L’autorité dans sa pureté infinie

Il en est qui vont dans la vie apeu­rés. Leurs ancêtres ou eux-​mêmes ont tant souf­fert ; ils courbent le dos pour se rape­tis­ser devant la rafale tou­jours atten­due. Il y a les forts. Ceux-​là ont tou­jours réus­si ; ils ont, par for­ma­tion pro­fes­sion­nelle ou par héré­di­té, l’habitude du com­man­de­ment. Enfin, il y a les révol­tés ; eux, ils ne construisent pas, ils appellent aux armes.

Jésus a une âme de chef, de sei­gneur, de prince. Même s’il refuse le secours de la force maté­rielle, cer­tai­ne­ment pour se pré­ser­ver de l’aventure, il est incon­tes­ta­ble­ment un chef. Absolument Seigneur dans cette per­son­na­li­té divine qui pré­existe à sa nais­sance humaine, il mani­feste avec la sim­pli­ci­té divine dans cette âme qu’il s’est créée cette auto­ri­té pure et totale.

Les foules le constatent, et avec admi­ra­tion, elles s’écrient : « Quelle auto­ri­té en cet homme ! Quelles dif­fé­rences avec nos scribes ! » L’évangile nous montre, tant de fois, l’auditoire de Jésus arra­ché par la majes­té du Rabbi, à sa fami­lia­ri­té habi­tuelle. C’est bien simple, quand on l’écoute, on a l’impression d’être intel­li­gent, d’être libre, d’être soi. Pourtant, Jésus n’est pas fami­lier. Les 12, ses intimes, se taisent quand il parle, pros­ter­nés dans une crainte sur­na­tu­relle qu’ils ne peuvent s’expliquer. S’il y eut ten­dresse et inti­mi­té très forte, il n’y eut jamais cama­ra­de­rie. D’ailleurs, les Apôtres ser­vaient ins­tinc­ti­ve­ment le « Maître » dont le main­tien majes­tueux les domi­nait. Et la grande âme de Jésus les ini­tiait à la crainte filiale que doit avoir l’âme adop­tée par Dieu, à son image, lui le Fils unique en qui le Père met toutes ses com­plai­sances. Qui com­mande en Lui, est-​ce le Dieu fait homme, est-​ce l’homme-​Dieu ? En lui la royau­té d’origine et la royau­té de conquête ne font qu’un, et s’illustrent l’une l’autre mer­veilleu­se­ment. Mais c’est tou­jours sa per­sonne divine qui ordonne.

Jésus n’a pas cette honte du com­man­de­ment qu’on remarque chez les timides. Interrogez-​les, ces ven­deurs et ces chan­geurs bous­cu­lés ce matin dans le Temple par cet homme seul qui affronte le sys­tème. Et s’ils se taisent, deman­dez aux bes­tiaux effrayés. Par quelques paroles conser­vées de lui, on réa­lise le ton supé­rieur sans for­fan­te­rie qui l’animait…

Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous faites bien… Je le suis en effet.

Peut-​être lui avait-​on dit dans son enfance qu’il était de souche royale, qu’il était le des­cen­dant de David, le roi fas­tueux et batailleur. Mais son âme, il l’avait lui-​même créée, avec sa force et son auto­ri­té éter­nelle. Il était celui qui com­mande même à la tem­pête, parce que la tem­pête recon­nais­sait en lui la voix de son créateur.

Car dans la créa­tion que Dieu a faite, c’est de Jésus que pro­cède tout pou­voir ; celui de l’homme sur la nature, du mari sur la femme, des parents sur les enfants. Alors, c’est avec jus­tesse que Jésus se dépeint jugeant les hommes à la fin du monde… 

Le Fils de l’homme vien­dra un jour dans sa majes­té, tous les anges lui fai­sant cor­tège ; il s’assoira sur le trône de sa majes­té, et toutes les nations seront convo­quées devant lui. 

Quand on a lu ces textes, on découvre tout son sens au témoi­gnage de saint Jean dans le pro­logue : « Le Verbe s’est fait chair, et il a habi­té par­mi nous, plein de grâce et de véri­té ; nous avons vu la gloire du Fils unique du Père. »

Jésus était pro­fon­dé­ment fier, divi­ne­ment fier. Oui, pro­fon­dé­ment et divi­ne­ment, ain­si que le prouvent ses dires sur lui-​même, les direc­tives à ses fidèles, sa manière d’agir et celle de dis­cu­ter. À la femme adul­tère, un seul « ne pèche plus » suf­fi­ra. C’est l’accent divin du « lève-​toi et marche ! », c’est la parole qui tra­verse la mort qui appelle Lazare. Et la force de cette parole, comme de son ton, suf­fi­ra à cette âme éga­rée de se retrouver.

Ses dires sur lui-​même dénotent une abso­lue confiance en son juge­ment sur sa mis­sion et sa des­ti­née. Quand il demande à ses dis­ciples ce que l’on dit de lui, ce n’est pas cette ques­tion que nous nous posons peut-​être par­fois. Il vou­lait, et nous le voyons dans la suite du dia­logue, leur don­ner l’occasion de dire leur foi en lui. Et Pierre au grand cœur sera l’élu. C’est bien, Pierre, « ce n’est ni la chair, ni le sang qui t’ont révé­lé cette véri­té, mais mon Père lui-​même qui habite aux deux »… Il n’y a que la source de véri­té qui peut apprendre aux hommes le vrai de lui.

Fils de Dieu, un avec le Père, le Créateur, Jésus ne se croit et ne se pro­clame rien de moins. Oser cela ! Les prêtres en feront les frais lorsqu’il se fera légis­la­teur… « Moïse vous a pres­crit… et moi je vous dis… » Le Fils de l’homme est maître du sab­bat, et il a l’autorité pour inter­pré­ter la Loi. Mieux ! Son pou­voir modé­ra­teur et conduc­teur s’étend à toutes les nations et à tous les temps, car la sagesse consom­mée en lui n’a plus à faire de pro­grès… alors, « allez, ensei­gnez toutes les nations en mon nom… je suis avec vous jusqu’à la fin des siècles. »

On dirait cer­tain jour qu’il est comme éton­né – mais il ne l’est pas – de sa propre gran­deur ; ain­si quand il dit à la Samaritaine : « Si tu savais qui est celui qui te parle ». Est-​ce son huma­ni­té qui est sur­prise par la gran­deur qu’elle a reçue ? Non… Il exige le don total de ceux qu’il sait ses créa­tures, et c’est parce qu’il est Dieu qu’il peut dire l’impensable : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi, est indigne de moi. »

Jésus appa­raît donc durant sa vie publique comme dépo­si­taire d’une auto­ri­té sin­gu­lière : il prêche avec auto­ri­té, il a pou­voir de remettre les péchés, pou­voir sur le sab­bat. Pouvoir tout reli­gieux d’un envoyé divin, devant lequel les Juifs se posent la ques­tion essen­tielle : par quelle auto­ri­té fait-​il ces choses ? À cette ques­tion, Jésus ne répond pas direc­te­ment. Mais les signes qu’il accom­plit aiguillent les esprits vers une réponse : il a pou­voir sur la mala­die et la mort, sur les élé­ments, sur les démons, et il agit à chaque fois en son nom et par lui-​même. Le pou­voir qu’il a refu­sé tenir de Satan, lorsque ce der­nier lui susur­ra le « tibi dabo », il l’a reçu de Dieu, du Père éter­nel. Cependant, ce pou­voir, il ne s’en pré­vaut point par­mi les hommes. Alors que les chefs de ce monde montrent le leur en exer­çant la domi­na­tion, lui se tient par­mi les siens comme celui qui sert. Il est Maître et Seigneur, mais il est venu pour ser­vir et don­ner sa vie. Et c’est pour­quoi il prend ain­si la condi­tion d’esclave que tout genou flé­chi­ra fina­le­ment devant lui.

La fier­té, cette assu­rance qui n’écrase pas… c’est une ver­tu peu com­mune chez les hommes. Elle est plu­tôt rare, si l’on entend une fier­té qui ne dégé­nère pas en orgueil ; et qui sache, d’autre part, résis­ter à la ten­ta­tion de la révolte ou du néant. L’homme qui n’a qu’une fier­té super­fi­cielle et arro­gante voit ses ver­tus s’évanouir au jour de l’épreuve, quand le mal­heur fond sur lui. Or l’heure de l’épreuve fut aus­si celle où toute son auto­ri­té res­plen­dit : « Ma vie, nul ne la prend c’est moi qui la donne. » Voyez-​le en pré­sence de ses enne­mis, les sol­dats venus pour l’arrêter, aus­si bien que les juges qui se sont juré de le mettre à mort ; quelle digni­té dans ses atti­tudes, ses affir­ma­tions, ses silences, son calme, si grand, si beau que le pro­cu­reur romain fut dans un violent éton­ne­ment. La conscience que Jésus a de son auto­ri­té éclate en cette parole que l’on a conser­vée de lui : Je suis une pierre, un roc : « Quiconque se jet­te­ra contre elle, s’y bri­se­ra ; ceux sur les­quels elle tom­be­ra, seront écrasés ».

Nous ne connaissons pas notre bonheur…

Les sacre­ments, nous les avons tous les jours à por­tée main. À tel point que nous pour­rions croire que nous pou­vons dis­po­ser du Bon Dieu. Mais pour nos malades, pour ceux qui n’ont cette chance qu’une fois par mois… Quelque fois, le cœur com­blé, l’âme sereine se met à chan­ter. C’est ce qui est arri­vé à l’un de nos nom­breux malades suite à la visite de l’un de vos prêtres.

Hier dans l’après-midi j’ai reçu mon confes­seur. Moment pri­vi­lé­gié. Il est venu me por­ter un geste simple celui de la confes­sion et de la com­mu­nion, si simple en appa­rence, et pour­tant capable de remettre les acquis en place, de réta­blir l’axe intérieur.

Le geste qui redresse

Il y a des gestes qui ne s’expliquent pas, ils se reçoivent. La main qui bénit, le signe de croix, le pain rom­pu, tout cela appar­tient à une gram­maire plus ancienne que les mots. La confes­sion, elle, est un retour à la ver­ti­cale, un homme se tient debout devant un autre homme, et pour­tant c’est le ciel qui écoute. Ce n’est pas un acte de fai­blesse, mais de luci­di­té. On ne s’y effondre pas, on s’y recompose.

La simplicité du redressement

Ce geste est simple, quelques paroles, un silence, une abso­lu­tion. Mais dans cette sim­pli­ci­té se cache une archi­tec­ture invi­sible. Chaque mot pro­non­cé, chaque faute nom­mée, chaque par­don reçu, remet en ordre les pierres du temple inté­rieur. Ce que la vie dis­perse, le doute, la fatigue, la colère, la confes­sion le ras­semble. Elle ne console pas, elle cla­ri­fie. Elle ne caresse pas, elle rétablit.

Le corps du Christ, l’axe du monde

Puis vient la com­mu­nion. Le pain, si ordi­naire, devient centre. Le corps du Christ n’est pas une méta­phore, c’est une pré­sence. Celui qui com­mu­nie ne s’évade pas du monde, il s’y repo­si­tionne. Tout ce qui était flou devient net. Tout ce qui était dis­per­sé se range autour de ce centre. C’est le moment où l’homme cesse de se cher­cher il se tient.

La verticalité retrouvée

Dans ce geste, il y a la pure­té du retour. L’âme, lavée, retrouve sa ligne. Le corps, nour­ri, retrouve sa place. Et le monde, autour, reprend sa cohé­rence. Ce n’est pas un miracle, c’est un réajus­te­ment. Un rap­pel que la foi n’est pas un refuge, mais une structure.

L’ordre intérieur

Recevoir le corps du Christ, c’est accep­ter de ren­trer dans l’ordre. Non celui des hommes, mais celui du réel. C’est recon­naître que la lumière ne vient pas de soi, mais qu’elle passe à tra­vers. C’est se tenir dans la clar­té, sans fier­té ni honte, sim­ple­ment debout, en ce qui concerne le com­mun des mor­tels ! Pour moi c’est autre chose. Ce geste, si simple, remet tout en place : le cœur, la pen­sée, la mémoire, la direc­tion. Il ne change pas le monde, mais il redresse l’homme. Et dans ce redres­se­ment, il y a déjà une vic­toire silen­cieuse, mais totale. »

Source : Le Seignadou – Septembre 2026