Un Pape sans Rome ?

L” éner­gie du pro­pos reflète plus qu’une exas­pé­ra­tion, une angoisse qui touche désor­mais les âmes bien au-​delà de la mou­vance dite « traditionaliste ».

Aldo Maria Valli est l’un des vati­ca­nistes les plus connus en Italie. Il est aus­si l’une des figures les plus repré­sen­ta­tives des fidèles catho­liques atta­chés à l’orthodoxie doc­tri­nale, dis­ci­pli­naire et litur­gique, dans ce qu’il est conve­nu d’appeler l’Eglise « offi­cielle ». Sa voix, bien que sym­pa­thi­sante à l’égard de la Fraternité Saint Pie X, ne sau­rait donc être sus­pec­tée, a prio­ri, de se faire l’écho d’une quel­conque contes­ta­tion éma­née des milieux dits tra­di­tio­na­listes, encore moins d’une obé­dience sup­po­sée lefeb­vriste. Les réflexions inquiètes et indi­gnées qu’il vient de publier, pour expri­mer sa réac­tion devant l’évolution actuelle de la papau­té n’en sont que plus remar­quables [1].

2. « Le pape », écrit-​il, « bien que phy­si­que­ment pré­sent, n’est pas vrai­ment là, parce qu’il n’agit pas en pape. Il est là, mais il n’accomplit pas sa tâche de suc­ces­seur de Pierre et de vicaire du Christ. Jorge Mario Bergoglio est là, Pierre n’est pas là ». Et d’ajouter : « C’est une chose d’être dans le monde et une autre de deve­nir comme le monde. En par­lant comme le monde parle, et en rai­son­nant comme le monde rai­sonne, Bergoglio a fait s’évaporer Pierre et s’est pla­cé lui-​même au pre­mier plan ».

3. La for­mu­la­tion peut paraître cho­quante. Gageons qu’elle eût été sévè­re­ment repro­chée à ceux des dis­ciples de Mgr Lefebvre qui se seraient ris­qués à l’employer, et que l’on y aurait vu l’indice d’un état d’esprit schis­ma­tique[2], d’une ten­dance sédé­va­can­tiste[3] ou, à tout le moins, d’une ten­dance à l’isolement[4]. Ces reproches ont en effet été encou­rus par les dits dis­ciples pour bien moins que cela, en rai­son d’un lan­gage dont la modes­tie res­tait pour­tant dans l’esprit du fon­da­teur de la Fraternité Saint Pie X. « Nous ne récu­sons pas l’autorité du Pape, mais ce qu’il fait », disait encore ce der­nier peu de temps avant d’être rap­pe­lé à Dieu[5]. « Nous recon­nais­sons bien au Pape son auto­ri­té, mais lorsqu’il s’en sert pour faire le contraire de ce pour quoi elle lui a été don­née, il est évident qu’on ne peut pas le suivre »[6]. Quatre ans plus tôt[7], il posait déjà le diag­nos­tic sui­vant : « Il y a donc tout un ensemble à Rome main­te­nant, qui n’existait pas autre­fois, et qui ne peut pas nous don­ner des lois à la manière dont les Papes nous don­naient pré­cé­dem­ment, parce qu’ils n’ont plus l’esprit vrai­ment catho­lique à ce sujet-​là ». Et vingt-​cinq ans après les sacres du 30 juin 1988, le deuxième suc­ces­seur de Mgr Lefebvre fai­sait au nom de la Fraternité cette décla­ra­tion de prin­cipe : « Nous sommes bien obli­gés de consta­ter que ce Concile aty­pique, qui a vou­lu n’être que pas­to­ral et non pas dog­ma­tique, a inau­gu­ré un nou­veau type de magis­tère, incon­nu jusqu’alors dans l’Église, sans racines dans la tra­di­tion ; un magis­tère réso­lu à conci­lier la doc­trine catho­lique avec les idées libé­rales ; un magis­tère imbu des prin­cipes moder­nistes du sub­jec­ti­visme, de l’immanentisme et en per­pé­tuelle évo­lu­tion selon le faux concept de tra­di­tion vivante, viciant la nature, le conte­nu, le rôle et l’exercice du magis­tère ecclé­sias­tique »[8]. En ce sens, oui, il est vrai de dire, comme le fait Aldo Maria Valli, que « Rome n’a pas de Pape ». 

4. Mais trente après le rap­pel à Dieu de Mgr Lefebvre, l’autorité du Pape est à ce point sub­ver­tie que son usage qua­si­ment quo­ti­dien abou­tit à enfon­cer tou­jours plus les âmes dans la confu­sion et le désar­roi, fomen­tant un indif­fé­ren­tisme qui n’est plus seule­ment doc­tri­nal et ecclé­sio­lo­gique, mais qui enva­hit désor­mais le domaine de la morale. Le Pape François conti­nue ain­si de mar­cher sur la voie ouverte par le concile Vatican II et déjà sui­vie par ses pré­dé­ces­seurs, depuis Jean XXIII et Paul VI. La Papauté de l’histoire pré­sente semble de la sorte célé­brer en per­ma­nence l’holocauste ou les funé­railles de tout ce qui fait pour­tant sa rai­son d’être, en dis­sol­vant la foi et les mœurs au sein même de la sainte Eglise catho­lique. Aldo Maria Valli en prend tout sim­ple­ment acte, comme l’a fait jusqu’ici, avant lui, la Fraternité Saint Pie X : « Mais aujourd’hui, Pierre ne paît pas ses bre­bis et ne les confirme pas dans la foi. Pourquoi ? […] Bergoglio parle de Dieu, mais de toute sa pré­di­ca­tion sort un Dieu qui n’est pas le Dieu de la Bible, mais un Dieu adul­té­ré, un Dieu, je dirais, dépour­vu de pou­voir ou, mieux encore, adap­té. A quoi ? A l’homme et à sa pré­ten­tion d’être jus­ti­fié en vivant comme si le péché n’existait pas ». 

5. Rome sans Pape ?… L” éner­gie du pro­pos reflète plus qu’une exas­pé­ra­tion, une angoisse qui touche désor­mais les âmes bien au-​delà de la mou­vance dite « tra­di­tio­na­liste ». On peut y voir le signe que le constat dres­sé par Mgr Lefebvre était jus­ti­fié. Mais nous y ver­rions pour notre part aus­si un hom­mage invo­lon­taire ren­du non seule­ment à la tem­pé­rance théo­lo­gique mais encore à la sagesse sur­na­tu­relle du fon­da­teur d’Ecône. Non seule­ment celui-​ci tint tou­jours à évi­ter l’ambiguïté de lan­gage, qui eût pu lais­ser croire son adhé­sion à la thèse sédé­va­can­tiste, mais il voyait sur­tout clai­re­ment où était le drame : drame de l’abandon, par le Pape, de tout le patri­moine de la Tradition de l’Eglise, aban­don de ce qui fait la Rome éter­nelle, la « Rome de tou­jours ». Et c’est bien plu­tôt le Pape de l’heure pré­sente qui n’est plus romain : un Pape sans Rome, dans un mirage de Rome, une fausse Rome « néo­mo­der­niste et néoprotestante ».

Abbé Jean-​Michel Gleize

Source : Courrier de Rome n°638

Notes de bas de page

  1. Cf. l’article « Rome sans pape. Bergoglio est là, mais pas Pierre », repro­duit dans sa tra­duc­tion fran­çaise sur la page du 26 février 2021 du site offi­ciel de la Maison Générale de la Fraternité Saint Pie X : https://fsspx.news/fr/news-events/news/rome-sans-pape-bergoglio-est-la-mais-pas-pierre-64467.[]
  2. C’est le reproche lan­cé à la face de Mgr Lefebvre par le pape Jean-​Paul II dans le Motu pro­prio Ecclesia Dei afflic­ta du 2 juillet 1988, et inces­sam­ment réité­ré depuis, encore récem­ment par le car­di­nal Burke dans une confé­rence du 15 juillet 2017 à Medford, aux Etats Unis. Cf. l’article « Le car­di­nal Burke des­cend la FSSPX » sur le site filiale de l’APIC en Suisse : https://www.cath.ch/newsf/cardinal-burke-descend-fsspx.[]
  3. Ainsi l’abbé Lucien qui reproche à la Fraternité Saint-​Pie X une « forme inavouée d’affirmation de la vacance for­melle du siège apos­to­lique » du fait que celle-​ci nie­rait en bloc toute valeur magis­té­rielle au concile Vatican II. Cf. Abbé Bernard Lucien, « L’autorité magis­té­rielle de Vatican II » dans la revue Sedes sapien­tiae, n° 119 (mars 2012), note 17, p. 54.[]
  4. Cf. par exemple ce qu’en rap­porte le jour­nal La Croix du 20 sep­tembre 2020, qui réper­cute les pro­pos d’un ancien membre de la Fraternité Saint Pie X. https://www.la-croix.com/Religion/Fraternite-sacerdotale-Saint-Pie-X-accepter-reconciliation-signi-fie-pas-perdre-identit-2020–09-23–1201115607.[]
  5. Mgr Lefebvre, « La visi­bi­li­té de l’Eglise et la situa­tion actuelle » dans Fideliter n °66 (novembre-​décembre 1988), p. 28.[]
  6. Ibidem.[]
  7. « Conférence à Ecône du 12 juin 1984 », Cospec n° 111.[]
  8. Mgr Fellay, « Déclaration à l’occasion du 25e anni­ver­saire des sacres épis­co­paux », le 27 juin 2013, n° 4, dans Cor unum, n° 106, p. 36.[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize est pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011.