Richesse et vie chrétienne : l’Avarice

Le Caravage, La Vocation de Saint Matthieu (détail). Crédits : Wikimedia Commons.

« La peste soit de l’avarice et des ava­ri­cieux ! » Molière a bien trans­crit le sen­ti­ment com­mun dans sa comé­die de L’Avare ; est-​il rien de plus odieux à la socié­té que les Harpagon, ces vieillards recro­que­villés sur eux-​mêmes, dont l’âme est tout entière esclave de leurs richesses ? Les artistes, d’ailleurs, s’en sont sou­vent don­né à cœur joie pour cari­ca­tu­rer ce vice avec un humour de pin­ceau exquis, comme ces deux publi­cains de « la Vocation de Saint Mathieu » du Caravage qui comptent leurs pièces, et, emmu­rés dans leur pas­sion, ne voient et n’entendent pas même ce qui se passe autour d’eux.

Mais si l’on rit volon­tiers, et à juste titre, des situa­tions cocasses dans les­quels les adeptes de ce vice se trouvent sou­vent par leur propre faute, nous ne devons pas omettre pour autant les ter­ribles malé­dic­tions de Notre Seigneur Jésus-​Christ contre les avares, c’est-à-dire ceux qu’il appelle les riches :

Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre conso­la­tion. Malheur à vous qui êtes ras­sa­siés, parce que vous aurez faim. Malheur à vous qui riez main­te­nant, parce que vous serez dans le deuil et les larmes.

Saint Luc VI, 24–25

Pauvres saints ou saints pauvres ?

Frappés dans leur ima­gi­na­tion débri­dée, cer­tains esprits exal­tés du Moyen Âge, à la suite d’un cer­tain Arnaud de Brescia, moine schis­ma­tique qui mour­ra en niant les sacre­ments et l’utilité du sacer­doce, ont par­fois vu dans ces malé­dic­tions de Notre Sauveur une condam­na­tion pure et simple de la pro­prié­té, et de toutes sortes de richesses. Les Vaudois, au XIIème siècle, prê­chaient, sans man­dat de l’Eglise, ni sans avoir reçu les ordres sacrés, un com­mu­nisme qui s’ignorait, sou­hai­tant une Eglise pauvre. Les Frères Apostoliques, reli­gieux illu­mi­nés issus du rameau fran­cis­cain, fini­ront par prê­cher le règne uni­ver­sel de la pau­vre­té, et vivront de rapines mises en commun !

À côté de ces pauvres saints, l’Eglise pro­pose à notre imi­ta­tion d’authentiques saints pauvres : la figure de saint François d’Assise plane bien au-​dessus de ces excès, et son amour de la pau­vre­té lui a valu cet éloge impres­sion­nant du pape Jean XXII qui le cano­ni­sait : « L’image la plus par­faite qui fut de Notre Seigneur Jésus-​Christ. » Saint Pie X mou­rait le 20 sep­tembre 1914 en disant : « Je suis né pauvre, et je meurs pauvre. »

Saint Jean Bosco, qui a tou­jours vécu par­mi les pauvres petits gars de la rue qu’il tâchait d’éduquer, mépri­sait les biens de ce monde, mais cela ne l’empêchait pas de récla­mer, auprès de ses riches bien­fai­teurs, à temps et à contre­temps, au point qu’il pas­sait par­fois des jour­nées entières à rédi­ger des cour­riers pour deman­der de l’argent ! Et il était si habile en cet art, que lorsque le pape Pie IX vou­lut construire à Rome une basi­lique dédié au Sacré-​Cœur, et que le vicaire de Rome lui répon­dait que les finances ne le per­met­traient pas, l’archevêque de Turin, pré­sent alors à Rome lui susur­ra : « Saint Père ! Demandez à Don Bosco ! »

Le saint Curé d’Ars, lui, affir­mait : « Je deviens avare ! C’est fou le bien que l’on peut faire avec de l’argent ! » Il avait en effet besoin de fonds pour orga­ni­ser des mis­sions dans sa paroisse.

Comme tou­jours, la doc­trine de l’Eglise se situe sur une ligne de crète entre deux écueils. D’un côté la recherche effré­née de l’argent, dont notre monde est atteint plus que jamais ; de l’autre, la condam­na­tion de toute pro­prié­té, ou encore la pro­di­ga­li­té exces­sive, de celui qui dépense sans consi­dé­ra­tion. C’est encore la sagesse de saint Thomas d’Aquin, le doc­teur angé­lique et uni­ver­sel, qui nous per­met­tra d’avoir les idées claires sur l’attitude qui doit être celle d’un chré­tien devant les richesses de ce monde.

Tout est une ques­tion de mesure :

En toutes choses, le bien consiste dans une cer­taine mesure.

Somme Théologique, IIa, IIae, Q.CXVIII, art. 1 Corpus.

Or, ce qui déter­mine la mesure, c’est la fin, c’est-à-dire le but à atteindre, ce pour quoi quelque chose existe. 

Les richesses sont un bien pour l’homme dans la mesure où elles lui sont néces­saires à la vie, selon sa condition. 

Remarquons cette der­nière incise, qui répu­gne­rait au plus haut point à notre socia­lisme moderne, adepte du nivel­le­ment géné­ral et de la lutte des classes. « Selon sa condi­tion ». Quelle admi­rable mesure dans ses simples mots ! Implicitement, ce sont toutes les dif­fé­rences sociales qui sont admises, comme un bien vou­lu par Dieu pour l’harmonie de la socié­té, et afin que les plus aisés puissent aider les plus modestes dans « ce qui est néces­saire à la vie ».

Faut-​il dire avec Louis de Funès dans La Folie des Grandeurs : « Les pauvres, c’est fait pour être très pauvres, et les riches très riches ? » Saint Thomas de répondre : « C’est dans l’irrespect de cette mesure que consiste le péché, lorsque qu’un homme désire acqué­rir ou conser­ver ces richesses au-​delà de ce qui est juste. » L’avarice est donc défi­nie ain­si par l’Aquinate : « Amour désor­don­né des richesses. » Désordre, donc péché, et péché qui peut deve­nir mor­tel, si l’âme en arrive à pré­fé­rer les biens de la terre à l’amour de Dieu. « Voulez-​vous rece­voir les sacre­ments ? » deman­dait un prêtre à un pauvre mon­sieur acci­den­té de la route qui vivait ses der­niers ins­tants. « Non mer­ci. Mais dites-​moi, dans quel état est ma voiture ? … »

Voulez-​vous rece­voir les sacre­ments ? » deman­dait un prêtre à un pauvre mon­sieur acci­den­té de la route qui vivait ses der­niers ins­tants. « Non mer­ci. Mais dites-​moi, dans quel état est ma voiture ? … »

Saint Thomas se demande même si l’avarice n’est pas le plus grand des péchés, et, s’il répond par la néga­tive, parce que l’homicide et l’adultère sont plus graves, il pré­cise néanmoins : 

La gra­vi­té du péché peut se mesu­rer éga­le­ment en fonc­tion du bien auquel se sou­met l’appétit humain. Il est plus hon­teux en effet, de se sou­mettre à un bien infé­rieur qu’à un bien plus éle­vé. Or dans les choses humaines, les richesses exté­rieures sont le bien le plus vil. Elles sont en effet infé­rieures au corps ; elles le sont bien plus encore à l’âme, et com­bien plus au bien divin. De ce point de vue, donc, l’avarice a une dif­for­mi­té plus grande. 

Idem, Article 5, corpus

C’est bien cette dif­for­mi­té que l’on retrouve cro­quée par les peintres de la Renaissance et de l’âge Baroque. « L’avare vend son âme » dit l’Ecclésiastique[1]. « L’avare pos­sède une âme étri­quée » ren­ché­rit Cicéron[2].

Un péché capital

À la suite de saint Grégoire le Grand, saint Thomas range l’avarice par­mi les péchés capi­taux, qui engendrent de mul­tiples vices, tous ordon­nés à la même fin, deve­nue idée fixe : la pos­ses­sion ou la conser­va­tion des richesses. À la lec­ture de cette liste, on ne peut pas ne pas pen­ser, avec frayeur, au traître Judas : « Les filles de l’avarice sont la tra­hi­son, la fraude, la super­che­rie, le par­jure, le trouble, les vio­lences et l’endurcissement du cœur. »

Quant au châ­ti­ment de l’avare, il nous suf­fit de relire la para­bole de Lazare dans l’évangile :

Il y avait un homme riche, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie. Un pauvre, nom­mé Lazare, était cou­ché à sa porte, cou­vert d’ul­cères, et dési­reux de se ras­sa­sier des miettes qui tom­baient de la table du riche ; et même les chiens venaient encore lécher ses ulcères. Le pauvre mou­rut, et il fut por­té par les anges dans le sein d’Abraham. Le riche mou­rut aus­si, et il fut ense­ve­li dans le séjour des morts ; il leva les yeux ; et, tan­dis qu’il était en proie aux tour­ments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Il s’é­cria : « Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau et me rafraî­chisse la langue ; car je souffre cruel­le­ment dans cette flamme. » Abraham répon­dit : « Mon enfant, souviens-​toi que tu as reçu tes biens pen­dant ta vie, et que Lazare a eu les maux pen­dant la sienne ; main­te­nant il est ici conso­lé, et toi, tu souffres. D’ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui vou­draient pas­ser d’i­ci vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire. » Le riche dit : « Je te prie donc, père Abraham, d’en­voyer Lazare dans la mai­son de mon père ; car j’ai cinq frères. C’est pour qu’il leur atteste ces choses, afin qu’ils ne viennent pas aus­si dans ce lieu de tour­ments. » Abraham répon­dit : « Ils ont Moïse et les pro­phètes ; qu’ils les écoutent. » Et il dit : « Non, père Abraham, mais si quel­qu’un des morts va vers eux, ils se repen­ti­ront. » Et Abraham lui dit : « S’ils n’é­coutent pas Moïse et les pro­phètes, ils ne se lais­se­ront pas per­sua­der quand même quel­qu’un des morts ressusciterait. 

Luc, XVI, 19–31

Et en saint Mathieu, Notre-​Seigneur aver­tit ses dis­ciples : « Je vous le dis, il est plus facile à un cha­meau de pas­ser par le chas d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux.[3] »

Prenons bien soin de médi­ter cette para­bole qui nous concerne tous. Tous, en effet, nous sommes affai­blis par les bles­sures du péché ori­gi­nel, par­mi les­quels la concu­pis­cence des yeux, qui nous incline de manière désor­don­née vers la pos­ses­sion des richesses. « Il l’a frap­pé là où cela fait le plus mal, dit l’adage popu­laire, au por­te­feuille ! » Il y a un Harpagon qui som­meille en cha­cun de nous, et en cha­cun de nos enfants. Tâchons alors de nous pré­ser­ver de ce vice et d’éduquer nos enfants à l’esprit de pau­vre­té loué par Notre- Seigneur : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux leur appar­tient » [4]. Souvenons-​nous aus­si que de l’esprit de pau­vre­té dans les familles dépend beau­coup l’essor des voca­tions. « Quand il eut enten­du ces paroles, le jeune homme s’en alla, tout triste, parce qu’il avait de grands biens[5]. »

Comment lutter contre l’avarice ? 

Il s’agit donc de pra­ti­quer la ver­tu contraire, qui est la libé­ra­li­té (à ne pas confondre avec le libé­ra­lisme, qui est une chi­mère abo­mi­nable !). « Dieu, dit saint Ambroise, a don­né à cer­tains hommes avec sur­abon­dance, pour que ceux-​ci puissent acqué­rir le mérite d’un juste par­tage[6]. » . Le propre de cette ver­tu est de don­ner, comme le dit Aristote cité par saint Thomas : « La carac­té­ris­tique du libé­ral est de don­ner avec abon­dance. »

Mais ne nous y trom­pons pas, de même que le vice d’avarice peut exis­ter chez des pauvres, atta­chés aux riens qu’il pos­sède, on peut trou­ver cette ver­tu chez les indi­gents, comme chez cette veuve que Notre-​Seigneur donne en exemple à ses apôtres, « parce qu’elle a don­né de son indi­gence[7]. » Loin de nous d’encourager la négli­gence ! La libé­ra­li­té tient le milieu entre l’avarice et la pro­di­ga­li­té, qui est elle-​même un péché, celui de l’enfant « pro­digue ». Aussi, quel que soit notre niveau de vie, appre­nons à nos en­fants à être éco­nomes et soi­gneux de leurs affaires, mais éga­le­ment à prê­ter volon­tiers, à don­ner géné­reu­se­ment, à ne pas se répandre en larmes capri­cieuses lorsqu’ils ont per­du quelque bien auquel ils tenaient et, sur­tout, à prendre en pitié ceux qui sont plus à plaindre que nous. En ce temps de Carême, souvenons-​nous que l’Eglise recom­mande, en plus de la prière et du jeûne, l’aumône.

En outre, un excellent moyen de se pré­ser­ver de l’avarice est de se sou­ve­nir de sa fin « Memento finis ; souviens-​toi de ta fin » dit l’Ecclésiastique. Toutes ces richesses aux­quelles nous avons ten­dance à lier notre exis­tence, nous ne les empor­te­rons pas dans la tombe. 

Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme ? 

Matt. XVI, 26

Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa jus­tice, et tout le reste vous sera don­né par surcroît. 

Matt. VI, 33

Et si l’épreuve vient nous frap­per, au point que nous devions man­quer cruel­le­ment, que sur les lèvres de tous les membres de la famille, on puisse lire les mots du saint Homme Job : 

Dieu a don­né, Dieu a repris, que le nom du Seigneur soit béni !

Job, XXI, 1

Source : Le Seignadou, avril 2025. 

Notes de bas de page
  1. X, 10[]
  2. De Officiis, I,20[]
  3. Math. XIX, 24[]
  4. Math. V,3[]
  5. Matthieu, XIX, 20[]
  6. Sermon sur saint Luc, XII, 18[]
  7. Marc, XII, 44[]