La joie de la Croix

Croix au cimetière de Bercy, Paris.

La joie sans la croix est éphé­mère. La croix sans la joie est celle du mau­vais larron.

La cou­leur litur­gique des temps de la sep­tua­gé­sime, du Carême et de la Passion est le vio­let. Cette cou­leur est propre, en effet, à la gra­vi­té, à la com­pas­sion, au renon­ce­ment qu’inspire chez le chré­tien la Croix de Jésus.

Le vio­let est un mélange de rouge et de bleu. Le rouge est celui du Sang de Notre Seigneur, et le bleu repré­sente sa divi­ni­té, et aus­si le Ciel. C’est parce que Jésus est Dieu que ses souf­frances sont rédemp­trices et nous obtiennent le bon­heur du Ciel. Le sacri­fice du Rédempteur pro­cure au Père éter­nel une gloire infi­nie et aux âmes de bonne volon­té le salut éter­nel. Au milieu de beau­coup de tri­bu­la­tions qui les ont éprou­vés (les fidèles des églises de Macédoine), leur joie a été pleine (2 Cor. VIII, 2).

Le vio­let litur­gique n’est donc pas la cou­leur des « faces de carême » condam­nées par Notre Seigneur : Et lorsque vous jeû­nez, ne pre­nez pas un air sombre, comme les hypo­crites, qui exté­nuent leur visage, pour faire paraître aux hommes qu’ils jeûnent ; en véri­té, je vous le dis, ils ont reçu leur récom­pense. Pour toi, quand tu jeûnes, par­fume ta tête et lave ton visage, afin qu’il ne paraisse pas aux hommes que tu jeûnes, mais à ton Père qui est pré­sent dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le ren­dra (Mat. VI, 16–18).

L’intelligence de la souf­france chré­tienne se conjugue avec la joie. En voi­ci les raisons :

  • Porter notre croix avec Jésus-​Christ nous arrache au péché, nous replace dans l’amitié divine, contri­bue à notre sanc­ti­fi­ca­tion, autant de motifs de joie. Je suis rem­pli de conso­la­tion, je sur­abonde de joie au milieu de toutes mes tri­bu­la­tions. (2 Corinthiens VII, 4). Une âme dont les souf­frances se mul­ti­plient n’est pas cepen­dant pri­vée de toute conso­la­tion, et elle s’aperçoit avec bon­heur des fruits de ver­tu que sa patience lui fait recueillir. Lorsqu’elle se sou­met de bon cœur à la volon­té de Dieu, tout ce que les souf­frances ont de pénible et de dur lui devient un sujet de conso­la­tion et de confiance (Imitation de JC, Livre II, ch.12).
  • En Jésus-​Christ cru­ci­fié se trouve l’espérance d’une cou­ronne impé­ris­sable. Per cru­cem ad lucem, par la croix vers la lumière. Les souf­frances de cette vie n’ont aucune pro­por­tion avec la gloire qui vous est pro­mise dans l’autre vie (Rom. VIII, 18).
  • Nous éten­dons sur ce monde, spé­cia­le­ment sur les pauvres pécheurs, les bien­faits de la Croix. Une âme qui s’élève, élève le monde (Elisabeth Leseur).
  • Notre connais­sance de l’Amour de Notre Seigneur, qui a tant souf­fert pour nous, est aug­men­tée. Notre croix est une par­celle de la Sienne et Il la porte plus que vous (un moine). On éprouve de la joie à contem­pler ce qu’on aime, et cette joie que nous donne l’objet contem­plé accroît encore notre amour (St Thomas, IIa IIæ, q. 180 a. 7, ad 1).

De fait, les mar­tyrs connaissent une joie qui n’est pas de ce monde. Aucune colère, ran­cune, épou­vante, ne les animent. Ils remer­cient leurs bour­reaux, prient pour eux, leur par­donnent. Ils chantent en des­cen­dant dans l’arène. Ne voyez qu’un sujet de joie, mes frères, dans les épreuves qui tombent sur vous (Jac. I, 2). Le mar­tyre Tiburce, comme il mar­chait pieds nus sur des char­bons ardents, disait : « Il me semble que je marche sur des roses, au nom de Jésus-​Christ » (Ia IIæ, q. 38, a. 4)

La petite Anne de Guigné a très bien expri­mé cette réa­li­té de la joie qu’obtient le sacri­fice, qui est un effort d’amour pour Dieu : « On a bien des joies sur la terre, mais elles ne durent pas ; celle qui dure, c’est d’a­voir fait un sacri­fice ». Un péché, un caprice d’un ins­tant, la recherche désor­don­née de ses aises, engendrent tou­jours tris­tesse et remords, mais un vrai sacri­fice, un effort de cha­ri­té sont tou­jours sui­vis d’une joie et d’une force inté­rieures. A leur dou­leur je ferai suc­cé­der l’al­lé­gresse (Jérémie XXXI, 13).

Un pas­sage de la Passion selon saint Luc décrit bien cela : Père, si vous vou­lez, détour­nez de moi ce calice. Cependant, que ce ne soit pas ma volon­té, mais la vôtre qui soit faite. Et lui appa­rut, (venant) du ciel, un ange qui le récon­for­tait. Et, se trou­vant en ago­nie, il priait plus ins­tam­ment, et sa sueur devint comme des gouttes de sang, qui tom­baient sur la terre. S’étant rele­vé de (sa) prière, il vint vers les dis­ciples, qu’il trou­va plon­gés dans le som­meil à cause de la tris­tesse. Et il leur dit : « Pourquoi dormez-​vous ? Levez-​vous et priez, afin que vous n’en­triez point en ten­ta­tion » (Luc, XXII, 39–46). La conso­la­tion de l’Ange pour Notre Sauveur, la sainte éner­gie du divin Réveilleur, mais l’accablement pour les trois apôtres, qui s’enfuiront ensuite. Pierre renie­ra son Maître.

La joie sans la croix est éphé­mère. La croix sans la joie est celle du mau­vais larron.

La joie, c’est le repos de la volon­té dans le bien pos­sé­dé (Ia q. 59 a. 4 ad 2), enseigne saint Thomas. Or, la souf­france, vou­lue ou accep­tée, nous fait renon­cer à nous-​même par amour pour Dieu, le Bien par excel­lence. Ainsi, notre joie, à Pâques, sera à la mesure de notre géné­ro­si­té pen­dant ce carême.

Concrètement, com­ment pas­ser un carême digne de ce nom ?

  • Prier davan­tage et mieux. La médi­ta­tion quo­ti­dienne de quelques ver­sets du pré­cieux petit livre L’imitation de Jésus-​Christ, la réci­ta­tion du Rosaire, l’assistance en semaine à la Sainte Messe, qui réjouit notre jeu­nesse, sont de bonnes résolutions.
  • Dès le matin, for­mu­ler l’intention claire et déter­mi­née de tout offrir par amour pour Celui qui s’est livré pour nous (Gal. II, 20).
  • Sanctifier donc son devoir d’état, mieux l’accomplir, dans un esprit de pénitence.
  • Mortifier sa langue, ban­nis­sant en par­ti­cu­lier toute médi­sance. Du pro­chain, dire du bien ou rien.
  • Réaliser ce que nous repor­tons à plus tard depuis tant de temps.
  • Prier, se sacri­fier pour la conver­sion des pauvres pécheurs.
  • Accepter les souf­frances impré­vues (sinon par le Bon Dieu), sans se plaindre ; depuis cet auto­mo­bi­liste qui ne démarre pas au feu vert, jusqu’à une mala­die, en pas­sant par des anti­pa­thies, ou des contra­rié­tés répé­tées : NPSP ! Ne Pas Se Plaindre !
  • Ajouter des péni­tences volon­taires dans l’usage de la nour­ri­ture et de la bois­son, et sur­tout celui du télé­phone por­table, réduit au strict minimum.
  • Préparer une très bonne confession.

Rappelons-​nous que la vraie joie a des racines en forme de croix, comme le disait un moine, et que souf­frir avec Notre Seigneur, ce n’est déjà plus souf­frir. Nul n’est heu­reux comme un vrai chré­tien ! (Blaise Pascal).

Que Jésus et Marie, « la confi­ture des croix », vous bénissent.