Pas de spiritualité sans théologie

Les Focolari (ou Œuvre de Marie, selon son titre cano­nique et offi­ciel, à la suite de sa recon­nais­sance ecclé­siale en juin 1990 comme asso­cia­tion inter­na­tio­nale de fidèles) sont un mou­ve­ment assez peu connu en France, mais qu’on pour­rait rap­pro­cher à très gros traits du cou­rant charismatique.

En effet, ce qui frappe lorsqu’on étu­die les docu­ments qui le pré­sentent (et, au pre­mier chef, ceux éma­nant des Focolari eux-​mêmes, notam­ment sur leurs sites inter­net), c’est le même mélange éton­nant et déto­nant que l’on trouve dans la plu­part des groupes cha­ris­ma­tiques catho­liques : l’alliance de la fer­veur, d’un enga­ge­ment reli­gieux sou­vent admi­rable, de cer­taines pra­tiques tra­di­tion­nelles, mais aus­si d’affirmations et de cou­tumes étranges, voire tout à fait contraires à la pra­tique inin­ter­rom­pue de l’Église catholique.

La source de cette caco­pho­nie, me semble- t‑il, est l’absence d’une théo­lo­gie forte et enra­ci­née dans la Tradition de l’Église, qui aurait per­mis aux intui­tions spi­ri­tuelles des fon­da­teurs de se déve­lop­per dans un sens par­fai­te­ment catholique.

Cette ana­lyse, ce n’est pas moi qui la fais, mais un bien illustre pré­dé­ces­seur. Oui, il a man­qué à Chiara Lubich, fon­da­trice des Focolari en 1943, comme aux créa­teurs des com­mu­nau­tés cha­ris­ma­tiques dans les années soixante-​dix, de ren­con­trer des clercs « suf­fi­sam­ment armés de science his­to­rique, de saine phi­lo­so­phie et de forte théo­lo­gie pour affron­ter sans péril les dif­fi­ciles pro­blèmes sociaux vers les­quels ils étaient entraî­nés par leur acti­vi­té et leur coeur, et pour se pré­mu­nir, sur le ter­rain de la doc­trine et de l’obéissance, contre les infil­tra­tions libé­rales et pro­tes­tantes ».On aura recon­nu ici un extrait de la lettre Notre charge apos­to­lique écrite par saint Pie X à pro­pos du mou­ve­ment Le Sillon, il y a un siècle exactement.

Les fon­da­trices des Focolari, jeunes filles ita­liennes pro­fon­dé­ment catho­liques et enflam­mées de zèle pour le Christ, méri­taient sans aucun doute les éloges que le bien­heu­reux pon­tife ne ménage pas aux fon­da­teurs du Sillon : « vaillante jeu­nesse », « âmes éle­vées, supé­rieures aux pas­sions vul­gaires et ani­mées du plus noble enthou­siasme pour le bien », « amour pour Jésus-​Christ et pra­tique exem­plaire de la reli­gion », etc.

Pourtant, le même pape n’hésite pas à qua­li­fier, au final, ce Sillon dont il a fait au départ de si beaux éloges, avec des mots redou­tables comme « misé­rable affluent du grand mou­ve­ment d’apostasie ».

Cette Lettre sur le Sillon montre com­ment seule une théo­lo­gie vrai­ment catho­lique per­met d’accueillir la plus haute géné­ro­si­té spi­ri­tuelle, le plus grand radi­ca­lisme évan­gé­lique, dans une fidé­li­té sûre à la Révélation.

Les mots qu’employait Chiara Lubich, et qui sont en soi des mots magni­fiques, sont repris un à un par Notre charge apos­to­lique pour en écar­ter tout le venin des erreurs modernes. Car si ce néces­saire tra­vail de pré­ci­sion, de cla­ri­fi­ca­tion, n’est pas accom­pli, on abou­tit ordi­nai­re­ment à « une construc­tion pure­ment ver­bale et chi­mé­rique ou l’on voit miroi­ter pêle-​mêle et dans une confu­sion sédui­sante les mots de liber­té, de jus­tice, de fra­ter­ni­té et d’amour, d’égalité et d’exaltation humaine, le tout basé sur une digni­té humaine mal com­prise ».

Si donc le mou­ve­ment des Focolari est moins connu en France, le pré­sent dos­sier per­met de mieux com­prendre, à par­tir de réa­li­tés actuelles et vivantes, com­ment, en débu­tant de façon « digne d’éloge et d’admiration », il est mal­heu­reu­se­ment pos­sible d’aboutir à une « défor­ma­tion de l’Évangile » si l’on oublie par exemple, comme le dit saint Pie X, que « les vrais amis du peuple ne sont ni révo­lu­tion­naires ni nova­teurs, mais tra­di­tio­na­listes ».

Abbé Régis de Cacqueray †, Supérieur du District de France

Source : Éditorial de Fideliter n° 197

Capucin de Morgon

Le Père Joseph fut ancien­ne­ment l’ab­bé Régis de Cacqueray-​Valménier, FSSPX. Il a été ordon­né dans la FSSPX en 1992 et a exer­cé la charge de Supérieur du District de France durant deux fois six années de 2002 à 2014. Il quitte son poste avec l’ac­cord de ses supé­rieurs le 15 août 2014 pour prendre le che­min du cloître au Couvent Saint François de Morgon.