Vittoz, un pont vers le réel – Cahiers Saint-​Raphaël n°154

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C’est par l’ancrage dans le réel, au moyen d’exercices simples, que la méthode Vittoz aide à « reprendre les manettes » de notre « petit vélo mental ».

Notes philosophiques sur la méthode Vittoz

Ces simples notes phi­lo­so­phiques sur la méthode Vittoz n’échappent pas à une dif­fi­cul­té pré­li­mi­naire : est-​il légi­time de phi­lo­so­pher sur une méthode ? D’un côté, la phi­lo­so­phie qui use de concepts abs­traits ; de l’autre, cette méthode qui pro­pose des exer­cices pratiques.

Bien sûr nous écar­tons l’idée d’une étude qui aurait pu s’intituler « Roger Vittoz à l’école de saint Thomas d’Aquin ? », car, bien que for­mu­lée de façon pru­dem­ment inter­ro­ga­tive, une telle étude a quelque chose d’intellectuellement déran­geant, voire de mora­le­ment per­tur­bant. On craint légi­ti­me­ment qu’elle ne soit une manœuvre de récu­pé­ra­tion : Vittoz serait tho­miste sans le savoir, ou pire : saint Thomas serait un pré­cur­seur de Vittoz.

Il ne s’agit pas ici de tho­mis­ti­ser la méthode Vittoz, ni même de pla­quer arti­fi­ciel­le­ment des syl­lo­gismes sur un trai­te­ment psy­cho­lo­gique qui se veut essen­tiel­le­ment pra­tique, mais de voir, tout bon­ne­ment, s’il existe des points de contact entre la pen­sée tho­miste et la méthode Vittoz.

Certes, cette méthode ne pro­pose qu’une réédu­ca­tion fonc­tion­nelle, mais avec un fon­de­ment phi­lo­so­phique, une cer­taine vision de l’homme. Car il n’y a pas de méthode neutre, ce fut l’erreur de Roland Dalbiez dis­tin­guant dans le freu­disme une méthode, à ses yeux rece­vable, d’une doc­trine fon­ciè­re­ment irre­ce­vable. La psy­cho­lo­gie d’un Théodule Ribot est, comme il l’avoue sans détour, une « psy­cho­lo­gie sans âme », parce qu’elle fait fi de la dimen­sion méta­phy­sique de l’homme. Ce n’est pas inno­cent. De même l’« homme neu­ro­nal » de Jean-​Pierre Changeux mani­feste un par­ti pris phi­lo­so­phique réduc­teur. La méthode employée et la doc­trine sous-​jacente sont néces­sai­re­ment liées. Quelle est donc la doc­trine de la méthode Vittoz ?

Pour notre part, nous sui­vons Pie XII qui demande de ne pas dis­so­cier le psy­cho­lo­gique du méta­phy­sique. Dans son dis­cours aux infir­mières en psy­chia­trie du 1er octobre 1953, il affirme : « L’attitude fon­da­men­tale du psy­cho­logue et du psy­chiatre chré­tien devant l’homme doit consis­ter à le consi­dé­rer comme une uni­té et tota­li­té psy­chique, une uni­té orga­ni­sée en elle-​même, une uni­té sociale, une uni­té trans­cen­dan­tale, c’est-à-dire ten­dant vers Dieu ». Et dans cette pers­pec­tive, nous consi­dé­rons, avec le Père Roger-​Thomas Calmel o.p., le psy­cho­lo­gique non pas pour lui-​même mais pour l’anagogique, c’est-à-dire pour l’élévation de l’âme vers Dieu.

De fait, Vittoz ne pro­pose pas une réflexion sur la nature méta­phy­sique de l’homme, il offre une méthode essen­tiel­le­ment pra­tique, mais aus­si fon­da­men­ta­le­ment réa­liste, ce qui est une prise de posi­tion phi­lo­so­phique. De prime abord, l’observateur est frap­pé par ce réa­lisme, cette recherche de l’adéquation du sujet avec le réel. Même si Vittoz n’entend pas consti­tuer un sys­tème, sa méthode pré­sup­pose une phi­lo­so­phie. Est-​ce la phi­lo­so­phia per­en­nis, celle du sens com­mun, la « méta­phy­sique natu­relle de l’intelligence », comme le recon­nais­sait Bergson ?

Par ses exer­cices pra­tiques, le psy­cho­logue suisse veut mettre le sujet en contact avec l’objet, le réel sen­sible, concret. Par là, il invite le patient à retrou­ver l’unité inté­rieure. Est-​ce que ce Traitement des psy­cho­né­vroses par la réédu­ca­tion du contrôle céré­bral, selon le titre de son prin­ci­pal ouvrage, a une dimen­sion phi­lo­so­phique voire ana­go­gique ? Telle est la ques­tion que nous nous posons. En bref, peut-​on juger cette méthode réa­liste à la lumière du réa­lisme aristotélico-thomiste ?

La psychologie aristotélico-thomiste

Rappelons ce qu’est la psy­cho­lo­gie aristotélico-​thomiste. Elle est expo­sée par Aristote et saint Thomas, mais on la retrouve – pré­sen­tée de façon très pra­tique – chez des auteurs spi­ri­tuels du XVIIe siècle, tels que saint François de Sales dans son Introduction à la vie dévote, ou Bossuet dans son Traité de la connais­sance de Dieu et de soi-​même

Pour ce réa­lisme psy­cho­lo­gique, les facul­tés sen­sibles et ration­nelles sont hié­rar­chi­sées selon un ordre : on va du sen­sible au ration­nel, et du cog­ni­tif à l’appétitif. Les facul­tés sont toutes ordon­nées à un objet exté­rieur, réel.

L’âme et le corps sont unis sub­stan­tiel­le­ment. L’homme n’est ni un ange (un pur esprit), ni un quel­conque maté­riau (un amas de cel­lules). Il est un esprit incarné.

La nature humaine a une sen­si­bi­li­té (cog­ni­tive et appé­ti­tive), et une rai­son (une intel­li­gence qui connaît et une volon­té qui veut).

Au plan sen­sible, qu’il a en com­mun avec les ani­maux, l’homme est en contact avec la réa­li­té exté­rieure par sa connais­sance sen­sible : les cinq sens externes sont autant de fenêtres ouvertes sur le concret, mais aus­si les quatre sens internes où se trouvent en par­ti­cu­lier l’imagination et la mémoire sen­sible. C’est par les infor­ma­tions que nous com­mu­niquent nos sens (externes et internes) que nous appré­hen­dons le monde qui nous entoure.

Et ce que nous sen­tons ain­si, nous pou­vons le dési­rer grâce aux deux appé­tits sen­sibles fon­da­men­taux que sont le concu­pis­cible et l’irascible, où s’enracinent nos diverses passions.

Au plan ration­nel, l’intelligence extrait de cette connais­sance sen­sible des idées abs­traites, des concepts. Et la volon­té éclai­rée par les idées pré­sen­tées par l’intelligence, se porte vers ce qui est conçu comme bon.

D’où ces deux prin­cipes : 1. Rien dans l’intelligence qui ne soit préa­la­ble­ment sen­ti, ce qui signi­fie concrè­te­ment qu’on ne doit pas court-​circuiter la sen­si­bi­li­té, ce qui serait de l’angélisme – 2. Rien n’est vou­lu, s’il n’est d’abord connu, ce qui veut dire qu’on ne doit pas court-​circuiter l’intelligence, ce qui serait du volon­ta­risme, ou le signe d’une volon­té aveugle.

Dans les deux cas, au plan sen­sible comme au plan ration­nel, le sujet est sou­mis à l’objet. C’est l’objet qui informe le sujet ; dans le cas de la connais­sance intel­lec­tuelle, c’est l’objet qui féconde l’intelligence (d’où le concept, au sens concret du terme, comme le rap­pelle le solide bon sens de Marcel De Corte, dans L’intelligence en péril de mort), et non l’inverse où le sujet se croi­rait capable de sou­mettre l’objet à sa guise. L’homme n’est pas « la mesure de toute chose », comme l’affirmait le sophiste Protagoras auquel s’opposait Socrate.

Cet ordre peut être per­tur­bé. Il peut y avoir un dys­fonc­tion­ne­ment, lorsqu’une sen­si­bi­li­té déré­glée dérange le bon fonc­tion­ne­ment de l’intelligence, l’empêchant de concep­tua­li­ser, de juger et de déduire nor­ma­le­ment. De même, lorsqu’une intel­li­gence tour­nant à vide (« se fai­sant des idées », des concepts qui ne sont pas le fruit de son union avec le réel, mais plu­tôt les effets d’une ima­gi­na­tion incon­trô­lée) dérange le bon fonc­tion­ne­ment de la volon­té. Un esprit ain­si « déran­gé », ne sait pas mais croit savoir, puisqu’il n’est plus à l’écoute de l’objet. Il ne veut pas mais croit vou­loir, puisqu’il n’est plus à l’école du réel.

Spécificité de la méthode Vittoz

Face à ce désordre, on peut pro­po­ser au patient une psy­cho­thé­ra­pie, ce qu’on nom­mait autre­fois le « trai­te­ment moral » qui ne consiste pas à « faire la morale », ain­si que le rap­pe­lait très judi­cieu­se­ment le Pr Henri Baruk, mais à « remon­ter le moral » dépri­mé, en don­nant des conseils, en pro­po­sant divers exer­cices des­ti­nés à modi­fier un juge­ment et un com­por­te­ment inadé­quats vis-​à-​vis du réel. A ce sujet, on lira avec pro­fit Le Gouvernement de soi-​même, Essai de psy­cho­lo­gie pra­tique (4 volumes. Perrin éd., 1915–1930) du Père Antonin Eymieu s.j.

Dans cette ligne, ce qui frappe chez le Dr Vittoz, c’est son côté essen­tiel­le­ment pra­tique : pas d’introspection, mais des exer­cices gra­dués. Pas de tra­vail ana­ly­tique, mais une réédu­ca­tion fonc­tion­nelle du contrôle céré­bral. Sentir sans pen­ser à ce qu’on sent. Prendre conscience des actes qu’on pose : la marche avec tout le corps, la fer­me­ture d’une porte avec une clef… Ne pas pen­ser, mais rem­pla­cer l’idée par une sen­sa­tion consciente : être pré­sent à ce qu’on fait.

Il s’agit bien d’une réédu­ca­tion pro­gres­sive, néces­si­tant une per­sé­vé­rance de plu­sieurs mois.

Le patient apprend à s’approprier les exer­cices, en les assi­mi­lant. Petit à petit, il modi­fie son com­por­te­ment, recueillant peu à peu des fruits d’équilibre et d’apaisement intérieurs.

On peut se deman­der si cette méthode essen­tiel­le­ment pra­tique est pro­por­tion­née au trouble psy­chique qu’elle cherche à gué­rir. Est-​elle adap­tée, n’est-elle pas trop sen­so­rielle pour un mal d’ordre psy­chique ? En bref, trop simple pour une mala­die com­plexe ? Voyons à grands traits les étapes de la méthode, telle qu’elle est pré­sen­tée par ses pra­ti­ciens agréés.

I. D’abord, les exer­cices de récep­ti­vi­té sen­so­rielle consistent à « voir les cou­leurs, les formes et les objets, entendre les bruits, les sons et le silence, tou­cher et appré­cier les dif­fé­rentes matières et ambiances qui nous entourent : le froid, le chaud, le dur, le mou, le sec, le mouillé, le lisse et le rugueux… pour le goût et l’odorat, éga­le­ment. »
Ici, on l’a dit, « il s’agit avant tout de sen­tir et non de pen­ser ce que l’on res­sent : si on reçoit la sen­sa­tion visuelle du bleu, sur un vase par exemple, on se conten­te­ra de s’imprégner de ce bleu, sans faire inter­ve­nir son goût per­son­nel ou son juge­ment (“c’est un joli bleu”) ou ses connais­sances (“ce bleu est obte­nu à par­tir de l’indigo”). »
Cette « récep­ti­vi­té sen­so­rielle per­met aus­si de per­ce­voir les sen­sa­tions de son corps, dans le mou­ve­ment ou dans le repos, dans la marche et dans les gestes deve­nus machi­naux. Le tra­vail de récep­ti­vi­té ouvre la voie aux actes conscients. »
Ces « exer­cices de récep­ti­vi­té mettent au repos notre acti­vi­té céré­brale enva­his­sante et tem­pèrent les émo­tions. » Ils nous donnent à sen­tir les choses telles qu’elles sont. On voit ici que la méthode Vittoz offre à l’esprit un véri­table « ancrage » dans le réel sen­sible. Et qu’elle sta­bi­lise un « bateau ivre » secoué par les vagues émo­tion­nelles, empor­té par les diva­ga­tions mentales.

Elle agit comme une cure de sim­pli­ci­té ou plus exac­te­ment de sim­pli­fi­ca­tion, car la sim­pli­ci­té ne s’acquiert pas ins­tan­ta­né­ment mais par la répé­ti­tion des exer­cices, tout comme pour saint Thomas l’acquisition des habi­tus bons que sont les ver­tus, ne peut se faire que par la répé­ti­tion des actes : « c’est en for­geant qu’on devient forgeron. »

La méthode Vittoz met le sujet à l’écoute de l’objet sen­sible, à l’école du réel. Là, l’objet (ob-​jectum) s’impose et le sujet (sub-​jectum) se sou­met, confor­mé­ment à l’étymologie des deux mots. Elle res­taure une sen­si­bi­li­té en lui don­nant une véri­table « leçon des choses ». Cette méthode opère une ascèse natu­relle, un dépouille­ment, une sim­pli­fi­ca­tion du regard trop sou­vent enclin au dédou­ble­ment, nous y revien­drons plus loin.

II. Une fois cette récep­ti­vi­té ins­tal­lée, on pra­tique les exer­cices de concen­tra­tion qui rééduquent les capa­ci­tés de réflexion, de mémoire et d’action, ce que Vittoz appelle l’émis­si­vi­té.

La concen­tra­tion ne s’effectue pas dans un effort cris­pé. Elle consiste à s’appliquer cal­me­ment à ce qu’on fait:« être à ce qu’on fait », atten­tif et non distrait.

Avec les exer­cices dits « gra­phiques », on s’exerce à la concen­tra­tion dans l’activité men­tale : pen­ser, pré­pa­rer une déci­sion. Voici un exemple don­né par un pra­ti­cien de la méthode : le patient des­sine d’abord « hors concen­tra­tion », puis se cor­rige. Il recon­naît dans un pre­mier temps : « Je m’attaque au gra­phique repré­sen­tant une enve­loppe. Je com­mence vite, gra­ti­fié de retrou­ver par le rai­son­ne­ment le tra­jet du crayon. J’anticipe déjà le résul­tat, du coup… je ne sens plus l’acte de des­si­ner.… et je me trouve tout à coup le crayon levé, j’ai fait une erreur ; j’en prends acte, le des­sin est interrompu… » 

Dans un deuxième temps :« Je repose crayon et papier et je res­pire en récep­ti­vi­té. Il faut que je sente ce gra­phique dans son dérou­le­ment, et non que je le pense. Je me remets à des­si­ner, calme et concen­tré. Et je réus­sis le gra­phique, plu­sieurs fois de suite. »

Être atten­tif à ce que l’on fait, sans retour réflexif, c’est faire et ne pas se regar­der faire. On voit ici com­bien ces exer­cices très humbles peuvent avoir une grande influence sur la vie non seule­ment psy­chique, mais aus­si morale et spi­ri­tuelle où il s’agit d’aimer sans se regar­der aimer, et encore moins d’aimer aimer… peu importe qui ou quoi ! Un tel amour égo­cen­tré empêche le véri­table amour oblatif.

III. Vient ensuite la réédu­ca­tion de la volon­té dans les actes. Là aus­si, sans ten­sion, la volon­té à réédu­quer s’appuie sur la récep­ti­vi­té, la concen­tra­tion et les actes posés consciem­ment. On rééduque sa volon­té une fois que ces acquis sont bien inté­grés, ces bons habi­tus par­fai­te­ment acquis.

Les étapes de l’acte volon­taire se déroulent comme suit : d’abord iden­ti­fier clai­re­ment la fin (qui est pre­mière dans mon inten­tion, comme nous l’apprend le tho­misme), la nom­mer pré­ci­sé­ment, puis choi­sir les moyens et les cir­cons­tances aptes à atteindre cette fin, qui sera obte­nue en der­nier, au terme de l’action posée.
Peu à peu, comme pour la récep­ti­vi­té et la concen­tra­tion, la volon­té sin­cère prend place dans notre vie et donne un essor à nos déci­sions et entre­prises. En agis­sant ain­si, on déve­loppe une éner­gie pro­por­tion­née au but visé, sans ten­sion inutile. 

Le défaut de volonté

Vittoz lie étroi­te­ment l’acte de volon­té et la sin­cé­ri­té du vou­loir. Cette sin­cé­ri­té nous semble cor­res­pondre à la sim­pli­ci­té de « l’œil simple » de l’Evangile, celui qui regarde droit, ne louche pas d’un stra­bisme divergent (sur l’assiette du voi­sin) ou convergent (sur le moi). C’est pré­ci­sé­ment cette absence de dupli­ci­té qui donne à la volon­té toute sa force.

Le manque de volon­té dont nous nous excu­sons si sou­vent, est en réa­li­té un dédou­ble­ment de la volon­té, affai­blie par notre faute. C’est ce qu’explique fine­ment saint Augustin dans ses Confessions (L. VIII, chap. VIII, 20 – IX, 21) : quand la volon­té ne par­vient pas à se faire obéir, écrit-​il, « c’est qu’elle ne veut pas tota­le­ment ; aus­si ne commande-​t-​elle pas tota­le­ment. Elle ne com­mande que dans la mesure où elle veut, et la défaillance de l’exécution est en rela­tion directe avec la défaillance de sa volon­té, puisque la volon­té appelle à l’être une volon­té qui n’est pas autre chose qu’elle-même. (…) Cette volon­té par­ta­gée qui veut à moi­tié et à moi­tié ne veut pas, n’est donc nul­le­ment un pro­dige : c’est une mala­die de l’âme. La véri­té la sou­lève sans réus­sir à la redres­ser com­plè­te­ment, parce que l’habitude pèse sur elle de tout son poids. Il y a donc deux volon­tés, dont aucune n’est com­plète, et ce qui manque à l’une, l’autre le possède. »

Rudolf Allers, le psy­chiatre tho­miste connu en France grâce à Louis Jugnet (cf. Rudolf Allers ou l’anti-Freud, récem­ment réédi­té chez Chiré), com­mente ce texte de façon très per­ti­nente : « Saint Augustin fait allu­sion à deux sortes de volon­té, l’une vou­lant ce que la rai­son recon­naît comme juste et vrai, l’autre vou­lant ce qui est conforme à la “cou­tume” [i.e. l’habitude, et en par­ti­cu­lier la mau­vaise]. Savoir ce qui est objec­ti­ve­ment meilleur, ou d’une valeur supé­rieure, ne suf­fit pas à le faire vou­loir de volon­té effi­cace. Les hommes capables de dis­cer­ner les valeurs sont plus nom­breux que ceux qui en tiennent compte dans leur conduite. Ceux-​ci à leur tour ne vont sou­vent pas jusqu’au bout de leurs bonnes inten­tions. Ils accusent alors la fai­blesse de leur volon­té, la force invin­cible de l’habitude, les cir­cons­tances défa­vo­rables, les défi­ciences de leur édu­ca­tion – mille autres choses encore – mais ne s’en prennent jamais à eux-​mêmes. En face des obs­tacles qui s’opposent à la réa­li­sa­tion de leurs dési­rs, ils déclarent : “Nous ne pou­vons pas les sur­mon­ter”. » (Handicaps psy­cho­lo­giques de l’existence, Vitte éd., 1957, p. 25–28)

Cet échange, par-​delà le temps, entre saint Augustin et Vittoz montre bien que la méthode pra­tique du der­nier peut être confor­tée par la réflexion phi­lo­so­phique du pre­mier. Mais un point essen­tiel de cette méthode peut consti­tuer une objec­tion sérieuse. Il s’agit de la vibra­tion, l’onde céré­brale que le pra­ti­cien doit sen­tir avec sa main sur le front du patient, pour véri­fier si sa récep­ti­vi­té, sa concen­tra­tion, sa volon­té sont bonnes.

L’onde cérébrale

Cette vibra­tion peut-​elle être le signe sen­sible du fonc­tion­ne­ment du contrôle céré­bral que Vittoz veut réédu­quer ? Cette ques­tion pose le pro­blème des rap­ports entre le corps (phy­sique) et l’âme (spi­ri­tuelle), et celui de la per­cep­tion sen­sible (par vibra­tion) d’une opé­ra­tion de la volon­té qui n’est pas organique.

Le pro­blème est trop vaste pour qu’on puisse pré­tendre la trai­ter entiè­re­ment dans le cadre de simples notes. Aussi nous contentons-​nous de pro­po­ser au lec­teur quelques pistes de réflexion emprun­tées à la psy­cho­lo­gie aristotélico-​thomiste, et quelques hypo­thèses à véri­fier pour voir si elles peuvent four­nir une expli­ca­tion satisfaisante.

Pour saint Thomas, comme pour Aristote, l’homme est un com­po­sé ; il est l’union sub­stan­tielle d’une âme et d’un corps. Il est un esprit incar­né. Dans ses acti­vi­tés ration­nelles, celles de l’intelligence et de la volon­té, – qui le dis­tinguent des ani­maux qui sentent mais n’abstraient pas -, le corps est impli­qué extrin­sè­que­ment et non intrinsèquement.

Le corps est condi­tion de l’exercice de l’intelligence, il n’en est pas la cause. Le corps est néces­saire à l’intelligence pour qu’un objet lui soit pré­sen­té (rien dans l’intelligence qui ne soit préa­la­ble­ment sen­ti par les organes cor­po­rels) et pour qu’il passe à l’acte (concep­tion, juge­ment et rai­son­ne­ment). Mais l’acte intel­lec­tuel lui-​même n’est pas maté­riel, et la facul­té ne l’est pas non plus elle-​même. (cf. Saint Thomas, Somme théo­lo­gique I, 75, 2, ad 3)

Le cha­noine Roger Verneaux pose la ques­tion essen­tielle : « Le cer­veau est-​il l’organe de la pen­sée ? » Et il répond en dis­tin­guant : « Si l’on entend par pen­sée le tra­vail total abou­tis­sant à l’idée (concept), il est vrai que le cer­veau et plus lar­ge­ment tout le sys­tème ner­veux et même tout le corps, est l’organe de la pen­sée. Il est l’organe pro­pre­ment dit de toutes les opé­ra­tions sen­sibles (sen­so­rielles externes et internes) qui sont la condi­tion de la pen­sée. Mais si on entend par pen­sée les actes intel­lec­tuels stric­te­ment pris, il est faux qu’elle se fasse par un organe. » C’est pour­quoi il faut par­ler de « dépen­dance extrin­sèque de l’intelligence par rap­port au corps. » (Philosophie de l’homme, Beauchesne, 1956, p. 91–92)

Dès lors, on ne peut dire que les opé­ra­tions cog­ni­tives et voli­tives de notre rai­son puissent en elles-​mêmes être contrô­lées par une onde phy­si­que­ment per­cep­tible. Mais elles peuvent l’être indi­rec­te­ment par l’activité sen­so­rielle, cog­ni­tive et appé­ti­tive, qui les précède.

Comme on l’a vu, notre acti­vi­té sen­so­rielle cog­ni­tive s’effectue par nos sens externes et internes, et ce sont eux qui four­nissent l’objet à notre intel­li­gence qui va l’extraire du sen­sible pour en conce­voir une idée abs­traite : « rien dans l’intelligence qui ne soit préa­la­ble­ment dans les sens. »

S’agissant des appé­tits sen­sibles – concu­pis­cible et iras­cible – ils ne four­nissent pas à la volon­té un objet sen­sible, que la volon­té (appé­tit ration­nel) ren­drait abs­trait (ou subli­me­rait, comme le vou­lait Freud), mais il y a entre ces appé­tits sen­sibles et notre connais­sance sen­so­rielle une réci­pro­ci­té d’influence : on ne désire que ce qu’on connaît, mais aus­si on cherche à mieux connaître ce qu’on désire. La connais­sance est aigui­sée par le désir, et le désir est atti­sé par la connais­sance. Et comme notre connais­sance sen­sible ali­mente notre connais­sance ration­nelle, elle l’influence : l’objet sen­sible four­ni à l’intelligence est-​il conforme au réel, ou trans­for­mé voire défor­mé par l’imagination et le désir ? Est-​ce une image fidèle du réel ou une chi­mère ? – Le « fan­tôme d’amour » de Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe pro­pose un cas inté­res­sant de cette trans­for­ma­tion du réel.

Mais c’est sur­tout au niveau des pas­sions que l’on peut aisé­ment consta­ter une mani­fes­ta­tion sen­sible de nos acti­vi­tés psy­chiques. Ces pas­sions, qui partent toutes du concu­pis­cible et de l’irascible, influent indi­rec­te­ment sur le fonc­tion­ne­ment de nos autres facul­tés (sens externes et internes, intel­li­gence et volon­té). Elles sont consti­tuées de trois élé­ments : une connais­sance sen­sible (1) qui déclenche un appé­tit (2), et pro­voque une modi­fi­ca­tion cor­po­relle, immu­ta­tio cor­po­ra­lis (3) : je vois un ani­mal dan­ge­reux, j’ai peur, je tremble. Cette modi­fi­ca­tion phy­sique est une mani­fes­ta­tion sen­sible essen­tielle de la pas­sion. Sans elle, le sen­ti­ment serait déchar­né, céré­bral, intel­lec­tuel ; ce qui revient à dire qu’il ne serait plus un état de sen­si­bi­li­té. (Verneaux, p. 63) Là se trouve un élé­ment sen­sible qui, même léger, peut être per­çu par un pra­ti­cien exercé.

Il ne nous semble pas que Vittoz dont l’honnêteté et l’humilité sont connues, ait été ten­té de « son­der les reins et les cœurs » par le cer­veau, en véri­fiant la qua­li­té d’une vibra­tion sur le front. Il nous semble avoir plu­tôt cher­ché les mani­fes­ta­tions sen­sibles des sen­ti­ments au niveau d’une modi­fi­ca­tion phy­sique, même ténue. De même, il a cher­ché les mani­fes­ta­tions sen­sibles de l’acte volon­taire, à leurs indices cor­po­rels per­cep­tibles, – mani­fes­ta­tions qui expriment les condi­tions et non la cause d’un acte voli­tif intrin­sè­que­ment inorganique.

Ces pistes de réflexion sont à pour­suivre en étu­diant de plus près les rap­ports entre la récep­ti­vi­té, l’émissivité et la volon­té chez Vittoz, d’une part, et les facul­tés cog­ni­tives et appé­ti­tives tant sen­sibles que ration­nelles, chez saint Thomas. Ce qui exige une ana­lyse pro­fonde de la réci­pro­ci­té d’influence de nos facul­tés les unes sur les autres.

Du psychologique à l’anagogique

Si, lais­sant de côté ces consi­dé­ra­tions spé­cu­la­tives, on revient au plan pra­tique qui est la carac­té­ris­tique de la méthode Vittoz, on ne peut s’empêcher de voir les liens qui l’unissent à d’autres psy­chiatres ou psy­cho­logues réalistes.

On l’a vu, Vittoz traite les psy­cho­né­vroses par la réédu­ca­tion du contrôle céré­bral, par des exer­cices des­ti­nés à mettre le patient en contact avec le réel tel qu’il est, au niveau sen­sible le plus simple, et non avec un réel ima­gi­né ou (re)pensé par un esprit incon­trô­lé, dépha­sé par rap­port à la réa­li­té. Ce n’est pas sans rap­pe­ler l’analyse du P. Eymieu qui disait que le psy­chas­thé­nique était, en fait, un être « sur­me­né » parce qu’il ne se repo­sait pas sur le réel, mais parce qu’il le recons­trui­sait, avec un esprit vaga­bond, sans point d’ancrage, à l’instar du « bateau ivre » de Rimbaud.

Plus près de nous dans le temps, sinon dans les idées, le socio­logue Alain Ehrenberg voit une ori­gine simi­laire à cette mala­die moderne qu’est la « fatigue d’être soi », éten­due à toute une socié­té en perte de repères et de sou­tiens tra­di­tion­nels. Sa vision de la dépres­sion comme une « mala­die de l’autonomie », pointe nolens volens les effets patho­lo­giques de l’abandon de toute trans­cen­dance, du rejet d’une norme exté­rieure et supé­rieure à l’homme. Dans le même ordre d’idées, on ne peut que sous­crire à l’avis de Marcel Gauchet, peu sus­pect de tho­misme exces­sif, lui qui trouve que la moder­ni­té fabrique « une socié­té psy­chi­que­ment épuisante ».

Mais, ain­si qu’on l’a évo­qué plus haut, c’est sur­tout à Rudolf Allers que Vittoz fait pen­ser. Ce psy­chiatre autri­chien décri­vait le névro­sé comme un être « com­pli­qué », parce que dédou­blé, avec un com­por­te­ment arti­fi­ciel, ce qui n’est pas sans faire son­ger a contra­rio à la sin­cé­ri­té, ou sim­pli­ci­té, recher­chée par le méde­cin suisse. De plus, Allers consi­dé­rait que le névro­sé était égo­cen­tré, voyant tout sub­jec­ti­ve­ment, rédui­sant le monde objec­tif aux dimen­sions du miroir de poche de son moi. Pour lui, au fond le névro­sé « reproche aux choses d’être ce qu’elles sont et non pas ce qu’il vou­drait qu’elles soient ».

Comment ne pas voir dans l’humble méthode Vittoz un moyen de pal­lier cette arti­fi­cia­li­té et cet égo­cen­trisme. Précisément par la mise du patient à l’écoute du réel, à l’école de l’objet, en lui offrant une « leçon de choses ». Par là, Vittoz incite à vivre l’instant pré­sent, à ne pas se lais­ser écar­te­ler entre la rumi­na­tion du pas­sé et l’imagination de l’avenir. Ce qui, au plan spi­ri­tuel, revient à vivre la prière du Notre Père : « donnez-​nous aujourd’hui le pain quo­ti­dien », sans que nous nous pré­oc­cu­pions du pas­sé qui n’est plus, ni que nous nous inquié­tions de l’avenir, en fai­sant des pro­vi­sions, comme firent à tort les Hébreux avec la manne dans le désert.

Pour ce faire, le P. Calmel demande de com­battre le « regard réflexe » qui consiste à se regar­der prier ou aimer, ce qui n’est ni prier, ni aimer, mais plu­tôt s’aimer prier ou s’aimer aimer. Car cette prière et cet amour sont égo­cen­trés. Tout comme s’écouter par­ler, ce n’est pas s’adresser à l’autre, mais res­ter en soi, s’arrêter à l’image qu’on veut don­ner de soi… à soi-même !

Ici, les simples exer­cices pra­tiques de Vittoz peuvent se révé­ler une bonne pré­pa­ra­tion psy­cho­lo­gique natu­relle à une vie spi­ri­tuelle sur­na­tu­relle. Là, se véri­fie l’adage tho­miste : gra­tia non tol­lit natu­ram, sed per­fi­cit eam, la grâce ne détruit pas la nature mais la pré­sup­pose, la perfectionne.

Ne pas inter­pré­ter sub­jec­ti­ve­ment le réel, mais l’accueillir sim­ple­ment demande un cer­tain oubli de soi, celui d’un sujet sou­mis à l’objet, qui s’impose et dont on ne peut dis­po­ser à sa guise. Ce réel, pour un chré­tien, c’est Dieu qui l’offre. Le pré­sent est pour le bap­ti­sé un véri­table pré­sent offert, où le Créateur mani­feste sa bon­té et requiert notre confiance. Le réel, c’est la volon­té de Dieu qui se mani­feste concrè­te­ment, dans le bien qu’il veut ou dans le mal qu’il per­met. Cette accep­ta­tion du réel est magni­fi­que­ment expri­mée dans la prière d’abandon de Madame Elisabeth : « Que m’arrivera-t-il aujourd’hui, ô mon Dieu, je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’il ne m’arrivera rien que vous ne l’ayez pré­vu de toute éter­ni­té. Cela me suf­fit, ô mon Dieu, pour être tranquille. »

Vittoz pro­pose de poser des actes conscients où nous nous mon­trons atten­tifs à ce qui est et à ce que nous fai­sons. C’est ce que les Anciens expri­maient par l’adage : age quod agis, fais ce que tu fais, consciem­ment, sans conten­tion mais avec atten­tion. Car nous n’avons de pain que quo­ti­dien, pour ici et main­te­nant. Pas pour un pas­sé rumi­né, ni pour un ave­nir imaginé.

Nous avons vu que la méthode Vittoz exige de la per­sé­vé­rance : ses exer­cices répé­tés de récep­ti­vi­té et de concen­tra­tion favo­risent l’acquisition d’habitus, de ver­tus stables. En cela, elle met l’âme à l’abri de cette illu­sion qu’entretiennent les réso­lu­tions vite prises et vite aban­don­nées, parce qu’insuffisamment ancrées dans le réel. Ces vel­léi­tés rapi­de­ment bio­dé­gra­dables, parce que non enra­ci­nées dans la vie quo­ti­dienne… La méthode Vittoz favo­rise une puri­fi­ca­tion de la sen­si­bi­li­té, à un niveau humble mais radi­cal. A l’écart d’une rai­son rai­son­nante et jar­gon­nante, qui est le propre des êtres com­pli­qués et sur­me­nés, sur­me­nés par leur com­pli­ca­tion… Avec l’équilibre psy­chique retrou­vé, ils peuvent acqué­rir une paix natu­relle que la grâce ne détruit pas, mais perfectionne.

Abbé Alain Lorans

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