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Y a-t-il un droit naturel à la liberté religieuse ?

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État de la question

Le Concile Vatican II enseigne que la liberté religieuse 

consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part soit des individus, soit des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres.

Dignitatis Humanae n°2

Cette déclaration contredit les enseignements du magistère traditionnel. Elle reprend des propositions condamnées par le magistère, en particulier dans l’encyclique Quanta cura : « La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme. Ce droit doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société bien organisée ». Ou encore : « la meilleure condition de la société est celle où on ne reconnaît pas au pouvoir le devoir de réprimer par des peines légales les violations de la religion catholique, si ce n’est dans la mesure où la tranquillité publique le demande ». [1]

Pourtant certains textes antérieurs au concile Vatican II ne pourraient-ils pas être considérés comme des préparations plus ou moins éloignées à ce que celui-là affirmera ? C’est ce que le Concile prétendait lui-même : « Traitant de cette liberté religieuse, le Saint Concile entend développer la doctrine des Souverains Pontifes les plus récents sur les droits inviolables de la personne humaine et l’ordre juridique de la société » [2].

Il y a tout d’abord des textes qui, bien qu’ils traitent de la tolérance religieuse, semblent annoncer le droit de ne pas être empêché dont parle la déclaration Dignitatis humanæ. Ainsi dans l’allocution Ci Riesce, le pape Pie XII dit :

Peut-il se faire que, dans des circonstances déterminées, Il [Dieu] ne donne aux hommes aucun commandement, n’impose aucun devoir, ne donne même aucun droit d’empêcher et de réprimer ce qui est faux et erroné ? Un regard sur la réalité autorise une réponse affirmative.

Discours à des juristes italiens (6 décembre 1953) dans Documents Pontificaux de Sa Sainteté Pie XII (désormais noté DP), éd. Saint Augustin, tome 15 : 1953, p. 615

Contre les totalitarismes, les papes ont par ailleurs enseigné que la personne humaine avait des droits inaliénables sur lesquels l’État n’avait aucun pouvoir. Ainsi le pape Pie XII dans son radio message de Noël 1942 disait qu’il fallait protéger

le respect et l’exercice pratique des droits fondamentaux de la personne, à savoir : le droit à maintenir et à développer la vie corporelle, intellectuelle et morale, en particulier le droit à une formation et à une éducation religieuses ; le droit au culte de Dieu, privé et public, y compris l’action charitable religieuse.

Pie XII, Message de Noël du 24 décembre 1942, dans La paix intérieure des nations (désormais noté PIN), collection « Les enseignements pontificaux » par les moines de Solesmes, Desclée, 1962, n° 803-804.

1. Nature et dignité humaine

A. Liberté et Dignité

1. Libre-arbitre et liberté morale

Le libre-arbitre est une propriété de la volonté qui, étant ordonnée au bien universel, n’est pas déterminée à tel ou tel bien. Elle domine les biens particuliers (indifferentia dominatrix voluntatis circa objectum non ex omni parte bonus) [3] et doit donc se déterminer elle-même indépendamment de toute nécessité intérieure.

La liberté morale concerne l’usage du libre-arbitre qui, ayant pour objet le bien, ne se tourne vers le mal que par défaillance. Le péché n’est tout au plus qu’un signe de l’existence du libre-arbitre, comme la maladie est un signe que l’animal est vivant. Mais la liberté morale ne se définit pas par rapport au péché (pas plus que la vie ne se définit par rapport à la maladie) [4]

2. Lois civiles

L’homme n’est pas un individu isolé. Par nature il vit en société et donc ne peut atteindre sa propre fin qu’en cherchant le bien commun de cette société. La loi éternelle, qui est la règle suprême, doit être particularisée par l’autorité de la société. Voilà pourquoi le pape Léon XIII donne cette définition de la liberté que Mgr Lefebvre qualifiait de « plénière » [5] :

Dans une société d’hommes, la liberté digne de ce nom ne consiste pas à faire tout ce qui nous plaît : ce serait dans l’État une confusion extrême, un trouble qui aboutirait à l’oppression ; la liberté consiste en ce que, par le secours des lois civiles, nous puissions plus aisément vivre selon les prescriptions de la loi éternelle.

« ut per leges civiles expeditius possis secundum legis æternæ præscripta vivere » (Léon XIII, encyclique Libertas, dans PIN n°185).

3. Dignité humaine

Il existe dans la nature humaine une dignité que l’on appeler « radicale » ou « ontologique » en raison de son caractère spirituel.

            La dignité, faisant référence à la bonté, sera plus justement attribué en raison de l’agir bon et vertueux qu’en raison de la simple nature. C’est la dignité morale ou opérative. Ainsi saint Thomas enseigne que

Par le péché l’homme s’écarte de l’ordre prescrit par la raison ; c’est pourquoi il déchoit de la dignité humaine qui consiste à naître libre et à exister pour soi ; il tombe ainsi dans la servitude qui est celle des bêtes, de telle sorte que l’on peut disposer de lui selon qu’il est utile aux autres, selon le Psaume (49, 21) : “L’homme, dans son orgueil ne l’a pas compris ; il est descendu au rang des bêtes ; il leur est devenu semblable” .

2-2, q. 64, art. 2, ad 3um.

Le magistère de l’Eglise a assumé cet enseignement :

La liberté, cet élément de perfection pour l’homme, doit s’appliquer à ce qui est vrai et à ce qui est bon (…) Si l’intelligence adhère à des opinions fausses, si la volonté choisit le mal et s’y attache, ni l’une ni l’autre n’atteint sa perfection, toutes deux déchoient de leur dignité native et se corrompent. Il n’est donc pas permis de mettre au jour et d’exposer aux yeux des hommes ce qui est contraire à la vertu et à la vérité, et bien moins encore de placer cette licence sous la tutelle et la protection des lois.

Léon XIII, encyclique Immortale Dei du 1er novembre 1885, dans PIN n°149.

B. Les droits fondamentaux de la personne humaine

1. Devoirs et droits naturels

            L’homme a été créé dans un ordre social qu’il doit préserver et dans les limites duquel il doit agir. A ce devoir correspond le droit ou faculté morale d’agir. Par exemple, au devoir naturel des parents d’éduquer leurs enfants correspond le droit de poursuivre cette œuvre d’éducation. Ainsi au devoir de rendre un culte à Dieu correspond le droit naturel de rendre un culte à Dieu.

            Seule la vérité et le bien ont des droits, l’erreur ou le mal moral n’ont jamais de droits. Tout au plus, les circonstances peuvent obliger celui qui a la charge du bien commun de tolérer l’erreur ou le mal moral (pour éviter un plus grand mal).

            Certains ont pensé que l’ignorance dont souffriraient par exemple les adeptes des fausses religions pourrait leur permettre de jouir d’un certain droit. C’est oublier que celui-ci est objet de justice et qu’il est donc « extérieur » au sujet ; il se définit indépendamment des intentions que l’agent a en l’exerçant. L’ignorance invincible excuse de la faute, mais ne rend pas bon, ni licite un acte en soi mauvais. La conscience erronée lie l’errant, mais non pas la société. Elle ne donne aucun droit objectif à professer ou à pratiquer l’erreur.

            Le pape Léon XIII dit bien :

Le droit est une faculté morale, et, comme nous l’avons dit et comme on ne peut trop le redire, il serait absurde de croire qu’elle appartient naturellement, et sans distinction ni discernement, à la vérité et au mensonge, au bien et au mal. Le vrai, le bien, on a le droit de les propager dans l’État avec une liberté prudente, afin qu’un plus grand nombre en profite. Mais les doctrines mensongères, peste la plus fatale de toutes pour l’esprit, mais les vices qui corrompent le cœur et les mœurs, il est juste que l’autorité publique emploie sa sollicitude à les réprimer, afin d’empêcher le mal de s’étendre pour la ruine de la société.

Léon XIII, encyclique Libertas du 20 juin 1888 dans PIN n° 207.

C’est ce qu’affirme la célèbre et très concise formule du pape Pie XII : « Ce qui ne répond pas à la vérité ou la loi morale n’a objectivement aucun droit à l’existence,  ni à la propagande, ni à l’action » [6]

2. Droits civils

            Le droit naturel est directement fondé sur la nature de l’homme. Il doit être complété et précisé par le droit civil décrété par l’autorité politique en vue du bien commun de la société dont elle a la charge. Les circonstances étant diverses, le droit civil est établi par la vertu de prudence de celui qui détient l’autorité.

            Ainsi pour raison de prudence, le libre exercice des faux cultes peut en certains cas être garanti par le droit civil d’un pays catholique. Mais cela ne pourra jamais être un droit naturel. Ce qu’affirme le pape Léon XIII :

Il n’est aucunement permis de demander, de défendre ou d’accorder sans discernement la liberté de la pensée, de la presse, de l’enseignement, des religions, comme autant de droits que la nature a conférés à l’homme…  Il suit pareillement que ces diverses sortes de libertés peuvent, pour de justes causes, être tolérées, pourvu qu’un juste tempérament les empêche de dégénérer jusqu’à la licence et au désordre.

Léon XIII, ibidem, n° 229.

3. Droits abstraitement ou concrètement considérés

            Devant des États totalitaires, les papes ont pu énoncer le devoir et le droit de rendre un culte à Dieu sans préciser la nature du seul culte qu’Il agrée c’est-à-dire sans dire explicitement que la seule liberté religieuse qui existe concrètement est celle de l’Eglise catholique. Ils ont défendu le droit fondamental d’exercer le vrai culte divin, droit que les régimes athées et persécuteurs ne veulent pas reconnaître.

            C’est ainsi que des papes ont défendu une certaine liberté religieuse. Le pape Léon XIII dans son encyclique Libertas, par exemple, dit que

L’homme a dans l’État le droit de suivre, d’après la conscience de son devoir, la volonté de Dieu, et d’accomplir ses préceptes sans que rien puisse l’en empêcher. Cette liberté, la vraie liberté, la liberté digne des enfants de Dieu, qui protège si glorieusement la dignité de la personne humaine, est au-dessus de toute violence et de toute oppression, elle a toujours été l’objet des vœux de l’Église et de sa particulière affection.

Léon XIII, ibidem, n° 215.

C’est de ce droit dont a parlé, par exemple, le pape Pie XI contre le nazisme persécuteur de l’Eglise en Allemagne :

Le croyant a un droit inaliénable à professer sa foi et à la vivre comme elle veut être vécue. Des lois qui étouffent ou rendent difficile la profession et la pratique de cette foi sont en contradiction avec le droit naturel.

Pie XI, encyclique Mit brennender Sorge du 14 mars 1937, éd. La Bonne Presse, Paris, 1937, p. 23.

            Dans ces textes et autres semblables, les expressions « suivre la volonté de Dieu », « croyant », « professer sa foi », « culte de Dieu », « professer la religion » désignent explicitement la religion quelle qu’elle soit, naturelle ou positive, par laquelle Dieu aurait pu vouloir être honoré, mais implicitement elles ne peuvent être appliqués qu’à la seule vraie religion positive : l’Eglise catholique exclusivement.

            Il faut donc distinguer entre un droit subjectif, abstrait (l’homme par nature a le droit de rendre un culte à Dieu) et le droit objectif, concret (en matière de culte, l’homme n’a d’autre droit concret que de s’unir à celui que Jésus-Christ rend à son Père en faisant partie de son Eglise, l’Eglise catholique).

            Les papes n’ont jamais parlé d’un droit à professer un faux culte ! Le droit objectif et réel ne peut pas faire abstraction de l’Eglise comme le rappelait le pape Pie XI dans son encyclique Non abbiamo bisognono du 29 juin 1931 sur l’Action catholique :

Nous avons dit : “les droits sacrés et inviolables des âmes et de l’Église”. Il s’agit du droit qu’ont les âmes de se procurer le plus grand bien spirituel sous le magistère et l’œuvre éducative de l’Église, divinement constituée unique mandataire de ce magistère et de cette œuvre, en cet ordre surnaturel fondé dans le sang du Dieu Rédempteur, nécessaire et obligatoire pour tous, afin de participer à la divine Rédemption. Il s’agit du droit des âmes ainsi formées à communiquer les trésors de la Rédemption à d’autres âmes, en collaborant à l’activité de l’apostolat hiérarchique. C’est en considération de ce double droit des âmes que Nous Nous disions récemment heureux et fier de combattre le bon combat pour la liberté des consciences, non pas (comme certains, par inadvertance peut-être, Nous l’ont fait dire) pour la liberté de conscience, manière de parler équivoque et trop souvent utilisée pour signifier l’absolue indépendance de la conscience, chose absurde en une âme créée et rachetée par Dieu.

            Le pape Pie XII parlait avec la même précision :

Le respect de la personne humaine, des droits humains intangibles et, plus précisément, de ceux de l’individu et de la famille, parmi lesquels se trouvent la pleine liberté d’exercer le vrai culte divin et le droit pour les parents d’élever les enfants et de pourvoir à leur éducation, est un des principes fondamentaux sur lesquels doit se baser une “politique chrétienne”.

Allocution à la jeunesse démocrate-chrétienne de Berlin-Ouest, 28 mars 1957, dans PIN n° 1252.

2. Le magistère conciliaire

A. Le concile Vatican II

1. D’un droit naturel à un droit civil

            Le concile Vatican II ne reconnaît pas de droit naturel au faux culte, mais un droit naturel de ne pas être empêché par quelque pouvoir humain que ce soit.

            Selon lui, c’est un droit naturel, et non pas seulement un droit civil, car il est fondé « dans la dignité même de la personne humaine » et oblige donc toujours et partout. Il ne s’agit pas d’un droit à être toléré puisque la tolérance ne peut être l’objet d’un droit naturel, étant essentiellement dépendante des circonstances particulières.

            Ce droit naturel doit être reconnu par la loi : « ce droit de la personne humaine à la liberté religieuse dans l’ordre juridique de la société doit être reconnu de telle manière qu’il constitue un droit civil » (Dignitatis humanæ n° 2a). C’est l’État qui doit faire en sorte que « nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres » (ibidem). Ce serait donc un devoir pour l’État de ne pas empêcher les faux cultes, mais de leur accorder la même liberté qu’à l’Eglise.

            Or c’est ce qu’ont condamné tous les papes. Nous citions le pape Pie IX, citons Léon XIII :

La liberté de culte, considérée dans son rapport à la société, est fondée sur ce principe que l’État, même dans une nation catholique, n’est tenu de professer ou de favoriser aucun culte ; il doit rester indifférent au regard de tous et en tenir un compte juridiquement égal. Il n’est pas question ici de cette tolérance de fait, qui en des circonstances données, peut être concédée aux cultes dissidents ; mais bien de la reconnaissance accordée à ceux-ci, droits mêmes qui n’appartiennent qu’à l’unique vraie religion, que Dieu a établie dans le monde et a désignée par des caractères et des signes clairs et précis, pour que tous puissent la reconnaître comme telle et l’embrasser. Aussi bien, une telle liberté place-t-elle sur la même ligne la vérité et l’erreur, la foi et l’hérésie, l’Église de Jésus-Christ et une quelconque institution humaine.

Lettre E giunto à l’empereur du Brésil, 19 juillet 1889, dans PIN n° 234 et 235.

2. L’État devant la vérité et les erreurs religieuses

            Selon le concile Vatican II, la vie religieuse de la personne humaine échappe à l’autorité de l’État qui, toujours selon lui, est  incapable d’interdire un culte religieux au seul motif qu’il serait faux. L’ordre social en effet jouirait d’une certaine autonomie par rapport au droit positif divinement révélé. L’État ne pourrait interdire une manifestation religieuse qu’en raison « de l’ordre public » [7] ou de la « moralité publique » [8] c’est-à-dire en raison de motifs extrinsèques. La vérité ou la fausseté de la religion n’interviendrait nullement dans l’action de l’État par rapport à la vie religieuse.

En outre, par nature, les actes religieux par lesquels, en privé ou publiquement, l’homme s’ordonne à Dieu en vertu d’une décision personnelle, transcendent l’ordre terrestre et temporel des choses. Le pouvoir civil, dont la fin propre est de pourvoir au bien commun temporel, doit donc, certes, reconnaître et favoriser la vie religieuse des citoyens, mais il faut dire qu’il dépasse ses limites s’il s’arroge le droit de diriger ou d’empêcher les actes religieux.

Dignitatis Humanae n°3e

            Cette affirmation reviendrait à dire que l’Eglise s’est trompée pendant des siècles en exigeant de l’État précisément le contraire. En 1953 encore, sous le pape Pie XII, le protocole final du concordat avec l’Espagne statuait : « On n’autorisera pas d’autres cérémonies ni d’autres manifestations que celles de la religion catholique ».

            Il faut au contraire dire que dès que la vie religieuse se manifeste par des actes extérieurs, elle devient cause d’édification ou de scandale. L’État peut donc empêcher les actes religieux qui nuisent au bien commun temporel (en lui-même et dans son ordination au bien commun éternel) en violant le culte ou la doctrine de la religion catholique. C’est ainsi que le pape Pie IX condamnait cette proposition : « la meilleure condition de la société est celle où on ne reconnaît pas au pouvoir le devoir de réprimer par des peines légales les violations de la religion catholique, si ce n’est dans la mesure où la tranquillité publique le demande. [9]

                        Par ailleurs l’État est lui aussi une créature qui doit reconnaissance, culte, et soumission à Dieu. Comment un droit naturel pourrait-il l’obliger à laisser liberté aux fausses religions et ainsi à violer le droit strict que Dieu possède sur lui ? Comment pourrait-il mettre sur un pied d’égalité ces fausses religions et Notre Seigneur Jésus-Christ à qui tout pouvoir a été donné au ciel et sur la terre (cf. Mat 28, 18), sans commettre une faute grave de lèse-majesté ? Le devoir de l’État est de reconnaître la royauté du Christ et d’empêcher, autant que faire se peut, le mal de l’erreur religieuse de se répandre.

                        Notre-Seigneur n’est pas facultatif. Le Pape Pie XI enseignait que le mépris dont il est l’objet était la source de tous les maux dont souffre le monde moderne :

Dans la première Encyclique qu’au début de Notre Pontificat Nous adressions aux évêques du monde entier, Nous recherchions la cause intime des calamités contre lesquelles, sous Nos yeux, se débat, accablé, le genre humain. Or, il Nous en souvient, Nous proclamions ouvertement deux choses : l’une, que ce débordement de maux sur l’univers provenait de ce que la plupart des hommes avaient écarté Jésus-Christ et sa loi très sainte des habitudes de leur vie individuelle aussi bien que de leur vie familiale et de leur vie publique ; l’autre, que jamais ne pourrait luire une ferme espérance de paix durable entre les peuples tant que les individus et les nations refuseraient de reconnaître et de proclamer la souveraineté de Notre Sauveur. C’est pourquoi, après avoir affirmé qu’il fallait chercher la paix du Christ par le règne du Christ, Nous avons déclaré Notre intention d’y travailler dans toute la mesure de Nos forces ; par le règne du Christ, disions-Nous, car, pour ramener et consolider la paix, Nous ne voyions pas de moyen plus efficace que de restaurer la souveraineté de Notre-Seigneur.

Pie XI, encyclique Quas Primas, dans PIN n° 521.

B. Le pape Benoît XVI

1. La simple religion naturelle

            Le pape Benoît XVI explicite toute sa pensée sur ce sujet dans un Discours aux juristes catholiques italiens du 9 décembre 2006, ainsi que dans l’exhortation Ecclesia in Medio Oriente du 14 septembre 2012. Le pape insiste sur le fait qu’il y a une juste autonomie de la société civile par rapport aux différentes traditions religieuses et par rapport à l’Eglise, mais pas par rapport à l’ordre moral de la loi naturelle. « Ces valeurs, avant d’être chrétiennes, sont humaines, c’est-à-dire qu’elles ne laissent pas indifférente et silencieuse l’Église, qui a le devoir de proclamer avec fermeté la vérité sur l’homme et sur son destin » [10] Ou encore : « Affirmer pour autant que ces droits ne sont que des droits chrétiens de l’homme, n’est pas juste. Ils sont simplement des droits exigés par la dignité de toute personne humaine et de tout citoyen quels que soient ses origines, ses convictions religieuses et ses choix politiques » [11].

            C’est ainsi que cette autonomie doit se définir comme une « saine laïcité » qui non seulement n’exclut pas l’intervention de l’Eglise et des religions, mais l’exige même parce que la religion est le fondement qui donne à la loi morale son caractère absolu. La religion doit être reconnue comme une organisation d’utilité publique ayant le droit d’intervenir sur le terrain social. « Il s’agit de montrer que sans Dieu, l’homme est perdu et que l’exclusion de la religion de la vie sociale, en particulier la marginalisation du christianisme, mine les bases mêmes de la coexistence humaine » [12].

            La liberté des religions dont parle le pape Benoît XVI est au service de leur plus petit dénominateur commun, d’un fond qui leur serait commun. Or les papes dans le passé ont pu parler d’un droit abstrait à rendre un culte à Dieu, mais ils se sont toujours bien gardés de prétendre qu’il pourrait exister une simple religion naturelle qui se retrouverait dans toutes les religions. Pour eux concrètement, seul le culte catholique était agréable à Dieu, et seul il avait gardé les éléments sains de la « religion naturelle ».

            Par ailleurs cette façon de parler de la liberté religieuse la cantonne positivement dans l’ordre naturel des choses. C’est méconnaître la royauté sociale de Notre-Seigneur et oublier que les fausses religions, par le seul fait qu’elles détournent de l’Eglise catholique, entraînent les âmes en enfer. C’est du naturalisme. Le pape saint Pie X condamnait la thèse de la séparation de l’Eglise et de l’État en ces termes :

Cette thèse est la négation très claire de l’ordre surnaturel ; elle limite, en effet, l’action de l’État à la seule poursuite de la prospérité publique durant cette vie, qui n’est que la raison prochaine des sociétés politiques, et elle ne s’occupe en aucune façon, comme lui étant étrangère, de leur raison dernière qui est la béatitude éternelle proposée à l’homme quand cette vie si courte aura pris fin.

Saint Pie X, encyclique Vehementer nos du 11 février 1906.

2. Droit à l’apostasie

            Par ailleurs pour Benoît XVI, si l’homme religieux c’est « quiconque croit en Dieu et à sa présence transcendante dans le monde [13]», la liberté religieuse, elle, s’étend jusqu’au rejet de la religion :

Toute personne doit pouvoir exercer librement le droit de professer et de manifester individuellement ou de manière communautaire, sa religion ou sa foi, aussi bien en public qu’en privé, dans l’enseignement et dans la pratique, dans les publications, dans le culte et dans l’observance des rites. Elle ne devrait pas rencontrer d’obstacles si elle désire, éventuellement, adhérer à une autre religion ou n’en professer aucune.

Benoît XVI, discours du 1er janvier 2011.

L’enseignement du pape [émérite] dépasse-t-il celui du concile Vatican II ? En tous les cas, aucun texte du magistère antérieur ne pourra être cité pour défendre ce qui pour un catholique correspond à une l’apostasie.

Conclusion : discontinuité entre le magistère constant de l’Eglise et le magistère conciliaire

                        L’allocution Ci Riesce où le pape Pie XII affirme qu’il peut se faire qu’il n’y ait « aucun droit d’empêcher et de réprimer ce qui est faux et erroné » est la même où il affirme (nous l’avons cité plus haut) : « ce qui ne répond pas à la vérité ou la loi morale n’a objectivement aucun droit à l’existence,  ni à la propagande, ni à l’action ». Le pape ne parle donc pas de droit naturel à de ne pas être empêché par quelque pouvoir humain que ce soit, mais affirme simplement qu’il ne revient pas aux individus d’empêcher des manifestations publiques, et que, dans certaines circonstances, l’État lui-même doit tolérer les faux cultes en leur attribuant un droit civil à l’existence.

                        Quant à voir entre les droits humains énoncés par le magistère traditionnel et le droit à la liberté religieuse une continuité, la question a été réglée depuis longtemps. Dans les Doutes sur la liberté religieuse que Mgr Lefebvre envoyait à Rome en 1987, cette question du droit subjectif à la liberté de la vraie religion enseignée par les papes d’avant le Concile est longuement étudiée. Déjà certains avaient cru voir dans cette doctrine traditionnelle un moyen de comprendre la liberté religieuse de Vatican II. La réponse de Mgr Lefebvre est sans appel. La voici :

Prétendre que le magistère de l’Eglise puisse tirer de cette doctrine catholique et de la continuité invariable de ses affirmations dans la bouche des papes, comme par un ‘développement homogène’, une doctrine d’un droit objectif à la liberté religieuse qui appartiendrait indistinctement aux adeptes de toutes les religions, c’est une erreur, une absurdité, une imposture, une hérésie, puisqu’elle attribue à l’Eglise la capacité de se contredire, un impiété enfin, puisqu’elle condamne l’Eglise à nous mentir sans vergogne en disant : ‘rassurez-vous, il y a continuité’ alors qu’il y a au contraire rupture évidente.

Doutes sur la liberté religieuse envoyés à Rome par Mgr Lefebvre en 1987, ouvrage qu’il appelait « un document fondamental sur cette question de vie ou de mort pour l’Eglise ».

Abbé Thierry Gaudray, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X

Source : Vu de Haut n°20, « Vatican II, les points de rupture : actes du colloque des 10 et 11 novembre 2012 ». Vu de haut est la revue de l’Institut Universitaire Saint-Pie X.

Notes de bas de page

  1. Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum, auctore Henrico Denzinger, editio XII quam paravit Clemens Bannwart, Fribourg, Herder, 1921 (désormais noté Dz) n° 1690 et 1689[]
  2. Dignitatis humanæ n° 1c[]
  3. Définition tirée de Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, 1-2, q.10, a.2.[]
  4. « Ad rationem liberi arbitrii non pertinet ut indeterminate se habeat ad bonum vel ad malum : quia liberum arbitrium per se in bonum ordinatum est, cum bonum sit objectum voluntatis, nec in malum tendit nisi propter aliquem defectum, quia apprehenditur ut bonum ; cum non sit voluntas aut electio nisi boni, aut apparentis boni : et ideo ubi perfectissimum est liberum arbitrium, ibi in malum tendere non potest, quia imperfectum esse non potest. Sed hoc ad libertatem arbitrii pertinet ut actionem aliquam facere vel non facere possit, et hoc Deo convenit ; bona enim quæ facit potest non facere ; nec tamen malum facere potest » (Saint Thomas, Super Sent., lib. 2 d. 25 q. 1 a. 1 ad 2).[]
  5. Mgr Lefebvre, Ils l’ont découronné, éd. Fideliter, Escurolles, 1987,  p. 34.[]
  6. Pie XII, Discours à des juristes italiens (6 décembre 1953) dans DP, p. 616.[]
  7. Dignitatis humanæ n° 2[]
  8. Dignitatis humanæ n° 7[]
  9. Proposition condamnée dans l’encyclique Quanta cura, Dz 1689.[]
  10. Benoît XVI, discours aux juristes catholiques italiens du 9 décembre 2006.[]
  11. Benoît XVI, exhortation Ecclesia in Medio Oriente du 14 septembre 2012.[]
  12. Benoît XVI, ibidem.[]
  13. Benoît XVI, discours aux juristes catholiques italiens du 9 décembre 2006.[]

Abbé Thierry Gaudray

FSSPX