L’autorité, véritable enjeu du Synode (III)

Statue de saint Pierre, basilique Notre-Dame de Brebières en Picardie. Crédit : Philippe Lissac / Godong


L’autorité selon Vatican II ? « Un par­ti au pou­voir et tous les autres en pri­son »[1] (Mikhaïl Tomski).

1. « L’injustice réus­sie d’un fait ne porte pas pré­ju­dice au carac­tère invio­lable du droit ». Cette pro­po­si­tion condam­née, la 61e du Syllabus de Pie IX, décrit assez bien la pas­to­rale du Pape François, du moins, en tout cas, en ce qu’elle ne renie pas dans la pra­tique l’admission des pécheurs publics à la récep­tion de la sainte eucha­ris­tie. Et bien­tôt peut-​être la béné­dic­tion des unions LGBT ? Nous pour­rions aus­si mettre en paral­lèle cette pro­po­si­tion du Syllabus avec la récente des­ti­tu­tion de Mgr Strickland. Mais déjà, en 1976, le catho­lique per­plexe et stu­pé­fait avait pu voir la condam­na­tion d’un « Séminaire sau­vage », le Séminaire d’Ecône, où Mgr Lefebvre, l’ancien arche­vêque de Dakar ne fai­sait pour­tant qu’appliquer les décrets du saint concile de Trente.

2. Cette manière d’exercer l’autorité cor­res­pond à un chan­ge­ment de défi­ni­tion dans la nature même de l’autorité. En effet, si celle-​ci consacre et impose le fait, c’est parce qu’il est l’expression brute du Nombre, la volon­té d’une majo­ri­té. L’autorité devient alors ce qu’elle est dans le Contrat social de Rousseau, c’est-à-dire l’expression de la volon­té géné­rale. Elle devient aus­si ce qu’elle est dans le moder­nisme, c’est-à-dire l’expression de la Conscience com­mune du Peuple de Dieu.

3. Le bien com­mun n’est donc plus exac­te­ment, dans le moder­nisme de Vatican II, ce qu’il était jusqu’ici, dans la doc­trine de l’Église, basée sur l’explication qu’en ont don­née Aristote et saint Thomas. Pour ces der­niers, le bien com­mun est la Fin, c’est-à-dire la pre­mière cause à laquelle tout le reste est sus­pen­du et en vue de laquelle tout le reste doit s’organiser ; et cette Fin, cette cause, est d’abord la trans­mis­sion du dépôt de la foi, l’expression de la double loi divine, natu­relle et révé­lée, à laquelle les hommes doivent confor­mer leurs actes s’ils veulent obte­nir le salut éter­nel de leurs âmes. Avec Vatican II et François, le bien com­mun est celui d’une « Fraternité uni­ver­selle », c’est-à-dire d’une com­mu­nion vou­lue pour elle-​même, ou plu­tôt vou­lue comme le signe d’espérance de l’unité de tout le genre humain. Non pas une Fin mais un signe – ou un sacre­ment. La consti­tu­tion pas­to­rale Gaudium et spes affirme en effet que « en pro­cla­mant la très noble voca­tion de l’homme et en affir­mant qu’un germe divin est dépo­sé en lui, ce saint Synode offre au genre humain la col­la­bo­ra­tion sin­cère de l’Église pour l’instauration d’une fra­ter­ni­té uni­ver­selle qui réponde à cette voca­tion » (Avant-​propos, n° 3). En consé­quence de quoi la consti­tu­tion dog­ma­tique Lumen gen­tium défi­nit l’Église comme un « Peuple mes­sia­nique », c’est à dire : « pour tout l’ensemble du genre humain le germe le plus sûr d’unité, d’espérance et de salut », envoyé « au monde entier […] comme lumière du monde et sel de la terre » (cha­pitre II, n° 9). La mis­sion de l’Église est celle d’un témoi­gnage, expres­sion de la conscience com­mune du Peuple de Dieu qui cris­tal­lise les besoins de l’humanité, et c’est pour­quoi l’autorité se défi­nit dans l’Église comme un ser­vice, dans la mesure où elle sanc­tionne cette expres­sion et en assure la permanence.

4. Le Compendium du Catéchisme de l’Église catho­lique publié en 2005 sous la res­pon­sa­bi­li­té de Benoît XVI disait d’ailleurs déjà, au n° 15 : « À qui est confié le dépôt de la foi ? Depuis les Apôtres, le dépôt de la foi est confié à l’ensemble de l’Église. Avec le sens sur­na­tu­rel de la foi, le Peuple de Dieu tout entier, assis­té de l’Esprit Saint et gui­dé par le Magistère de l’Église, accueille la Révélation divine, la com­prend tou­jours plus pro­fon­dé­ment et s’attache à la vivre ». Révélation qui s’identifie avec la conscience com­mune, rebap­ti­sée « sens sur­na­tu­rel de la foi ». Le Compendium reprend ici le n° 91 du Catéchisme de l’Église catho­lique : « Tous les fidèles ont part à la com­pré­hen­sion et à la trans­mis­sion de la véri­té. Ils ont reçu l’onction de l’Esprit-Saint qui les ins­truit et les conduit vers la véri­té tout entière ». Et dans l’Exhortation Verbum Domini, qui tire en 2010 les conclu­sions du synode de 2008, le Pape Benoît XVI décla­rait aus­si que « La Parole du Verbe fait de nous non seule­ment les des­ti­na­taires de la Révélation divine, mais aus­si ses mes­sa­gers »[2]. […] « Puisque tout le Peuple de Dieu est un peuple » envoyé « , le Synode a réaf­fir­mé que » la mis­sion d’annoncer la Parole de Dieu est le devoir de tous les dis­ciples de Jésus-​Christ, comme consé­quence de leur bap­tême « . Aucun croyant dans le Christ ne peut se sen­tir étran­ger à cette res­pon­sa­bi­li­té qui pro­vient de l’appartenance sacra­men­telle au Corps du Christ. Cette conscience doit être réveillée dans chaque famille, paroisse, com­mu­nau­té, asso­cia­tion et mou­ve­ment ecclé­sial. L’Église, comme mys­tère de com­mu­nion, est donc tout entière mis­sion­naire et cha­cun, selon son état de vie, est appe­lé à don­ner une contri­bu­tion déci­dée à l’annonce chré­tienne »[3].

5. Dans le Discours qu’il a pro­non­cé lors du Synode, le mer­cre­di 25 octobre der­nier, le Pape François est reve­nu sur cette idée, en des termes ima­gés dont il a le secret. « « J’aime pen­ser à l’Église comme ce peuple simple et humble qui marche en pré­sence du Seigneur, le peuple fidèle de Dieu. […] L’une des carac­té­ris­tiques de ce Peuple fidèle est son infailli­bi­li­té ; oui, il est infaillible in cre­den­do. (In cre­den­do fal­li nequit, dit Lumen gen­tium, n° 12) Infallibilitas in cre­den­do. […] Il me vient à l’esprit une image : le Peuple fidèle réuni à l’entrée de la cathé­drale d’Ephèse. L’histoire (ou la légende) raconte que les gens se trou­vaient sur les deux côtés de la rue vers la cathé­drale, tan­dis que les évêques fai­saient leur entrée en pro­ces­sion, et ils répé­taient en chœur « Mère de Dieu », en deman­dant à la hié­rar­chie de décla­rer dogme cette véri­té qu’ils pos­sé­daient déjà comme Peuple de Dieu. (Certains disent qu’ils avaient en main des bâtons et les mon­traient aux évêques). Je ne sais pas si c’est une his­toire ou une légende, mais l’image est bonne. […] Nous, membres de la hié­rar­chie, pro­ve­nons de ce Peuple et avons reçu la foi de ce peuple, en géné­ral de leurs mères et grands-​mères, « ta mère et ta grand-​mère », dit Paul à Timothée ». Sur ce point, donc, François conti­nue Benoît XVI et le Synode de 2023–2024 est en conti­nui­té de celui de 2008.

6. Dans l’Encyclique Pascendi, saint Pie X explique très clai­re­ment quel est le prin­cipe radi­cal, qui abou­tit à faire de l’autorité, dans l’Église, le porte-​parole de la Conscience com­mune. Ce prin­cipe n’est qu’une varia­tion (ou une adap­ta­tion) du prin­cipe pro­tes­tant, prin­cipe de l’autonomie de la conscience – ou du libre exa­men – en rai­son duquel la Révélation est iden­ti­fiée à la conscience – ou au « sens sur­na­tu­rel de la foi » ou encore à « l’onction de l’Esprit Saint ». Si la Révélation divine (c’est-à-dire la com­mu­ni­ca­tion de la véri­té et de la loi faite par Dieu aux hommes) est iden­tique à la conscience (ou à une prise de conscience), alors l’autorité dans l’Église devient logi­que­ment l’organe de la conscience. Le pro­tes­tan­tisme iden­ti­fie la Révélation à la conscience indi­vi­duelle et c’est pour­quoi il intro­duit une ferment de divi­sion et d’anarchie, tant intel­lec­tuelle que morale. Les pro­tes­tants ne peuvent le neu­tra­li­ser qu’au prix d’une contra­dic­tion, en réin­tro­dui­sant dans l’Église la règle d’une auto­ri­té que leur prin­cipe du libre exa­men rend impos­sible. Le moder­nisme iden­ti­fie la Révélation à la conscience com­mune, et avec Vatican II le « sens sur­na­tu­rel de la foi » ou « l’onction de l’Esprit Saint » est la pré­ro­ga­tive du Peuple de Dieu tout entier. Cette varia­tion du thème pro­tes­tant rend pos­sible le main­tien de l’autorité comme prin­cipe d’unité, sans tom­ber dans la contra­dic­tion. Mais c’est au prix d’un chan­ge­ment com­plet de la défi­ni­tion de l’autorité, chan­ge­ment qui équi­vaut à une inver­sion. L’autorité ne des­cend plus d’en-haut ; elle émerge d’en-bas. Saint Pie X, lorsqu’il évoque cette « équi­va­lence entre la conscience et la Révélation » et « la loi qui érige la conscience reli­gieuse en règle uni­ver­selle, entiè­re­ment de pair avec la Révélation » pré­cise que tout doit lui être assu­jet­ti, « jus­qu’à l’au­to­ri­té suprême dans sa triple mani­fes­ta­tion, doc­tri­nale, cultu­relle, disciplinaire ».

7. Si l’autorité, dans l’Église, se fait le porte-​parole de la Conscience com­mune du Peuple de Dieu, alors, dit encore saint Pie X, « bâillon­ner la cri­tique, l’empêcher de pous­ser aux évo­lu­tions néces­saires, ce n’est donc plus l’u­sage d’une puis­sance com­mise pour des fins utiles, c’est un abus d’au­to­ri­té ». Nous voyons que le Pape François laisse toute leur liber­té d’expression à ceux qu’il désigne comme les « péri­phé­riques de l’Église » et qui poussent, jus­te­ment, à ces évo­lu­tions néces­saires, dont le der­nier Synode a vou­lu mani­fes­ter la prise de conscience. Et s’il bâillonne la cri­tique d’un Mgr Strickland, c’est jus­te­ment parce que celui-​ci se met en oppo­si­tion aux dites évo­lu­tions, et par le fait même aus­si en oppo­si­tion au Synode.

8. Avec François et le der­nier Synode, l’autorité du Pape dans l’Église est donc bien à la croi­sée des chemins.

Notes de bas de page

  1. Mikhaïl Tomski (1880–1936) fut syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire puis membre du Politburo en URSS sous Staline.[]
  2. Verbum Domini, n° 91.[]
  3. Verbum Domini, n° 94.[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize est pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011.