Le crépuscule des Lumières

Puisque le progressisme aime remettre en question les certitudes reçues, pourquoi ne pas l’interroger à son tour sur son prétendu succès ? C’est le but du livre de M. Michel Geoffroy : proposer une critique rationnelle des Lumières.

Les idées des philosophes du XVIIIe siècle forment l’armature de la modernité. Nous avons appris à l’école qu’elles ont fait entrer l’humanité dans une ère de progrès fantastique, qu’elles ont libéré la raison humaine de la chape de plomb de la religion, qu’elles nous ont fait passer des ténèbres à la lumière. L’instrument politique des Lumières, la Révolution, a renversé l’ordre établi pour y substituer la modernité.  

Curieusement, la victoire de la raison sur les dogmes est devenue une sorte de super-dogme. Ainsi, M. Macron, partisan du progrès s’il en est, déclarait devant le Congrès : « Je crois à cet esprit des Lumières qui fait que notre objectif à la fin est bien l’autonomie de l’homme libre, conscient et critique »[1]. Puisque le progressisme aime remettre en question les certitudes reçues, pourquoi ne pas l’interroger à son tour sur son prétendu succès ? C’est le but du livre de M. Michel Geoffroy : proposer une critique rationnelle des Lumières.  

« De nos jours les Lumières ne font donc plus rêver : au contraire elles provoquent une indifférence voire une aversion croissante » (p.12). Pourquoi ? Non pas qu’elles aient échoué, au contraire, mais parce qu’elles ont trop bien réussi. Et parce que nous en voyons aujourd’hui les conséquences logiques : « Comme pour illustrer le crépuscule du cycle ouvert au XVIIIe siècle, les nouvelles Lumières du XXIe siècle débouchent sinistrement sur l’extension du « droit » à la mort : la mort des enfants à naître, l’euthanasie pour les personnes âgées, la mort « autodéterminée » pour les Européens qui restent (p.12) ». Des signes de déclin apparaissent de plus en plus nombreux et préoccupants.  

Tout d’abord, les Lumières se définissent comme une idéologie de combat, comme un rejet des ténèbres du monde d’avant la Renaissance. Loin d’être fondée sur des principes irréfutables, cette idéologie part en fait de postulats d’ordre philosophique que l’auteur résume en quelques pages et que nul aujourd’hui ne s’aviserait de remettre en question. Or le processus révolutionnaire, pour fonctionner, a besoin d’une opposition que le succès même de la modernité a purement et simplement éradiqué. L’adversaire du progrès, le fameux « réactionnaire », est discrédité d’avance, hérétique des temps modernes. Comment la révolution peut-elle avancer si elle n’a plus rien à révolutionner ?  

Mais cette victoire apparente laisse place à la critique. D’une part, l’héritage occidental est bien plus large que les seules idées nouvelles du XVIIIe siècle. Si celles-ci ont pu s’imposer à toute la planète, c’est parce qu’elles se sont appuyées sur une civilisation préexistante dont les Lumières ne sont qu’une partie. La légende noire de l’Ancien Régime repose sur bien des préjugés et des calomnies : « L’Europe n’a pas attendu les Lumières pour découvrir la démocratie élective, la liberté personnelle, la souveraineté, la sagesse (la philo sofia, l’amour de la sagesse et la recherche de la vérité) ou la curiosité scientifique » (p.53).  

Plus encore, notre époque traverse une grave crise de confiance dans le système démocratique, pourtant seul compatible avec la modernité politique. On assiste à un affrontement entre élites aisées et classes populaires attirées par les « extrêmes » – la récente élection présidentielle en est l’illustration. Un décalage s’est installé entre la prétention démocratique à incarner la “volonté générale” et le sentiment d’impuissance des citoyens face à la politique. L’intrusion des juges dans le champ exécutif, le principe de non-discrimination envers les minorités qui limite l’influence de la majorité, l’omniprésence de l’Etat appuyé sur des technologies de contrôle de plus en plus envahissantes, le pouvoir des médias, le fossé croissant entre les élites mondialisées et les métiers de plus en plus précaires, sont ainsi abordés avec des exemples très récents et bien documentés.  

Force est de constater que la modernité n’a pas tenu ses promesses, en particulier celle d’instaurer la paix et la concorde entre les citoyens. La Révolution n’a pu s’installer, en bien des pays, que par la violence, et celle-ci gagne du terrain dans la plupart des démocraties occidentales. En effet, les Lumières font reposer l’unité du corps social sur la volonté individuelle et non plus sur des principes collectifs. Ceux-ci sont en permanence critiqués par les minorités ethniques, sociales et même sexuelles. Le remplacement de la morale par un système de “valeurs” fluctuantes détruit le sentiment commun du bien et du mal, en inversant bien souvent les pôles. Ce qui était jadis sacré devient suspect, voire nocif : ainsi le “droit au blasphème” revendiqué à l’occasion de plusieurs affaires récentes. Loin de supprimer le fanatisme, la modernité en réclame l’exclusivité en se proclamant le “camp du Bien”, immédiatement autorisé à user des moyens qu’elle refuse au “camp du Mal”, c’est-à-dire les contre-révolutionnaires. On pense bien sûr au martyre de la Vendée, mais aussi aux climato-sceptiques, aux antivax, aux populistes de tout poil auxquels on concède tout juste la qualité d’êtres humains…  

Le problème est le retour de bâton de cette violence systémique. Même les Droits de l’Homme doivent faire face à des revendications de la part des non-occidentaux, ce qui relativise sérieusement leur universalité… A force de “déconstruire” toutes les certitudes, la modernité ne peut empêcher la remise en cause de ses propres principes. Même la foi dans le progrès et la science a sérieusement souffert de l’impuissance de la médecine devant un simple virus… En France, la génération de mai 68 est accusée de laisser à ses enfants un pays culturellement et socialement appauvri. Les rancœurs s’accumulent, le progressisme semble en panne, les penseurs du déclin se multiplient qui annoncent la fin de notre civilisation…  

Le dernier chapitre s’efforce de donner des pistes pour une reconstruction de la société : rejeter l’idée d’un progrès fatal, combattre l’individualisme et le multiculturalisme, renoncer à construire de toutes pièces une société idéale, adhérer à un paradigme de l’identité qui commence à percer, réguler le libéralisme économique destructeur des nations et des individus. M. Geoffroy recommande de “rétablir la démocratie”, ce qui n’échappera pas au reproche de populisme…  

Sa conclusion ouvre des perspectives plus larges. Si son propos en reste à une critique seulement naturelle, et ne s’étend pas sur le matérialisme foncier des Lumières, il termine en déclarant que, pour sortir de la tyrannie de la raison humaine, il faudra bien redonner sa place au sacré, au mystère, à une “foi collective” capable de rétablir l’union des citoyens. Le lecteur catholique sait que seul le Christ Roi peut jouer ce rôle.  

Michel Geoffroy, Le crépuscule des Lumières, Via Romana, 2020.  307 pages, 14€.  

Source : La Couronne de Marie n°109. Illustration : Voltaire en sa vieillesse.

Notes de bas de page

  1. A Versailles, le 3 juillet 2017. Cité p. 19[]

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