Analyse de la Constitution Gaudium et spes du 7 décembre 1965

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Analyse du texte

Il est dif­fi­cile de faire le tour de Gaudium et Spes en si peu de pages. C’est en effet l’un des docu­ments les plus longs et les plus denses. Si l’on devait donc rete­nir l’essentiel, il nous fau­dra nous arrê­ter d’abord sur un prin­cipe phi­lo­so­phique sous-​tendu par l’ensemble du docu­ment et qui en consti­tue peut-​être la prin­ci­pale erreur, savoir le per­son­na­lisme. A la racine de ce prin­cipe, on note une confu­sion théo­lo­gique grave et cer­tai­ne­ment déli­cate entre les deux ordres de la nature et de la grâce. Enfin, consé­quence de l’éminente digni­té de la per­sonne humaine, une autre erreur appa­raît tout aus­si net­te­ment dans le texte et faci­le­ment obser­vable aujourd’hui dans l’Eglise. Nous vou­lons par­ler du mondialisme

Le personnalisme

Le per­son­na­lisme est une doc­trine phi­lo­so­phique assez dif­fuse qui remonte aux débuts du XXe siècle. Pour en résu­mer tous les cou­rants, il suf­fit de dire que la per­sonne humaine est un prin­cipe onto­lo­gique fon­da­men­tal. Repris et appli­qué à l’ordre poli­tique par Emmanuel Mounier et la revue Esprit, le per­son­na­lisme veut se poser en juste milieu entre l’individualisme (exis­ten­tia­lisme de Kierkegaard) et le col­lec­ti­visme (socia­lisme de Marx). Il abou­tit alors à affir­mer que la per­sonne humaine est supé­rieure au bien com­mun, autre­ment dit que le bien com­mun est fina­li­sé par la per­sonne humaine. Cette erreur n’échappe donc pas à pla­cer son fon­de­ment ultime dans la décla­ra­tion des droits de l’homme.

C’est ain­si que la digni­té de l’homme, ou de la conscience, ou de la per­sonne est omni­pré­sente dans la consti­tu­tion. « Croyants et incroyants sont géné­ra­le­ment d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordon­né à l’homme comme à son centre et à son som­met. » [1] « La com­mu­nau­té des per­sonnes exige le res­pect réci­proque de leur pleine digni­té spi­ri­tuelle. » [2] « La per­sonne humaine est et doit être le prin­cipe, le sujet et la fin de toutes les ins­ti­tu­tions. » [3]

Il serait trop long et fas­ti­dieux de tout citer… Mais les consé­quences sont lourdes. La socié­té et le le bien com­mun doivent s’effacer au pro­fit de la per­sonne. « La socia­li­sa­tion… per­met d’affermir et d’accroître les qua­li­tés de la per­sonne, et de garan­tir ses droits. » [4] « Tout ce qui est offense à la digni­té de l’homme… cor­rom­pu la civi­li­sa­tion. » [5] Autrement dit, le châ­ti­ment lui-​même, la répri­mande et la puni­tion, deviennent impos­sible ! C’est d’ailleurs bien le sens qu’il faut don­ner au jubi­lé de la misé­ri­corde que le pape François veut faire célé­brer. Cette misé­ri­corde est le fruit de l’erreur per­son­na­liste et n’est plus au ser­vice du bien com­mun. Au contraire, elle l’anéantit.

Tout doit alors être redé­fi­ni en fonc­tion de ce nou­veau para­digme qu’est la per­sonne humaine. Ainsi, le péché « amoin­drit l’homme en l’empêchant d’atteindre sa plé­ni­tude ». [6] L’Eglise elle-​même se veut « fidèle à la fois à Dieu et à l’homme » [7] et « en ver­tu de l’Evangile, pro­clame les droits des hommes, recon­naît et tient en grande estime le dyna­mise de notre temps, qui par­tout, donne un nou­vel élan à ces droits ». [8]

Pas éton­nant alors que la litur­gie devienne cen­trée sur l’homme (cf. consti­tu­tion Sacrosanctum conci­lium) et encou­rage l’inculturation. [9] Dans la ligne de ce même prin­cipe, il devien­dra facile d’inverser les fins du mariage en prô­nant d’abord le res­pect de l’autre et l’amour de la per­sonne. Finalement, Dieu lui-​même, bien com­mun suprême de l’homme et de toute la créa­tion, est mis au ser­vice de la per­sonne au point que « la Révélation chré­tienne fait briller aux yeux des croyants la qua­li­té et la gran­deur du mys­tère de l’homme » ! [10]

Une confusion dramatique

Le per­son­na­lisme ain­si consi­dé­ré abou­tit à une divi­ni­sa­tion de l’homme, divi­ni­sa­tion qui engendre par consé­quent une confu­sion des ordres natu­rels et surnaturels.

Ce thème est cer­tai­ne­ment l’un des points clés de ce concile. On le com­prend aisé­ment car il y a théo­lo­gi­que­ment une véri­table dif­fi­cul­té à défi­nir le point de suture entre nature et grâce. Mais la théo­lo­gie moderne, et moder­niste, a pré­va­lu dans le sens d’une exi­gence, comme si la sur­na­ture fai­sait par­tie de la nature. Cette confu­sion est dra­ma­tique et abou­tit à des ambi­guï­tés insur­mon­tables : la grâce est pré­sente là où se trouve la nature et fina­le­ment Dieu sau­ve­ra tous les hommes. Certes, la consti­tu­tion conci­liaire ne va pas aus­si loin, mais de nom­breux pas­sages équi­voque y conduisent.

Le texte parle en effet de « la très noble voca­tion de l’homme et en affir­mant qu’un germe divin est dépo­sé en lui » [11] sans autre expli­ca­tion. C’est un peu court ! Cependant, le pas­sage le plus connu se trouve un peu plus loin. « Parce qu’en lui [NS] la nature humaine a été assu­mée, non absor­bée, par le fait même, cette nature a été éle­vée en os aus­si à une digni­té sans égale. Car, par son incar­na­tion, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-​même à tout homme. » [12] « Et cela ne vaut pas seule­ment pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volon­té, dans le cœur des­quels, invi­si­ble­ment, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la voca­tion der­nière de l’homme est réel­le­ment unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit-Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la pos­si­bi­li­té d’être asso­cié au mys­tère pas­cal. » [13]

Une porte ouverte…

Dans cette confu­sion, il est facile alors d’affirmer que l’on peut ins­tau­rer un para­dis sur terre. Même si l’expression ne s’y trouve pas, l’idée est avan­cée sous la cou­leur d’un gou­ver­ne­ment mon­dial, d’une sanc­ti­fi­ca­tion de la pla­nète, d’une fra­ter­ni­té uni­ver­selle qui n’est plus fon­dée sur la grâce.

« Ce saint Synode offre au genre humain la col­la­bo­ra­tion sin­cère de l’Eglise pour l’instauration d’une fra­ter­ni­té uni­ver­selle qui réponde à cette voca­tion. » [14] Difficile d’être plus clair ! « Toute forme de dis­cri­mi­na­tion tou­chant les droits fon­da­men­taux de la per­sonne, qu’elle soit sociale ou cultu­relle, qu’elle soit fon­dée sur le sexe, la race, la cou­leur de la peau, la condi­tion sociale, la langue ou la reli­gion, doit être dépas­sée et éli­mi­née, comme contraire au des­sein de Dieu. » [15] « Mais de tous Il fait des hommes libres pour que, renon­çant à l’amour-propre et ras­sem­blant toutes les éner­gies ter­restres pour la vie humaine, ils s’é­lancent vers l’avenir, vers ce temps où l’hu­ma­ni­té elle-​même devien­dra une offrande agréable à Dieu. » [16]

Il ne nous est pas pos­sible, de nous étendre davan­tage, mais dans la conti­nua­tion logique de ces idées, le concile encou­rage le pro­grès (le mot revient 38 fois dans le texte) envi­sa­geant une paix ter­restre pour tous les hommes deve­nus citoyens du monde (l’expression s’y trouve!). Comment voulez-​vous, dans ces cir­cons­tances, que le com­mu­nisme soit encore condamné…

Toutes ces idées à saveur new age sont ample­ment et logi­que­ment dérou­lées aujourd’hui par le pape François. Son docu­ment sur l’écologie, le spec­tacle scan­da­leux de ces images pro­je­tées sur la basi­lique Saint-​Pierre (qui n’est rien autre qu’un pro­fa­na­tion) sont dans la droite ligne de Gaudium et spes. Mondialisation, gou­ver­ne­ment uni­ver­sel (Benoît XVI en par­lait déjà), éco­lo­gie, fra­ter­ni­té tout un pro­gramme déjà éla­bo­ré par les sectes franc-​maçonnes à la remorque des­quelles les homme d’Eglise se sont mis.

Conclusion

Ce texte est un échec, il faut bien le dire. Sensé ana­ly­sé les pro­blèmes contem­po­rains pour y appor­ter remèdes et contre véri­tés, cette consti­tu­tion n’a fait qu’at­ti­ser le souffle du maté­ria­lisme, de l’a­théisme et de la nou­velle « théo­lo­gie anthropomorphique ».

On com­prend que Gaudium et spes ait été com­pa­ré au Syllabus de Pie IX. En effet, ce der­nier, en stig­ma­ti­sant, dénon­çant et condam­nant les erreurs du XIXe siècle a été un rem­part pour pro­té­ger l’Eglise et les catholiques.

Au contraire, « de tous les textes du deuxième concile du Vatican, la consti­tu­tion pas­to­rale Sur l’Eglise dans le monde de ce temps (Gaudium et Spes) a été incon­tes­ta­ble­ment le plus dif­fi­cile, et aus­si, à côté de la consti­tu­tion sur la litur­gie et du décret sur l’œ­cu­mé­nisme, le plus riche en consé­quences. [ ] Si l’on cherche un diag­nos­tic glo­bal du texte, on pour­rait dire qu’il est une révi­sion de Syllabus de Pie IX, une sorte de contre-​Syllabus. Contentons-​nous ici de consta­ter que le texte joue le rôle d’un contre-​Syllabus, dans la mesure où il repré­sente une ten­ta­tive pour une récon­ci­lia­tion offi­cielle de l’Eglise avec le monde tel qu’il était deve­nu depuis 1789 » [17].

Non, vrai­ment, le pro­blème du concile Vatican II n’est pas un pro­blème d’her­mé­neu­tique ou d’interprétation.

Abbé Gabriel Billecocq, prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X

Notes de bas de page

  1. n°12, 1[]
  2. n°23, 1[]
  3. n°25, 1[]
  4. n°25, 2[]
  5. n°27, 3[]
  6. n°13, 2[]
  7. n°21, 1[]
  8. n°41, 3[]
  9. n°62,4[]
  10. n°22, 6[]
  11. n°3, 2[]
  12. n°22, 2[]
  13. n°22, 5[]
  14. n°3, 2[]
  15. n°29, 2[]
  16. n°38, 1[]
  17. Josef Ratzinger, Les prin­cipes de la théo­lo­gie catho­lique, Paris, Téqui, 1985, p.427[]