un évêque choi­si dans la Fraternité, sur pré­sen­ta­tion de Mgr. Lefebvre. En consé­quence du prin­cipe indi­qué ci-​dessus (5.1.), cet évêque n’est pas nor­ma­le­ment Supérieur Général de la Fraternité. Mais il paraît oppor­tun qu’il soit membre de la com­mis­sion romaine. » On peut trou­ver le texte com­plet de ce pro­to­cole dans Fideliter, numé­ro hors série, 29–30 juin 1988.[]
  6. « Les col­loques qui ont sui­vi en avril et mai nous ont bien déçu. On nous remet un texte doc­tri­nal, on y ajoute le nou­veau Droit Canon, Rome se réserve 5 membres sur 7 dans la com­mis­sion romaine, dont le pré­sident (le card. Ratzinger) et le vice-​président. La ques­tion de l’évêque est solu­tion­née avec peine : on insis­tait pour nous mon­trer que nous n’en avions pas besoin. Le Cardinal nous fait savoir qu’il fau­drait lais­ser célé­brer une messe nou­velle à Saint Nicolas du Chardonnet. Il insiste sur l’unique Eglise, celle de Vatican II. Malgré ces décep­tions, je signe le pro­to­cole le 5 mai. Mais déjà la date de la consé­cra­tion épis­co­pale fait pro­blème. Puis un pro­jet de lettre de demande de par­don au Pape m’est mis entre les mains. Je me vois obli­gé d’écrire une lettre mena­çant de faire les consé­cra­tions épis­co­pales pour arri­ver à avoir la date du 15 août pour la consé­cra­tion épis­co­pale. Le cli­mat n’est plus du tout à la col­la­bo­ra­tion fra­ter­nelle et à une pure et simple recon­nais­sance de la Fraternité. Pour Rome le but des col­loques est la récon­ci­lia­tion, comme le dit le Cardinal Gagnon, dans un entre­tien accor­dé au jour­nal ita­lien L’Avvenire, c’est-à-dire le retour de la bre­bis éga­ré dans la ber­ge­rie. C’est ce que j’exprime dans la lettre au Pape du 2 juin : « Le but des col­loques n’est pas le même pour vous que pour nous ». » Monseigneur Lefebvre dans un texte du 19 juin 1988.[]
  7. « … en même temps que je don­nais la signa­ture pour le pro­to­cole, à la même minute, l’envoyé du car­di­nal Ratzinger qui m’apportait ce pro­to­cole à signer, me confiait ensuite une lettre, dans laquelle il me deman­dait de sol­li­ci­ter le par­don pour les erreurs que je fai­sais. « Si je suis dans l’erreur, si j’enseigne des erreurs, il est clair qu’on va me remettre dans la véri­té, dans l’esprit de ceux qui m’envoie cette feuille à signer. C’est-àdire, si vous recon­nais­sez vos erreurs, nous vous aide­rons à reve­nir dans la véri­té… » Monseigneur Lefebvre, ser­mon du 30 juin 1988, dans Fideliter, N°64, juillet-​août 1988, p. 5.[]
  8. « Nous n’avons pas la même façon de conce­voir la récon­ci­lia­tion. Le car­di­nal Ratzinger la voit dans le sens de nous réduire, de nous rame­ner à Vatican II. Nous, nous la voyons comme un retour de Rome à la Tradition. On ne s’entends pas. C’est un dia­logue de sourds. » Mgr Lefebvre dans une entre­vue don­née à Fideliter, N°66, novembre- décembre 1988, p. 12.[]
  9. Il est vrai que nous ne res­pec­tons pas la forme cano­nique dans la célé­bra­tion de nos mariages. Ils sont cepen­dant valides en rai­son du canon 1116 (1098 dans l’ancien Code) : §1. S’il n’est pas pos­sible d’avoir ou d’aller trou­ver sans grave incon­vé­nient un assis­tant com­pé­tent selon le droit, les per­sonnes qui veulent contrac­ter un vrai mariage peuvent le contrac­ter vali­de­ment et lici­te­ment devant les seuls témoins : 1° en cas de dan­ger de mort ; 2° en dehors du dan­ger de mort, pour­vu qu’avec pru­dence il soit pré­vu que cette situa­tion dure­ra un mois. §2. Dans les deux cas, si un prêtre ou diacre peut être pré­sent, il doit être appe­lé et être pré­sent avec les témoins à la célé­bra­tion du mariage, res­tant sauve la vali­di­té du mariage devant les seuls témoins. La décla­ra­tion d’intention deman­dée par la Fraternité aux futurs époux men­tionnent trois graves incon­vé­nients : « Je recon­nais plei­ne­ment que la situa­tion dans l’Eglise ne me per­met pas de me marier dans ma paroisse, ni une paroisse de mon dio­cèse.
    - tant en rai­son des risques pour la foi que les moder­nistes dis­solvent dans l’œcuménisme,
    - qu’en rai­son de la morale, par­ti­cu­liè­re­ment de la morale conju­gale quant à l’obligation de pro­créer
    - qu’en rai­son de la litur­gie nou­velle. »
    []
  10. Nous don­nons ici, sous réserves, les cinq condi­tions tel que com­mu­ni­quées par I. Media le 24 juin. « 1 – Engagement à une réponse pro­por­tion­née à la géné­ro­si­té du pape.
    2 – Engagement à évi­ter toute inter­ven­tion publique qui ne res­pecte pas la per­sonne du pape et qui puisse être néga­tive pour la cha­ri­té ecclé­siale.
    3 – Engagement à évi­ter la pré­ten­tion d’un magis­tère supé­rieur à celui du Saint Père et de ne pas dési­gner la Fraternité en oppo­si­tion à l’Eglise.
    4 – Engagement à démon­trer la volon­té d’agir hon­nê­te­ment dans la pleine cha­ri­té ecclé­siale et dans le res­pect de l’autorité du vicaire du Christ.
    5 – Engagement à res­pec­ter la date – fixée à la fin du mois de juin – pour répondre posi­ti­ve­ment. Celle-​ci sera une condi­tion requise et néces­saire comme pré­pa­ra­tion immé­diate à l’adhésion pour avoir la pleine com­mu­nion. »[]