De grâce, demeurez dans la grâce !

Une fois que la grâce a été mise en notre âme, il existe en nous une source d’eau vive.

J’espère que nous avons tous l’espérance et le désir du ciel, mais nous n’entrerons au ciel que revê­tus par Dieu de la robe nup­tiale dont parle l’Évangile, c’est-à-dire de la grâce sanc­ti­fiante, cette vie qui nous a été don­née au bap­tême et que nous entre­te­nons au cours de la vie par les sacre­ments, la prière, nos actes d’amour de Dieu, que nous fai­sons croître par nos mérites. Mais atten­tion à ne pas comp­ter sur notre propre force. 

Qui a l’initiative ?

Il faut d’abord rap­pe­ler que notre seule et unique fin suprême, n’est pas une fin natu­relle et au niveau de nos propres forces. Elle est sur­na­tu­relle et donc infi­ni­ment au-​dessus de nos forces. Or, nous sommes tous appe­lés, sans excep­tion, à cet ordre sur­na­tu­rel, cet ordre de la vie intime de Dieu, et cela pure­ment gra­tui­te­ment. Refuser ce carac­tère sur­na­tu­rel de notre des­tin, refu­ser la réa­li­té sur­na­tu­relle de notre unique fin suprême, c’est reje­ter tout l’Évangile et toute l’Église. Il faut donc par­tir de là pour com­prendre quelque chose de cette grâce, accep­ter que cette vie nou­velle que nous com­mu­nique Jésus-​Christ, est sur­na­tu­relle. Nous sommes donc tota­le­ment dépen­dants à l’égard de Dieu, nous le sommes dans l’ordre natu­rel, mais aus­si dans l’ordre sur­na­tu­rel, car Dieu est cause pre­mière et totale de tout bien. Nous n’avons jamais l’initiative pre­mière dans la ligne du bien.

Par contre, dans la ligne du péché, oui, nous sommes la cause pre­mière du péché. Dans l’ordre natu­rel, Dieu a la pre­mière ini­tia­tive de tout bien. Dans l’ordre de la grâce, Dieu est cause totale, non pas unique, de n’importe quel mou­ve­ment salu­taire, il en est la source pre­mière. Ça ne veut pas dire que notre liber­té soit sup­pri­mée, mais cette liber­té n’est jamais cause pre­mière dans l’ordre de la grâce.

L’initiative ne revient à cette liber­té que pour refu­ser la grâce et offen­ser Dieu. Est-​ce que la grâce de Dieu peut être don­née à la demande de l’homme ? Il faut répondre que c’est la grâce elle-​même qui nous fait deman­der. Dieu n’attend pas notre vou­loir pour nous puri­fier du péché ; notre volon­té de puri­fi­ca­tion est un effet de l’infusion et de l’opération du Saint-​Esprit en nous. Comme il est écrit dans le Livre des Proverbes « la volon­té est pré­pa­rée par le Seigneur ».

C’est ce que dit aus­si Saint Paul aux Philippiens : « C’est Dieu qui opère en nous le vou­loir et le faire selon son bon plai­sir ».

De même l’accroissement de la foi, le com­men­ce­ment de la foi, l’attrait de la croyance que pro­voque la conver­sion, tout cela est un don de la grâce. Comment agit-elle ?

Par une ins­pi­ra­tion du Saint-​Esprit qui redresse notre volon­té en l’amenant, de l’infidélité à la foi et, de l’impiété à la pié­té, et cela n’est pas de l’ordre natu­rel mais sur­na­tu­rel. Saint Paul l’affirme clai­re­ment aux Philippiens : « Nous avons confiance que celui qui a com­men­cé en nous cette belle œuvre, la mène­ra à son terme jusqu’au jour du Christ Jésus ».

Et puis, il y a cette autre affir­ma­tion de Saint Paul « C’est par la grâce que vous êtes sau­vés moyen­nant la foi, et cela ne vient pas de vous ; c’est le don de Dieu ».

La foi n’est donc pas natu­relle sinon nous pour­rions alors consi­dé­rer d’une cer­taine manière comme fidèles tous ceux qui sont étran­gers à l’Église du Christ. Certains subor­donnent l’aide de la grâce à l’humilité ou à l’obéissance de l’homme. Ils se trompent, c’est le don de la grâce qui nous per­met d’être obéis­sants et humbles. C’est ce que dit encore Saint Paul : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » ou encore :« C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis ». « Nous savons et nous croyons, déclare le Concile d’Orange, que pour tous ceux qui dési­rent être bap­ti­sés, cette grâce, même après la venue du Seigneur, ne se trouve pas dans le libre-​arbitre, mais qu’elle est confé­rée par la libé­ra­li­té du Christ ».

La grâce dépasse nos propres forces

Quand Saint Paul affirme : « Il m’a été fait misé­ri­corde pour que je sois fidèle », il ne dit pas : “ parce que j’étais fidèle ”, mais « pour que je sois fidèle ». Ainsi par nos propres forces, il nous est impos­sible de nous éle­ver à l’ordre de la grâce, il nous est impos­sible de nous rache­ter et de nous divi­ni­ser par nous-​même ; il nous est impos­sible même – ayant été déjà éle­vés à l’ordre de la grâce – d’agir, en quoique ce soit, en confor­mi­té avec cet ordre à moins que d’être aidés par la grâce. « Sans moi, vous ne pou­vez rien faire », nous dit Notre Seigneur. De même que nul homme sans un secours natu­rel du Créateur ne peut accom­plir un acte pro­por­tion­né à sa nature d’homme, de même cet homme sans le secours de l’auteur de la grâce, c’est-à-dire sans la grâce actuelle, ne peut faire aucune action selon la grâce : prier, par­don­ner les offenses, vaquer à l’étude pour l’amour de Dieu. 

Mais alors, me direz-​vous, l’homme qui vit sans la grâce et dans le péché mor­tel ne fait jamais aucun acte bon ? Non, la vie des conver­tis avant leur conver­sion prouve, mani­fes­te­ment, le contraire. On voit en effet des conver­tis qui, au temps de leur péché, ont fait des actes magni­fiques d’abnégation et de bra­voure. Ils ont accom­plis beau­coup d’actes ver­tueux qui ont dis­po­sé leur cœur à se tour­ner vers Dieu par la foi et l’amour. Mais dans la mesure même, où les actes dis­po­saient leur cœur à retrou­ver l’état de grâce, ils étaient accom­plis sous l’influence de la grâce et non pas sous une influence d’ordre sim­ple­ment natu­rel. Sans une aide sur­na­tu­relle, jamais aucun acte, même bon, accom­pli en état de péché ne dis­pose à la vie surnaturelle.

Sommes-​nous vraiment libres ?

Cependant, ce secours divin n’amoindrit pas notre liber­té, au contraire, c’est un tel secours qui donne à notre liber­té de s’exercer et de pas­ser à l’acte.

L’action bonne est toute entière de l’homme ; oui, mais elle est d’abord toute entière de Dieu. La liber­té humaine est toute subor­don­née à la grâce divine, entiè­re­ment dépen­dante de la grâce divine. Lorsque nous accom­plis­sons des actes de patience, de per­sé­vé­rance, de juste dévoue­ment, c’est le Seigneur Lui-​même qui nous les fait accom­plir, même si nous n’en avons pas conscience. Il y a, en effet, une dépen­dance totale de la liber­té humaine à l’égard de la grâce divine en toute œuvre bonne et salu­taire. Il faut faire très atten­tion à ne pas conce­voir le secours divin et la grâce actuelle à la manière d’un secours humain.

Le secours de Dieu est tou­jours requis pour la pré­pa­ra­tion, pour l’accomplissement et pour la conclu­sion de toute œuvre salu­taire. Ce secours de Dieu suf­fit éga­le­ment tou­jours. « Ma grâce te suf­fit », répon­dait Notre Seigneur à la prière de Saint Paul acca­blé de misères. Comme l’affirme le Père Calmel, « s’il en était autre­ment, si la défaillance dans le bien, si le péché devaient être attri­bués à l’insuffisance de la grâce, les pécheurs que nous sommes tous, devraient dire logi­que­ment non pas “ mea culpa ” mais “ Dei culpa ”, c’est la faute de Dieu. Ce qui est absurde ». Dieu veut le salut de tout homme, le Christ est mort pour tout le genre humain, donc tous les êtres libres ont été suf­fi­sam­ment aimés, suf­fi­sam­ment aidés pour faire leur salut, pour accé­der à l’état de grâce, y gran­dir et per­sé­vé­rer jusqu’au ciel. Tous ont donc été aimés suf­fi­sam­ment pour faire leur salut. Qui donc pèche mor­tel­le­ment ne peut s’en prendre qu’à lui-​même et se lais­ser tou­cher par la grâce qui veut le conver­tir. Qui se damne ne peut donc faire le pro­cès de Dieu.

Cela n’enlève pas le mys­tère du péché. Par nature, notre liber­té, comme notre être, est radi­ca­le­ment défectible.

Un pro­blème se pose : si nous ne péchons pas, c’est-à-dire si nous fai­sons le bien c’est parce que la grâce a pré­ve­nu une défaillance tou­jours pos­sible et nous a don­né de faire le bien. Si nous péchons, c’est donc que la grâce ne nous a pas prévenus.

Comment com­prendre alors qu’il n’y aurait pas de la faute de la part de Dieu ? De plus, il paraît évident que si la grâce me pré­ve­nait tou­jours, je ne tom­be­rais jamais.

Le péché ne vient que de l’homme

Alors que répondre ? Eh bien, lorsque la grâce ne pré­vient pas la défaillance du pécheur, c’est parce qu’un refus de notre part a déjà mis un obs­tacle à la grâce. La sous­trac­tion de la grâce est le châ­ti­ment, la juste puni­tion du refus du pécheur. Mais alors cer­tains diront : ce refus eût été impos­sible si Dieu eût déci­dé de l’empêcher. Il fau­dra alors répondre : d’abord que Dieu n’a pas vou­lu notre refus de la grâce, puisqu’il s’agit d’un mal qui s’oppose à sa sain­te­té, mais qu’il l’a per­mis. Or, ce refus dans l’acte libre de la liber­té humaine oblige à remon­ter à cette per­mis­sion divine, jusqu’au mys­tère de la Providence et de la pré­des­ti­na­tion. Et là, il faut rap­pe­ler qu’il n’y a pas de pré­des­ti­na­tion à l’Enfer : il serait absurde en effet que Dieu très Saint des­tine une créa­ture au péché mor­tel et à l’impénitence finale.

Comme l’affirmait le concile d’Orange en 531, « non seule­ment nous ne croyons pas que cer­tains hommes soient pré­des­ti­nés au mal par la Providence divine, mais s’il était des gens qui veuillent croire une telle hor­reur, nous les condam­nons avec toute notre détes­ta­tion ». Donc, à l’homme de se conver­tir libre­ment. C’est pour cela que l’on peut dire que quand Dieu veut per­mettre le refus du pécheur, on ne peut pas assi­mi­ler cette volon­té per­mis­sive à une cause, car encore une fois Dieu ne serait pas le Dieu très Saint. Dans les choses humaines, lorsqu’un chef laisse com­mettre le mal chez ses subor­don­nés, alors qu’il avait effec­ti­ve­ment le pou­voir de l’empêcher, nous tenons à juste titre ce chef pour res­pon­sable du mal. Il en est la cause.

En Dieu, il n’en est pas ain­si. En Dieu, et en Dieu Seul, la volon­té qui per­met n’est point cause du péché. Et ce mal, Dieu ne le per­met que pour un plus grand bien ; pour faire écla­ter sa misé­ri­corde ou, en tout cas, pour mani­fes­ter Sa jus­tice. Ce bien plus grand peut en effet nous échap­per dans telle ou telle situa­tion par­ti­cu­lière ; mais pour l’ensemble du monde, nous savons que Dieu n’a per­mis le pre­mier péché, celui qui devait nous infes­ter tous à l’exception de la Très Sainte Vierge Marie, qu’en vue d’une bien­fait incom­pa­ra­ble­ment supé­rieur, l’incarnation du Fils de Dieu en personne.

Une source d’eau vive

La grâce comme secours divin, infi­ni­ment gra­tuit, la grâce actuelle n’a fina­le­ment de rai­son d’être que par rap­port à la grâce comme vie divine par­ti­ci­pée, comme état de grâce, infi­ni­ment au-​dessus de tous les dons natu­rels. Il y a un lien très étroit entre la grâce comme secours gra­tuit et la grâce comme sain­te­té. On voit cela très net­te­ment chez Saint Paul. Le conver­ti du che­min de Damas fait voir la gra­tui­té totale d’une pre­mière jus­ti­fi­ca­tion par la foi dans le Christ Jésus. Et, d’autre part, l’Apôtre qui disait : « ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus qui vit en moi », nous décrit les fruits de l’état de grâce. Voilà, toutes ces mer­veilles de notre vie spi­ri­tuelle jaillissent dans notre âme, jaillissent dans l’Église d’une seule source : le bon plai­sir de Dieu de faire misé­ri­corde. Il n’existe aucune autre source.

Une fois que la grâce a été mise en notre âme, il existe en nous une source d’eau vive. Mais n’oublions jamais trois choses, écri­vait encore le Père Calmel :

  1. d’abord cette source, c’est Dieu qui l’a mise en nous par pure libéralité ;
  2. ensuite chaque fois qu’elle rafraî­chit notre âme et la nour­rit, c’est Lui et Lui seul qui lui donne de se répandre de cette façon salutaire ;
  3. enfin, lorsque cette source divine devient le point de départ d’un grand fleuve au cours puis­sant et har­mo­nieux, c’est lui qui lui a don­né cet accrois­se­ment, Lui qui la main­tient et qui conti­nue de la développer.

Alors s’il y a des tra­hi­sons, la tra­hi­son des dires, nos tra­hi­sons qui semblent être une déroute de la grâce et de la vie sur­na­tu­relle, la faute n’en est pas au Père du ciel ni à son fils Jésus-Christ.

Tout être humain qui s’enfonce dans le péché, qui aveugle son âme, cet être-​là a été assez défen­du par Dieu, assez aimé, et la faute vient de lui seul.

Enfin, prions. La prière nous sta­bi­li­se­ra dans cet amour infi­ni. Et puis, face à cette mer­veille de la grâce, n’abusons pas des grâces divines, ne mépri­sons pas ces bien­faits intimes que Dieu pro­pose à l’âme. Le gas­pillage de la voca­tion sur­na­tu­relle, voi­là le péril à craindre, le gas­pillage des talents divins.

Ceux qui s’y laissent suc­com­ber sont comme ces amis oublieux que le roi vou­lait invi­ter à son ban­quet et qui s’éloignent ou s’excusent.

Ne répon­dons jamais par une ajour­ne­ment, ou par un recul à la sédui­sante proxi­mi­té de Dieu.

Abbé Xavier Beauvais

Source : L’Acampado n° 171

Illustration : Guernico, La femme sur­prise en adul­tère.

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