Méditation du Père de Chivré pour le Vendredi Saint.
Il est quatre heures du matin, il fait froid, sur les pavés de la cour brûle un brasero autour duquel servantes, serviteurs et soldats se chauffent et commentent les événements qui se déroulent devant eux entre Jésus et Pilate. Pierre a suivi son Maître, une femme le reconnaît, ironique et le regard inquisiteur elle lui demande : « N’es-tu pas du nombre de Ses disciples ? ». Pierre répond en plastronnant : « Mais non, je ne connais pas cet homme ». L’accent du cher Galiléen réfute sa propre négation, il perd la tête et il affirme de plus belle : « Je ne connais pas cet homme ». Messieurs, le respect humain est le péché du sexe fort : le moment est venu de m’approcher des sacrements, mais mon chef de service va le savoir… « Je ne connais pas cet homme ». Je voudrais bien aller à la Messe mais j’ai une situation officielle… je vous dis que je ne connais pas cet homme. Père de famille, c’est le moment de respecter les lois du foyer… « Je ne connais pas cet homme ». Homme d’affaires, Dieu passe avant le veau d’or, le dimanche avant le commerce… « Je ne connais pas cet homme ». Jeune homme, c’est le moment d’affronter vos premières luttes, à vous forger, à vous sculpter un visage d’homme et non pas à vous maquiller d’une figure de femme… « Je ne connais pas cet homme ». Ah ! Malheureux lâches ! Mère de famille, les deuils se présentent à vous comme une croix lourde à porter, non, je préfère m’étourdir… « Je ne connais pas cet homme ». Jeune fille, je suis avant tout soucieuse de mes succès mondains, la piété verra plus tard … « Je ne connais pas cet homme ». Non, vous ne le connaissez point, mais Lui vous connaît bien et, lorsqu’il passera devant vous, poussé par le cortège de vos lâchetés pour s’entendre prononcer la sentence de mort par le Pilate de votre cœur qui s’appelle l’ambition, Lui déçu, vous fixera longuement de ce regard insupportable de loyauté et de tendresse, de ce regard qui vous poursuit sans que rien ne puisse le faire disparaître : « Mon enfant ne t’avais-je pas dit : le coq n’a pas encore chanté trois fois et tu m’as renié ! ». Et nous sortons pour pleurer amèrement car, au fond de notre cœur, nous vous aimons toujours mon pauvre Jésus-Christ !
Délivrez Barrabas !

La valetaille de Pilate entoure Jésus, les soldats romains contiennent difficilement la foule béate, surexcitée par l’éternelle méthode des meneurs : on lui dit de crier, elle crie, de tuer elle tuera, la foule n’a pas changée… et les meneurs non plus. Le procureur romain est sur son trône d’ivoire : faible de volonté, il aime se donner l’apparence de la force. Ses gardes, ses satellites et ses soldats l’entourent : je suis Pilate l’ambitieux, je défendrai timidement Jésus, mais surtout pas d’histoires, je veux bien imposer silence à toutes les menaces mais pas à celles de ne plus être l’ami de César… L’ami de César… la grande anxiété des hommes, celle à laquelle on immole la Foi de sa jeunesse et les convictions de son cœur. Il s’agit de prendre une responsabilité d’être vraiment un chef et tu proposes, Pilate, de délivrer ce fripon de Barrabas ! « Qui voulez-vous que je vous délivre ? Jésus ou Barrabas ? ». La politique de l’apparence… « Barrabas, délivrez Barrabas ! Tu as entendu, Pilate ? ». Voilà où l’on en arrive lorsqu’on veut sauver son fauteuil d’ivoire, son siège de député ou de sénateur, plutôt que de délivrer la vérité. Pilate, tu es un dégouttant personnage, tu peux laver tes mains, lâche que tu es, mais tu ne réfléchis donc pas que lorsqu’on est au pouvoir pour se laver les mains dans l’eau du respect humain, il faut à un moment donné abandonner les rênes de l’autorité au caprice criminel des satellites qui t’entourent… tu en sais quelque chose, Pilate de tous les temps ! Tu demandes à Jésus : « Qu’est-ce que la vérité ? ». Pilate, il y a des hommes qui, à cause de leur mauvaise foi et de leur ambition, ne méritent plus qu’on leur dise ce qu’est la vérité. Va‑t’en, quitte ton trône d’ivoire, sors de la Judée, nouveau Caïn poursuivi par le remords, reviens en Italie, traverse les Alpes et, dans un dernier acte de lâcheté, jette-toi dans les eaux du Rhône pour ne plus reparaître aux yeux de l’humanité.
Crucifie-le !

D’ailleurs, qu’importe aux Juifs ta lâcheté, ils n’en crient que plus fort ; « Tolle, tolle, crucifige eum ». Comme je reconnais bien ma voix dans cette clameur ! C’était une passion à satisfaire, une colère à manifester, une médisance à exprimer, une vengeance à réaliser, une malhonnêteté morale ou pécuniaire à m’accorder. Le Christ de mon baptême était là : « Tu n ’as pas le droit de faire cela », et mes passions se sont mises à hurler : enlevez-moi cet homme, je ne veux plus le voir, il est trop pur pour la grossièreté de de mes appétits, trop noble pour l’infériorité de mes sentiments, enlevez-le, dis-je, et emmenez-le loin de moi dans la cour du Prétoire, à la colonne de la flagellation, humiliez-le un peu en le dépouillant devant tout le monde de ses vêtements, déchirez-lui les épaules à coup de fouets armés de balles de plomb, creusez sa chair en de sanglants sillons, mettez ses os à nu et, pendant ce temps-là, moi le voluptueux je me coucherai sur des roses, alourdi par la mollesse et la sensualité, mon visage en arrivera à perdre les traces de toute énergie et je me garderai bien de savoir imposer à ma nature rebelle les exigences libératrices de la pénitence chrétienne. Les trois quarts des fautes n’auraient pas lieu si nous étions des mortifiés et des âmes de prière. Et pourtant : « Ecce homo », voilà l’homme, voilà l’état dans lequel nous l’avons mis. Jouisseurs de mon époque, par pitié pour cet homme à la chair en lambeaux, arrêtez donc vos regards éteints, à force de luxure, sur ces plaies sanglantes. Vous les adorateurs de votre corps, ayez donc devant le Christ attaché à la colonne de votre volupté un sursaut d’énergie, un cri de repentir devant ce sang qui gicle sous les fouets pour en laver votre âme…

Alors, les horreurs de la voix douloureuse commencent. Une tablette suspendue au cou, une croix de 90 kilos lui accablant les épaules, le Sauveur monte au Calvaire précédé de deux bandits et suivi d’une foule exaspérée. Subitement au détour d’une rue, Il croise se Mère… Deux cœurs qui bondissent, deux regards qui se croisent, une Mère et un Fils, une Mère et un Dieu. On peut avoir une pierre à la place d’un cœur, une pierre elle-même se liquéfierait devant un pareil spectacle. Je me demande comment les soldats ont eu le courage de continuer… Oh Madame Marie ! Devant ce Fils et devant cette victime, priez beaucoup pour les pauvres pécheurs de 1937[1] car ils ne savent ce qu’ils font… Parlez-Lui des apostats, parlez-Lui des laïcisés, parlez-lui des communistes, parlez-Lui aussi, Madame Marie, d’un pays qui s’appelle la France et que vous avez beaucoup aimé…

Cette méditation est extraite de : Carnets Spirituels (prédications du R.P. de Chivré) N°88 – mars 2026. Pour découvrir les oeuvres du Père de Chivré, rendez-vous sur le site de l’Association du R.P. de Chivré

Images : Godong /©Wikipedia Commons /Collections personnelles
- Date à laquelle le Père de Chivré prononce sa conférence.[↩]








