L’évolution mise à l’Index (2)

Palais du Saint-Office abritant la Congrégation pour la doctrine de la Foi. Crédit : Jim McIntosh / Wikimédia / CC BY 2.0

Peut-​on déduire des déci­sions de l’Index une condam­na­tion par l’Eglise de la doc­trine de l’évolution ? 2. L’étude des cas sou­mis à l’Index montre une Congrégation pru­dente et cir­cons­pecte dans ses jugements

L’histoire, la struc­ture, les pro­cé­dures et l’autorité de la congré­ga­tion de l’Index ayant été rap­pe­lées dans l’article pré­cé­dent, pas­sons à l’examen des 6 auteurs sus­pec­tés de vou­loir conci­lier foi catho­lique et évolution.

2. Raffaello Caverni (1837–1900)

2.1 Prodromes

Né à San Quiricio di Montelupo le 12 mars 1837, Raffaello Caverni est ordon­né prêtre à Firenzuola le 2 juin 1860. D’abord pro­fes­seur de phy­sique et de mathé­ma­tique pen­dant dix ans, il devient curé de Quarate près de Florence en 1870.

Entre 1875 et 1876, il publie dans Rivista Universale une série d’articles consa­crés à la phi­lo­so­phie des sciences natu­relles, réunis en un seul volume publié l’année sui­vante : Nouvelles études de phi­lo­so­phie. Discours à un jeune étu­diant. Le prêtre y dit sa convic­tion qu’évolutionnisme et doc­trine catho­lique sont conci­liables. A ses yeux, l’évolution —qui n’affecte pas l’être humain— est néces­sai­re­ment gui­dée et fina­li­sée par la Providence. Don Caverni pro­pose de dis­tin­guer dans la Bible une par­tie divine —qui est infaillible car elle a pour objet les véri­tés de foi— et une par­tie humaine —qui est faillible car elle rap­porte les notions acquises par la science. Persuadé que les croyants n’ont rien à craindre de la vraie science, il enjoint aux scien­ti­fiques de s’en tenir à l’étude des réa­li­tés matérielles.

Le P. Francisco Salis-​Seewis publie une recen­sion cri­tique de l’ouvrage dans La Civiltà Cattolica[1]. Dans la pre­mière par­tie, le jésuite reproche à don Caverni sa pré­sen­ta­tion réduc­trice de l’inspiration biblique. Dans la seconde, il fait deux objec­tions majeures à l’évolution. D’abord, le carac­tère athée et maté­ria­liste de l’évolutionnisme qui pré­tend expli­quer la nature sans faire réfé­rence à Dieu. Ensuite, le maté­ria­lisme qui résulte de l’inclusion de l’homme dans le phé­no­mène de l’évolution. Don Caverni a certes tâché d’éviter ces deux écueils, mais le P. Salis-​Seewis juge ses efforts insuffisants.

2.2 Procédure

L’ouvrage de don Caverni est exa­mi­né par la congré­ga­tion de l’Index selon la pro­cé­dure habituelle :

[A] A l’automne 1877, l’ouvrage de don Caverni est dénon­cé à l’Index par son propre arche­vêque, Mgr Eugenio Cecconi, qui joint au dos­sier deux études cri­tiques faites par son clergé.

[B] Le secré­taire de l’Index —le P. Girolamo Pio Saccheri— demande au P. Thomas Marie Zigliara d’examiner l’ouvrage. Le 25 mai 1878, le domi­ni­cain rend un rap­port de 19 pages dans lequel il exa­mine suc­ces­si­ve­ment le dar­wi­nisme, l’interprétation de la Genèse et l’origine de l’homme[2]. Pour finir, le P. Zigliara pro­pose de mettre l’ouvrage à l’Index et d’exiger de l’auteur sa sou­mis­sion et l’assurance qu’il renonce à publier sur le même thème.

[C] La Congrégation Préparatoire se réunit le 27 juin en pré­sence du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 13 consul­teurs. Les par­ti­ci­pants émettent le vœu que l’ouvrage soit mis à l’Index et que le décret soit publié après avoir obte­nu la sou­mis­sion de l’auteur.

[D] La Congrégation Générale se déroule le 1er juillet en pré­sence du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 9 car­di­naux. Il est déci­dé de mettre l’ouvrage à l’Index, de publier le décret après avoir obte­nu la sou­mis­sion de l’auteur et d’obtenir qu’il renonce à publier dans ce domaine[3].

[E] Le décret est approu­vé par Léon XIII le 10 juillet. Deux jours plus tard, Mgr Amerigo Barsi —vicaire géné­ral du dio­cèse de Florence— en com­mu­nique la teneur à l’auteur qui envoie dès le len­de­main une lettre de sou­mis­sion à son arche­vêque. Le décret est publié le 31 juillet par la congré­ga­tion de l’Index[4].

3. Marie-​Dalmace Leroy (1828–1905)

3.1 Prodromes

Né à Marseille en 1928, François-​Marie Leroy est ordon­né prêtre le 21 décembre 1850. Entré dans l’Ordre domi­ni­cain le 28 août 1851, il y reçoit le nom de Dalmace et pro­nonce ses vœux solen­nels un an plus tard. Il exer­ce­ra entre autres les fonc­tions de sous-​maître des novices et de prieur du couvent de Flavigny (1864–1867).

Publié ini­tia­le­ment en 1887, l’ouvrage L’évolution des espèces orga­niques est réédi­té, cor­ri­gé et aug­men­té, en 1891 sous le titre L’évolution res­treinte aux espèces orga­niques. Le P. Leroy y dit sa convic­tion que foi et science ne sau­raient se contre­dire, que l’évolutionnisme est com­pa­tible avec le chris­tia­nisme pour­vu qu’il reste dans le domaine de la science et ne se mue pas en une phi­lo­so­phie maté­ria­liste et athée, que l’évolution res­treinte n’est contre­dite ni par l’Écriture, ni par la Tradition, ni par le magis­tère de l’Église, ni par les théologiens.

Contrairement à l’intention affi­chée dans le titre de l’ouvrage et au cha­pitre 2 —inti­tu­lé « L’évolution res­treinte et la foi »—, le P. Leroy finit par abor­der les rap­ports entre évo­lu­tion et corps humain au cha­pitre 10. A ses yeux, une fois éta­blie l’existence d’une âme spi­ri­tuelle et immor­telle, peu importe l’origine du corps humain. Celui-​ci n’est pas le pro­duit de l’évolution mais de l’infusion de l’âme par Dieu. Reste à savoir si la matière unie à l’âme vient direc­te­ment de Dieu ou résulte de l’évolution. Sans adop­ter la 2e option, le P. Leroy en exa­mine la com­pa­ti­bi­li­té avec la foi[5]).

Nonobstant les louanges reçues[6], la pre­mière édi­tion de l’ouvrage déclenche un tir de bar­rage de la part des PP. Joseph de Bonniot[7] et Joseph Bruckner[8]. Le P. Leroy pro­fite de la réédi­tion de son livre en 1891 pour répondre aux objec­tions du second jésuite Bruckner, lequel s’empresse de publier une recen­sion de cette réédi­tion dans les Études[9].

A peine fon­dée, la Revue Thomiste publie en 1893–1894 une série d’articles consa­crés à l’évolution[10]. Le P. Ambroise Gardeil y cite favo­ra­ble­ment les livres du P. Leroy. Les Études mani­festent sans tar­der leur répro­ba­tion sous la plume du P. Eugène Portalié[11]. La Revue Thomiste publie alors une lettre du P. Leroy dans laquelle celui-​ci réitère sa convic­tion qu’évolution du sub­strat et évo­lu­tion de l’organisme humain sont deux choses dis­tinctes[12].

3.2 Procédure

L’ouvrage du P. Leroy va être exa­mi­né par la congré­ga­tion de l’Index selon la pro­cé­dure habi­tuelle mais avec plu­sieurs va-et-vient :

[A] Le 20 juin 1894, l’officier d’académie Ch. Chalmel dénonce l’ouvrage du P. Leroy dans une lettre adres­sée à l’Index.

[B1] Le secré­taire de l’Index —le P. Marcolino Cicognani— demande au P. Teofilo Dominichelli. de rédi­ger un rap­port pré­li­mi­naire. Le 30 août, le fran­cis­cain rend un rap­port de 27 pages dans lequel il exa­mine la réédi­tion de 1891[13]. Plutôt bénin, le rap­port admet qu’une inter­pré­ta­tion méta­pho­rique des pre­miers cha­pitres de la Genèse est pos­sible et sug­gère de condam­ner les erreurs avant les livres qui les pro­page. Au final, le fran­cis­cain sug­gère de ne rien faire.

[C1] La Congrégation Préparatoire se réunit le 13 sep­tembre en pré­sence du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 7 consul­teurs. Tous sont d’avis qu’il faut sol­li­ci­ter l’avis d’un consul­teur supplémentaire.

[D1] La Congrégation Générale se déroule le 19 sep­tembre en pré­sence du car­di­nal pré­fet Serafino Vannutelli, du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 4 car­di­naux. Ils décident de deman­der l’avis de deux nou­veaux consul­teurs. Le 3 octobre, le secré­taire s’adresse à Mgr Ernesto Fontana et à don Luigi Tripepi dont l’examen devra por­ter sur 3 points : les cri­tères exé­gé­tiques d’interprétation de la Genèse, la théo­rie de l’évolution des espèces orga­niques sou­te­nue par Leroy et sa vision de la for­ma­tion du pre­mier homme.

[B2] Le 24 octobre, Mgr Fontana —récem­ment nom­mé évêque de Crema— rend un bref rap­port de 5 pages. A son avis, l’ouvrage quoique dan­ge­reux ne devrait pas être condam­né (car il ne contient rien contre la foi et les mœurs) et l’auteur devrait être admo­nes­té (car il inter­prète l’Écriture contre le sens com­mu­né­ment reçu).

[B3] Le 8 décembre, don Tripepi remet un long rap­port de 54 pages. Du point de vue scien­ti­fique, il estime que l’évolutionnisme est une hypo­thèse sans fon­de­ment sérieux. Du point de vue doc­tri­nal, il repro­duit le manuel De Deo creante du car­di­nal Mazzella, lequel dis­tingue une triple action créa­trice visant à la for­ma­tion de la matière, d’Adam et d’Eve. Le consul­teur s’attache éga­le­ment à mon­trer que les théo­lo­giens, le magis­tère, les Pères de l’Église et l’Écriture rejettent l’évolutionnisme. Du point de vue exé­gé­tique, il note que le sens méta­pho­rique des pre­miers cha­pitres de la Genèse n’étant requis par aucun pas­sage de l’Écriture, on doit s’en tenir au sens littéral.

Certains excès fra­gi­lisent tou­te­fois sa démons­tra­tion. Il n’hésite pas en effet à affir­mer : a) que St George Mivart a été mis à l’Index en rai­son de son évo­lu­tion­nisme[14] ; b) que le magis­tère aurait tou­jours et par­tout ensei­gné la for­ma­tion du corps humain par une action immé­diate de Dieu, mais sans citer aucun texte, hor­mis un canon du concile pro­vin­cial de Cologne de 1860 ; c) que le consen­sus des théo­lo­giens jouit de la même valeur magis­té­rielle que le magis­tère ordi­naire et uni­ver­sel de l’Église,

Au final, don Trepepi pro­pose soit de pro­hi­ber l’ouvrage, soit d’admonester l’auteur et d’exiger qu’il retire son livre de la vente.

[C2] La seconde Congrégation Préparatoire se réunit le 17 jan­vier 1895 en pré­sence du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 15 consul­teurs. Décision est prise de pros­crire le livre et d’inviter l’auteur à se rétracter.

[B4] Sollicité de mettre par écrit les argu­ments déve­lop­pés lors de cette réunion, le P. Enrico Buonpensiere rédige un 4e rap­port le 21 jan­vier dans lequel le domi­ni­cain oppose deux argu­ments au P. Leroy : l’impossibilité de l’évolution du point de vue empi­rique et onto­lo­gique ; le cas des hybrides qui seraient sté­riles ou engen­dre­raient des stériles.

[D2] La seconde Congrégation Générale se déroule le 25 jan­vier en pré­sence du pré­fet, du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 9 car­di­naux. Il est déci­dé, d’une part, que l’ouvrage doit être pros­crit mais sans que le décret soit publié et, d’autre part, que l’auteur doit se rétrac­ter et reti­rer le livre de la vente[15].

[E] Le décret est approu­vé par Léon XIII le 26 jan­vier. A la demande du Maître de l’Ordre, le P. Leroy publie dans Le Monde du 4 mars une lettre de rétrac­ta­tion rédi­gée à Rome le 26 février. L’autorité qui lui ordonne cette rétrac­ta­tion n’est pas iden­ti­fiée. En revanche, le motif est clair : ce qu’il a écrit de la créa­tion du corps de l’homme est incom­pa­tible avec l’Écriture et la saine phi­lo­so­phie. Le 21 mars, le secré­taire de l’Index enre­gistre la rétrac­ta­tion de Leroy et sa louable sou­mis­sion au décret de la Congrégation.

3.3 Prolongements

Le 7 mars, le P. Leroy adresse un cour­rier de 14 pages au pré­fet de l’Index dans lequel il sou­tient que la phi­lo­so­phie ne sau­rait sta­tuer sur une ques­tion de fait qui regarde la science.

[B5] Le 2 février 1897, le P. Leroy sol­li­cite du pré­fet de l’Index la faveur de pou­voir réim­pri­mer une ver­sion amen­dée de son livre. Il envoie la ver­sion amen­dée de cer­tains pas­sages au secré­taire de l’Index le 13 mars. L’examen du manus­crit est confié au P. Angelo Ferrata. Dans son rap­port de 8 pages daté du 16 juin, l’augustin confirme le décret de 1895.

[B6] Le pré­fet de l’Index demande alors un second exa­men de la ver­sion amen­dée. Le P. Buonpensiere —déjà auteur d’un juge­ment néga­tif le 21 jan­vier 1895— est dési­gné pour cette tâche le 19 juin. Dans son rap­port de 56 pages remis le 12 août, il se concentre sur les impli­ca­tions théo­lo­giques des posi­tions du P. Leroy[16]. Six jours plus tard, l’avis néga­tif du P. Buonpensiere est com­mu­ni­qué au P. Leroy.

Celui-​ci dépose une nou­velle demande de réédi­tion de l’ouvrage amen­dé en novembre 1901, mais essuie un nou­veau refus le 7 jan­vier 1902. Ce dont il en prend acte le 13 janvier.

4. John A. Zahm (1851–1921)

4.1 Prodromes

Né en 1851 à New Lexington (Ohio), John Augustin Zahm entre en 1871 dans la Congrégation de Sainte-​Croix (fon­dée en France par l’abbé Basile Moreau). Ordonné le 4 juin 1875, il devient pro­fes­seur de phy­sique à l’Université Notre-​Dame (Indiana).

En février 1896, le P. Zahm publie Evolution and Dogma. La pre­mière par­tie du livre esquisse l’origine et l’essor de la théo­rie de l’évolution ain­si que les argu­ments pour et contre l’évolution. La deuxième par­tie exa­mine les rap­ports entre la théo­rie de l’évolution et la doc­trine catho­lique. Le P. Zahm y cri­tique les ver­sions maté­ria­liste et agnos­tique de l’évolution, pro­pose d’y sub­sti­tuer une pers­pec­tive théiste et réflé­chit sur l’origine et la fina­li­té de la vie et de l’homme.

L’évolution n’est pas incom­pa­tible avec l’action divine mais al présuppose :

« Pour que l’Évolution fût seule­ment pos­sible, il fal­lait que fût sur­ve­nue au préa­lable non seule­ment une créa­tion ex nihi­lo, mais aus­si une invo­lu­tion, c’est-à-dire une créa­tion in poten­tia. Supposer que la simple matière brute, par son propre mou­ve­ment ou par une capa­ci­té inhé­rente à la matière, puisse avoir été la seule cause effi­ciente de l’évolution de la matière orga­nique à par­tir de l’inorganique, des formes supé­rieures de la vie à par­tir des formes infé­rieures, de la créa­ture ration­nelle à par­tir de l’irrationnelle, ce serait sup­po­ser qu’une chose est capable de com­mu­ni­quer ce qu’elle ne pos­sède pas, que le plus est conte­nu dans le moins, le supé­rieur dans l’inférieur, le tout dans la par­tie[17]. »

Le P. Zahm évoque quelques anciens dont les prin­cipes seraient com­pa­tibles avec l’évolution : Aristote[18], saint Thomas (qui dis­tingue Cause Première et causes secondes) et saint Augustin (qui parle de rai­sons sémi­nales). Il en appelle éga­le­ment à des auto­ri­tés plus récentes comme Mgr Maurice d’Hulst, le cha­noine François Duilhé de Saint-​Projet, le P. Marie-​Dalmace Leroy[19], le car­di­nal Zeferino Gonzalez et St George Mivart. Quant aux Pères de l’Église, il n’en attend rien car, la théo­rie de l’évolution étant récente, ils n’en ont rien dit.

Là où Darwin rem­place la fina­li­té par la sélec­tion natu­relle (qui est aveugle par défi­ni­tion), le P. Zahm voit dans l’évolution la mani­fes­ta­tion d’une forme émi­nente de fina­li­té. En actua­li­sant sur des mil­lions d’années les poten­tia­li­tés de la matière, l’évolution témoi­gne­rait d’un des­sein divin bien plus gran­diose que si les espèces étaient fixes.

Au final, le P. Zahm alterne remarques inté­res­santes —sur l’équivocité des termes « genre » et « espèce » selon le contexte, par exemple[20]— et confu­sions mal­heu­reuses —il est inca­pable de dis­tin­guer clai­re­ment évo­lu­tion­nisme et créa­tion spé­ci­fique, par exemple.

Une pre­mière recen­sion élo­gieuse mais cri­tique de l’ouvrage du P. Zahm paraît dans la Revue des Questions Scientifiques sous la plume du mar­quis de Nadaillac[21]. Celui-​ci reproche au reli­gieux amé­ri­cain de confondre cer­ti­tude et hypo­thèse en matière d’évolution.

Nommé pro­cu­ra­teur de sa congré­ga­tion à Rome en mars 1896, le P. Zahm pro­fite de son séjour euro­péen pour pré­ci­ser ses vues dans une confé­rence sur téléo­lo­gie et évo­lu­tion pro­non­cée lors du 4e congrès inter­na­tio­nal scien­ti­fique des catho­liques (Fribourg, 16–20 août 1896)[22].

Les recen­sions d’Evolution and Dogma se mul­ti­plient. Certaines sont favo­rables comme celle du fran­cis­cain David Fleming dans The Dublin Review[23]. D’autres sont plus cri­tiques, comme celle du P. Salis-​Seewis dans La Civiltà Cattolica[24].

4.2 Procédure

L’ouvrage Evolution and Dogma du P. Zahm est ini­tia­le­ment dénon­cé au Saint-​Office, mais aucune pro­cé­dure n’est enclen­chée. En témoigne l’exemplaire du livre retrou­vé au Saint-​Office : seules les 14 pre­mières pages et celles de l’index final ont été décou­pées[25].

Le libelle du P. Zahm va en revanche être exa­mi­né par la congré­ga­tion de l’Index selon la pro­cé­dure habituelle :

[A] Le 5 novembre 1897, l’archevêque Otto Zardetti —ancien évêque de Bucarest, alors résident à Rome— dénonce l’ouvrage du P. Zahm par un cour­rier de 8 pages adres­sé à l’Index. Peu après, le P. Zahm —igno­rant du fait— quitte Rome pour les Etats-​Unis où il vient d’être élu pro­vin­cial, charge qu’il exer­ce­ra de jan­vier 1898 jusqu’en 1906.

[B] Le 25 novembre, le secré­taire de l’Index confie l’étude pré­li­mi­naire au P. Enrico Buonpensiere, lequel rend un rap­port de 53 pages le 15 avril 1898. Pour le domi­ni­cain, le P. Zahm se trompe en pré­sen­tant Aristote, saint Albert le Grand et saint Thomas comme pré­cur­seurs de la notion moderne d’évolutionnisme. A ses yeux, la for­ma­tion du pre­mier homme à par­tir du limon de la terre par l’action directe et immé­diate de Dieu est une thèse théo­lo­gique fon­dée sur les conciles pro­vin­ciaux de Braga I (vers 562–563)[26] et de Cologne (1860)[27].

L’étude du consul­teur n’est pas exempte de fai­blesse. Familier du rai­son­ne­ment méta­phy­sique, le P. Buonpensiere reste her­mé­tique à la méthode hypothético-​déductive d’un usage pour­tant fré­quent dans les sciences de la nature. Par ailleurs, il ne sai­sit pas la dis­tinc­tion opé­rée par le P. Zahm entre le fait de l’évolution —que ce der­nier juge incon­tes­table— et les théo­ries expli­ca­tives —qui lui semblent discutables.

Au final, le domi­ni­cain recom­mande d’interdire le livre sans publier le décret de l’Index, d’admonester l’auteur et d’obtenir sa rétrac­ta­tion, et de reti­rer le livre de la vente. Il pro­pose aus­si que l’origine évo­lu­tive du corps d’Adam soit une opi­nion offi­ciel­le­ment et expli­ci­te­ment condam­née par les auto­ri­tés de l’Église.

Le car­di­nal Andreas Steinhuber —pré­fet de l’Index— demande au P. Bernhard Döbbing de s’assurer que la tra­duc­tion ita­lienne est bien conforme à l’original anglais. Dans son rap­port du 10 juin, le fran­cis­cain atteste de la confor­mi­té sub­stan­tielle des deux manus­crits tout en notant quelques erreurs de tra­duc­tion ain­si que des gloses ajou­tées au texte par le traducteur.

[C] La Congrégation Préparatoire se réunit le 5 août en pré­sence du secré­taire, du maître du Sacré Palais et de 11 consul­teurs. Les esprits sont divi­sés. Certains consul­teurs pensent que l’évolutionnisme ne s’oppose à aucun dogme défi­ni et que l’auteur ne devrait qu’être admo­nes­té. D’autres, convain­cus que l’Écriture, la Tradition, les théo­lo­giens et le Magistère s’opposent à l’évolution, sug­gèrent que le livre soit ver­sé à l’Index et que le décret soit publié après aver­tis­se­ment de l’auteur. Un der­nier consul­teur sou­haite que l’évolutionnisme soit d’abord condam­né doctrinalement.

[D] La Congrégation Générale se déroule le 1er sep­tembre en pré­sence du secré­taire, du maître du Sacré Palais, pré­fet et de 5 car­di­naux. Ils décident de mettre le livre à l’Index, de ne publier le décret après sou­mis­sion préa­lable de l’auteur, d’avertir le tra­duc­teur de la ver­sion ita­lienne de l’interdiction du livre et d’interdire à l’auteur de publier en matière reli­gieuse et théo­lo­gique sans la cen­sure préa­lable de l’Ordinaire et du Supérieur Général.

[E] Le décret est approu­vé par Léon XIII le 3 sep­tembre. Quinze jours plus tard, le secré­taire de l’Index envoie au P. Gilbert Français —supé­rieur géné­ral de la Congrégation de Sainte-​Croix— le décret pour qu’il en com­mu­nique la teneur au P. Zahm et obtienne sa sou­mis­sion. Le 4 novembre, le P. Français envoie au pré­fet de l’Index la sou­mis­sion du P. Zahm et sol­li­cite la grâce que le décret ne soit pas publié.

4.3 Prolongements

La demande de grâce est trans­mise à Léon XIII par le car­di­nal Serafino Vannutelli —ancien pré­fet de l’Index et ami du P. Zahm— lors d’une audience accor­dée par le pape le 7 novembre.

Le 3 février 1899, Léon XIII décide que le décret ne sera pas publié avant que le P. Zahm ne soit enten­du. Le même jour, on lit dans la chro­nique de l’Index :

« Durant la même audience, le pape a déci­dé de sus­pendre la publi­ca­tion du décret du 1er sep­tembre 1898, qui inter­di­sait le l’ouvrage Evolution and Dogma du P. Zahm, bien que l’auteur se soit loua­ble­ment sou­mis et ait réprou­vé son livre, jusqu’à ce que le P. Zahm —qui doit arri­ver pro­chai­ne­ment d’Amérique— soit entendu. »

En mars 1899, les Annales de Philosophie Chrétienne publient une recen­sion de la ver­sion fran­çaise du livre parue en 1897. Dans un cour­rier du 25 avril 1899, le P. Cicognani —secré­taire de l’Index— s’en étonne auprès du P. Français. A la demande de celui-​ci, le P. Zahm s’adresse le 16 mai 1899, d’une part, à l’abbé Flageolet —tra­duc­teur de la ver­sion fran­çaise— pour qu’il fasse reti­rer l’édition fran­çaise du com­merce et, d’autre part, au P. Cicognani pour lui cer­ti­fier qu’il igno­rait tout de l’édition fran­çaise depuis 3 ans. L’éditeur Lethielleux pro­cède sans délai au retrait du livre en échange d’une com­pen­sa­tion pécu­niaire de l’auteur.

Le P. Zahm adresse un mes­sage simi­laire à Alfonso M. Galea —tra­duc­teur de la ver­sion ita­lienne. Or cette mis­sive —de carac­tère pri­vé— est publiée le 31 mai dans Gazzetta di Malta accom­pa­gnée d’une lettre de A. Galea. Les deux docu­ments sont repro­duits sans com­men­taire dans La Civiltà Cattolica du 22 juin et dans le Daily Tribune de New York du 2 juillet.

Au final, le P. Zahm ne vien­dra jamais à Rome pour s’expliquer de vive voix et la lettre pri­vée publiée à Malte sera désor­mais consi­dé­rée comme équi­va­lente à la rétrac­ta­tion impo­sée par l’Index.

A suivre

Source : Courrier de Rome n° 683 – février 2025

Notes de bas de page
  1. Francisco Salis-​Seewis, « Rivista de la stam­pa ita­lia­na : “De’ nuo­vi stu­di del­la Filosofia. Discorsi di Raffaello Caverni a un gio­vane stu­dente” », La Civiltà Cattolica, série 10, vol. 4, 1877, p. 570–580 et vol. 5, 1878, p. 65–76.[]
  2. Il cri­tique au pas­sage la réduc­tion des ani­maux à des auto­mates opé­rée par don Caverni.[]
  3. Cela n’empêchera pas don Caverni de publier en 1881 Dell’antichità dell’uomo secon­do la scien­za moder­na sur l’origine de l’homme.[]
  4. A la fin du décret, on peut lire la men­tion sui­vante : « Auctor lau­da­bi­li­ter se sub­je­cit et opus repro­ba­vit — L’auteur s’est loua­ble­ment sou­mis et a réprou­vé son œuvre » (Acta Santæ Sedis, n° 11, 1878, p. 204).[]
  5. « D’une part, [Leroy] niait que le corps humain résulte d’une évo­lu­tion à par­tir des ani­maux infé­rieurs et, d’autre part, il sou­te­nait que l’évolution avait pu four­nir le sub­strat qui, grâce à l’infusion de l’âme ration­nelle, devien­drait un authen­tique corps humain. » (Artigas, Glick et Martinez, Seis cató­li­cos evo­lu­cio­nis­tas, p. 76–77[]
  6. Deux lettres de louange sont repro­duites au début de l’ouvrage : la pre­mière du géo­logue Albert Auguste Cochon de Lapparent, la seconde du domi­ni­cain Jacques-​Marie-​Louis Monsabré.[]
  7. Joseph de Bonniot, La bête com­pa­rée à l’homme, Retaux-​Bret édi­teur, Paris, 1889.[]
  8. Joseph Bruckner, « Les jours de la créa­tion et le trans­for­misme », Études, avril 1889, p. 567–592 ; « L’origine de l’homme d’après la Bible et le trans­for­misme », Études, mai 1889, p. 28–50.[]
  9. Joseph Bruckner, « Bulletin Scripturaire », Études, novembre 1891, p. 488–497.[]
  10. Ambroise Gardeil, « L’évolutionnisme et les prin­cipes de S. Thomas », Revue tho­miste, 1893, p. 27–45, 316–327, 725–737 ; 1894, p. 29–42 ; 1895, p. 61–84 ; 1896, p. 64–86, 215–247.[]
  11. Eugène Portalié, « Le R.P. Frins et la “Revue Thomiste” », Études, mai 1893, p. 58–59.[]
  12. Marie-​Dalmace Leroy, « Correspondance au R.P. direc­teur de la “Revue Thomiste” », Revue Thomiste, 1893, p. 532–535.[]
  13. La dénon­cia­tion por­tait en effet sur la ver­sion de 1887.[]
  14. Ce qui est faux, comme on le ver­ra ci-​après au n° 7.1.[]
  15. Le vote n’a pas été una­nime puisque le car­di­nal Segna incli­nait plu­tôt pour l’admonestation de l’auteur sans condam­na­tion du livre.[]
  16. Dans son rap­port, le P. Buonpensiere affirme que les œuvres de Darwin sont à l’Index, ce qui est inexact. Seul Erasmus Darwin, grand-​père de Charles, se trouve à l’Index pour Zoonomia or the law of orga­nic life publié en 1794–1796 (cf. décret de l’Index du 22 décembre 1817).[]
  17. John Zahm, Evolution and Dogma, D.H. McBride & Co, Chicago, 1896, p. 431–432.[]
  18. En réa­li­té, le texte cité (Physiques, lib. 2, ch. 8) rap­porte l’opinion d’Empédocle qu’Aristote réfute par la suite.[]
  19. Le P. Zahm n’a visi­ble­ment rien su de la rétrac­ta­tion du P. Leroy publiée dans Le Monde du 4 mars 1895.[]
  20. [1] « C’est une erreur de sup­po­ser que saint Thomas attache tou­jours aux termes de genre et d’espèce le même sens qui leur est don­né par les natu­ra­listes modernes. » (John Zahm, Evolution and Dogma, p. 316).[]
  21. Albert de Nadaillac, « L’évolution et le dogme », Revue des ques­tions scien­ti­fiques, t. 40, 1896, p. 229–246.[]
  22. John Zahm, « Téléologie et évo­lu­tion », Revue des ques­tions scien­ti­fiques, t. 43, 1898, p. 403–419.[]
  23. David Fleming, « Evolution and Dogma », The Dublin Review, 1896, p. 245–255.[]
  24. Francisco Salis-​Seewis, « “Evoluzione e Dogma” del Padre J.A. Zahm csc », La Civiltà Cattolica, série 16, vol.10, 1897, p. 201–204.[]
  25. Cf. Artigas, Glick et Martinez, Seis cató­li­cos evo­lu­cio­nis­tas, p. 192–195.[]
  26. Canon 13 : « Si quel­qu’un, loin de rap­por­ter à Dieu la créa­tion de la chair, l’attribue aux mau­vais anges, qu’il soit ana­thème. »[]
  27. Pars I, tit. IV, canon 14 : « Nos pre­miers parents ont été créés direc­te­ment par Dieu. C’est pour­quoi nous décla­rons en contra­dic­tion avec la Sainte Écriture et avec la foi l’o­pi­nion de ceux qui n’hé­sitent pas à affir­mer l’é­vo­lu­tion spon­ta­née d’une nature impar­faite vers une forme connexe plus par­faite d’où enfin serait issu l’homme au moins dans son corps. »[]