Les maîtres de la vie spirituelle : Père Ambroise de Lombez

Auteur d’un article consa­cré au P. Ambroise de Lombez (capu­cin), le P. Sigismond ne peut qu’admirer la doc­trine spi­ri­tuelle du capu­cin du 18e siècle :

Personnellement très expé­ri­men­té dans les voies mys­tiques, le Père Ambroise ramène toute sa Doctrine Spirituelle à la Paix Intérieure. Elle est le but à atteindre, car elle s’identifie au royaume de Dieu en nous, aus­si bien que le flam­beau, dont la clar­té guide le chré­tien dans les sen­tiers de la per­fec­tion. La paix inté­rieure, quel infaillible et lumi­neux prin­cipe d’ascèse et de mys­tique ! Tout cela est bon et sur­na­tu­rel qui nous pro­cure la paix. Tout cela est mau­vais qui nous trouble. Donc trou­ver la paix, et l’affermir en soi-​même, c’est deve­nir un saint. […]

Doctrine de tous les temps que la sienne, mais pour l’époque, remède bien pro­vi­den­tiel. C’était l’heure où, déso­la­tion des cœurs, un rigide Jansénisme divi­sait les âmes (aus­si bien que les écoles théo­lo­giques) en Rigoristes et en Laxistes. Aux pre­mières, il fal­lait mon­trer et faire goû­ter les dou­ceurs du ser­vice de Dieu ; aux secondes, rap­pe­ler sans fai­blesse, les fortes leçons du sacri­fice et de la souf­france. Le Père Ambroise le fit, dans ses ouvrages, par l’exposé clair et pré­cis de la vraie doc­trine, aus­tère et suave à la fois, de la Paix et de la Joie divines de l’âme. »

P. Sigismond omc, art. « Ambroise de Lombez » dans Dictionnaire de Spiritualité, 1.1, col. 430.

Parcourons à grand pas la vie du P. Ambroise de Lombez avant de nous plon­ger dans son Traité de la Paix intérieure.

P. Antoine de Lombez ofm cap

Fils de Nauphary Lapeyrie et de Domenge de Daussion, Jean nait le 21 mars 1708 à Lombez (dans le Gers) et est bap­ti­sé le len­de­main dans la cathé­drale de cette ville. Il fait ses études clas­siques au col­lège de Gimont sous la direc­tion des pères doc­tri­naires. Il se forme ensuite à la phi­lo­so­phie et à la théo­lo­gie à l’école Saint-​Thomas d’Auch.

Âgé de 16 ans, il entre le 25 octobre 1724 chez les capu­cins et reçoit le nom d’Ambroise (auquel on ajoute le lieu de sa nais­sance). En 1733, peu de temps après son ordi­na­tion sacer­do­tale, il est nom­mé pro­fes­seur de phi­lo­so­phie au couvent de Médoux. Son zèle dans le pro­fes­so­rat et l’exercice du minis­tère des âmes le mena au sur­me­nage. Ses supé­rieurs l’envoyèrent alors prendre les eaux à Bagnères-de-Bigore.

Une fois remis, il exer­ça suc­ces­si­ve­ment les charge de Gardien des cou­vents de Lombez, d’Auch et de Médoux. Sa répu­ta­tion dépasse les fron­tières du Languedoc. Le père Paul de Colindres, Général de l’Ordre, l’envoie à Paris comme Commissaire Général pour réta­blir l’observance dans les cou­vents pari­siens. Il devient alors Gardien du Couvent Royal (sis Place Vendôme) et confes­seur de la reine Marie Leczinska, épouse de Louis XV.

A la demande du père Paul de Colindres, le P. Antoine de Lombez est ren­voyé séance tenante dans sa pro­vince d’origine. Élu délé­gué de sa Province reli­gieuse au Chapitre natio­nal des Capucins de 1771, il s’oppose à la modi­fi­ca­tion des consti­tu­tions. Son inter­ven­tion ayant été cou­ron­née de suc­cès, les confrères de sa pro­vince le choi­sissent comme pre­mier Définiteur pro­vin­cial et lui confient les charges de Gardien et de Maître des novices au couvent d’Auch.

Épuisé, il remet ses charges en 1777 et meurt le 25 octobre 1788 à la sta­tion ther­male de Saint Sauveur près de Luz. Ses restes reposent depuis 1863 à Solférino (dans les Landes).

Traité de la paix intérieure

Publié en 1757, c’est-à-dire du vivant du P. Ambroise de Lombez, le Traité de la paix inté­rieure a tra­ver­sé les siècles tant sa doc­trine est fon­da­men­tale, sûre et abor­dable. Ayant fré­quen­té assi­dû­ment l’Évangile, l’imitation de Jésus-​Christ et les écrits de saint François de Sales, le reli­gieux capu­cin ambi­tionne d’établir et de conso­li­der la paix inté­rieure dans les âmes chrétiennes.

Son ouvrage compte quatre par­ties. Les trois pre­mières entendent illus­trer l’excellence de la paix inté­rieure (ire par­tie), les obs­tacles qu’elle ren­contre (2e par­tie) et les moyens pour l’obtenir (3e par­tie). La der­nière et qua­trième par­tie se pré­sente comme la mise en œuvre pra­tique des prin­cipes théo­riques déjà expo­sés : « Jusqu’ici nous n’avons don­né que la théo­rie de la paix de l’âme, il faut main­te­nant vous en don­ner la pra-​tique, qui diri­ge­ra de plus près vos pas dans la voie de cette paix[1] ».

I. Excellence de la paix intérieure

Pour sus­ci­ter le désir de la paix inté­rieur, le P. Ambroise de Lobez en énu­mère les bien­faits sans nombre :

  • elle affer­mit en nous le règne de Dieu : « Une âme qui est encore vio­lem­ment agi­tée n’est pas pour l’ordinaire soli­de­ment éta­blie dans la jus­tice ; mais celle qui s’est long­temps sou­te­nue dans la paix est comme une mai­son éta­blie sur le roc, à l’épreuve des orages et des vents ; Dieu y fait sa demeure avec plai­sir et avec assurance ».
  • elle dis­pose aux com­mu­ni­ca­tions divines : « Cette paix laisse à Dieu toute la liber­té d’opérer dans nos âmes, de les éclai­rer, de les enflam­mer de son amour, de les conduire comme il veut. Au lieu que le trouble forme une espèce de nuage qui nous dérobe une par­tie de sa lumière, et un bruit confus qui nous empêche d’entendre sa voix ».
  • elle faci­lite le dis­cer­ne­ment des esprits : « Elle nous fait dis­cer­ner les mou­ve­ments de Dieu de ceux du démon ou de notre amour-​propre. L’esprit de Dieu nous met en recueille­ment et en paix ; au lieu que le mau­vais esprit porte en nous la dis­si­pa­tion et le trouble ».
  • elle est un secours contre les ten­ta­tions : « Outre les ten­ta­tions que la paix de l’âme nous aide à sur­mon­ter, elle nous en épargne un grand nombre, que la légè­re­té, la dis­si­pa­tion et la faci­li­té à suivre nos pen­chants nous occa­sionnent ordinairement ».
  • elle ali­mente la connais­sance de soi : « Cette paix nous pro­cure est la connais­sance de nous-​même, incom­pa­tible avec le trouble inté­rieur. Dans une eau bien tran­quille on dis­tingue les plus petits grains de sable, et dans la paix de l’âme on aper­çoit ses plus légères fautes ».
  • elle entre­tient la sim­pli­ci­té : « La paix inté­rieure nous humi­lie encore par la pié­té simple et modeste qu’elle nous inspire ».
  • elle accroît le recueille­ment : « Si le recueille­ment a son prin­cipe encore plus dans le cœur que dans l’esprit, comme il paraît cer­tain, on s’efforcera en vain de se le pro­cu­rer, si l’on ne tra­vaille sur le fonds de la paix intérieure ».

II. Obstacles à la paix intérieure

Au désir de la paix inté­rieure s’opposent nombre d’obstacles dont l’âme doit être consciente pour les évi­ter ou les vaincre :

  • la vaine joie et la noire tris­tesse : « La joie exces­sive est une des causes qui nous dérangent le plus com­mu­né­ment au dedans. On ne sait point se méfier de ses approches, parce qu’elle ne pré­sente que du plai­sir […] La tris­tesse fait sur nous des impres­sions tota­le­ment oppo­sées, mais elle ne nous en fait pas moins perdre la paix. La joie nous dis­sipe, la tris­tesse nous concentre ; la paix est au milieu, mais bien loin de l’une et de l’autre ».

« Il y a une tris­tesse qui est selon Dieu (2 Cor 7,10), comme une joie que l’on goûte en Dieu (Phil 4, 4). L’Apôtre nous exhorte à goû­ter tou­jours celle- ci, et il se réjouit de ce que les Corinthiens ont res­sen­ti celle-là. »

  • le zèle impé­tueux : « Un zèle trop vif trouble encore cette paix. Celui qui est ani­mé de ce zèle sai­sit tout avec force et avec cha­leur, et semble se faire un point de conscience de s’écarter tou­jours de la modé­ra­tion si néces­saire à la tran­quilli­té de l’âme ».
  • l’activité natu­relle : « Le calme de notre cœur est trou­blé par l’excessive viva­ci­té de notre natu­rel : il faut la ralen­tir. Ce moyen est facile à trou­ver, mais on ne le pra­tique pas aus­si faci­le­ment, ni avec un suc­cès bien sen­sible. Ce n’est qu’à la longue qu’on amor­tit son activité ».
  • la vio­lence des ten­ta­tions : « Les efforts exces­sifs avec les­quels on repousse les ten­ta­tions altèrent beau­coup la paix de l’âme. Dans ces occa­sions on s’agite, on se débat, on se tour­mente, et l’on entre dans une espèce de fureur. Tout est alors en mou­ve­ment et en com­bus­tion dans celui que le démon tente, et que sa propre acti­vi­té tente peut-​être encore plus ».
  • le scru­pule : « Rien ne trouble si fré­quem­ment la paix dans une âme timo­rée que le scru­pule qui la dévore. Elle ne doit pas plus s’attendre à goû­ter cette douce paix, que l’esclave d’un maître intrai­table. Ses plus légères fautes seront des crimes, ses meilleures actions seront mal faites, ses devoirs ne seront pas rem­plis, et après qu’elle y sera reve­nue cent et cent fois, ce tyran du repos ne sera pas plus satis­fait qu’à la pre­mière », « Les scru­pu­leux trou­ve­raient encore une source abon­dante de paix et un moyen sûr de s’épargner bien des peines, s’ils s’occupaient plus de l’amour du bien que de la crainte du mal, s’ils étaient plus atten­tifs aux ver­tus qu’ils doivent pra­ti­quer qu’aux fautes qu’ils commettent ».

III. Moyens pour obtenir la paix

Animée par le désir de la paix inté­rieure, conscience des obs­tacles qui en éloigne, l’âme n’a plus qu’à user des moyens détaillés par le P. Ambroise de Lombez pour en jouir :

  • l’humilité : « Une âme véri­ta­ble­ment humble est tou­jours tran­quille : et qu’est-ce qui pour­rait la trou­bler ? […] Elle reçoit, dit saint François de Sales, les peines avec dou­ceur, sachant qu’elle les mérite ; les biens avec modes­tie, sachant qu’elle ne les mérite pas. Elle voit les fautes d’autrui avec regret, mais sans trouble, se sou­ve­nant des siennes ; elle voit les siennes avec dou­leur, mais sans impa­tience, connais­sant sa fragilité ».
  • la mor­ti­fi­ca­tion : « La mor­ti­fi­ca­tion est aus­si néces­saire à la paix inté­rieure que l’humilité : peut-​être l’est-elle davan­tage, les occa­sions de la sen­sua­li­té reve­nant plus sou­vent que celles de l’orgueil. La vie des sens est entiè­re­ment oppo­sée à la vie inté­rieure : on prend sur celle-​ci tout ce qu’on donne à celle-là ».
  • la fidé­li­té aux exer­cices spi­ri­tuels : « [La fidé­li­té à ses exer­cices spi­ri­tuels] doit être grande, parce que la plus légère négli­gence cause un affai­blis­se­ment de l’esprit inté­rieur, et par consé­quent de la paix de l’âme », « Remplissons nos devoirs de pié­té dans leur temps et dans leur éten­due, avec la modes­tie au dehors et le res­pect au dedans, l’attention dans l’esprit, la rési­gna­tion et la prompte obéis­sance dans le cœur, et lais­sons à Dieu le soin de tout le reste ».
  • la modé­ra­tion dans la fer­veur : « L’attention de l’esprit ne consiste pas à n’avoir point de dis­trac­tions, mais à ne point s’y livrer quand on vient à y réflé­chir ; et les sen­ti­ments du cœur ne doivent pas être sen­sibles, mais effectifs ».
  • la patience dans les dis­trac­tions : « Il faut sans doute, autant qu’il dépend de nous, appor­ter l’attention de l’esprit à nos prières, à nos médi­ta­tions, et au reste de nos pieux exer­cices qui demandent l’application inté­rieure, mais sans crainte des dis­trac­tions qui pour­raient venir, sans inquié­tudes pour celles qui viennent, sans alarmes pour celles qui sont déjà passées ».
  • la mesure dans les mou­ve­ments : « Dieu ne demande de nous que la solide pré­fé­rence, la conduite uni­forme, la tran­quilli­té de l’âme, la pai­sible sou­mis­sion aux ordres de sa pro­vi­dence, le zèle atten­tif sans être empres­sé, pour accom­plir sa volon­té connue, et nous nous y bor­ne­rions si nous ne recher­chions que lui seul ».
  • la patience dans les ari­di­tés de l’âme : « il faut souf­frir sans impa­tience les ari­di­tés et les dégoûts, et pré­fé­rer tou­jours une paix solide, fon­dée sur la fer­me­té des réso­lu­tions, à des conso­la­tions pas­sa­gères, sou­vent for­mées par notre tendre nature, ou accor­dées comme à regret à notre exces­sive faiblesse ».
  • une vie de foi : « Entrez cou­ra­geu­se­ment dans la voie de la foi à mesure que Dieu vous y attire, et marchez‑y à grands pas, sans jamais sou­hai­ter d’en sortir ».
  • l’amour de Dieu : « L’âme qui pos­sède son Dieu par l’amour se repose en lui comme dans son centre. En vain elle a cher­ché le repos par­tout ailleurs ».
  • la confor­mi­té à la volon­té de Dieu : « L’amour de Dieu pro­duit la sou­mis­sion de notre volon­té à toutes les dis­po­si­tions de sa pro­vi­dence, et cette sou­mis­sion nous conserve dans une sainte tran­quilli­té par­mi les plus fâcheux revers, et dans une admi­rable éga­li­té au milieu des grands mou­ve­ments et des cruelles vicis­si­tudes de cette vie »,
  • la récep­tion de la com­mu­nion : « La sainte com­mu­nion est une source de paix, puisqu’elle nous unit à Celui qui désire ardem­ment qu’elle règne en nous, et qui seul peut nous don­ner le bien qu’il nous demande ».
  • la pra­tique de l’oraison men­tale : « Dès que nous appro­chons de Dieu, nous sommes éclai­rés ; la paix et la séré­ni­té suc­cèdent bien­tôt aux ténèbres qui confondent tout, et nos gémis­se­ments devant lui dis­sipent tous nos troubles. Fussions-​nous émus, pas­sion­nés, inquiets, lorsque nous nous met­tons en orai­son, nous nous sen­tons tran­quilli­ser peu à peu ; et si à la fin il nous reste quelque peine, c’est d’être obli­gés de nous éloi­gner de la source d’un si doux repos ».
  • le déta­che­ment uni­ver­sel : « Un cœur par­ta­gé n’aura jamais la paix ».

Source : La cou­ronne de Marie, octobre 2025, n°145

Notes de bas de page
  1. Toutes les cita­tions sans réfé­rences sont tirées du Traité de la Paix inté­rieure que le lec­teur est for­te­ment invi­té à se pro­cu­rer, à lire et à médi­ter dans son inté­gra­li­té.[]