La gratuité

Retable d'Issenheim, la Crucifixion par Matthias Grünewald, 1512, musée d'Unterlinden à Colmar. Crédit : CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

« Vous avez reçu gra­tui­te­ment, don­nez gra­tui­te­ment. » nous dit saint Matthieu (10 : 8).

Notre monde, dont le prin­cipe de vie semble être le gain et dont toute tran­sac­tion tourne ulti­me­ment autour de l’économique, semble oublier d’où il vient. L’acte créa­teur est en effet celui qui est le plus pro­fon­dé­ment gra­tuit. Dieu, l’être par lui-​même, n’avait besoin de rien ni de per­sonne. Mais dans un débor­de­ment d’amour si carac­té­ris­tique de sa nature tri­ni­taire, il a vou­lu par­ta­ger son bon­heur divin éter­nel. C’est la créa­tion. Et pour que cette créa­tion soit com­prise comme un don gra­tuit, Dieu a vou­lu en plus qu’un être conscient reçoive le meilleur de ses dons. L’homme est ain­si créé à l’image de Dieu, doué de cette capa­ci­té de rai­son qui trouve son acte ultime dans la capa­ci­té d’aimer. Et dans la capa­ci­té de gra­tui­té… Dieu a créé gra­tui­te­ment un homme et l’a à son tour doté de gra­tui­té… « Et les siens ne l’ont pas reçu » (Jean 1 : 11) …

Le rachat des hommes tom­bés dans le péché, vou­lu par Dieu et réa­li­sé par l’Incarnation rédemp­trice de son Fils Jésus, réa­lise une deuxième gra­tui­té divine, encore plus forte. Car si Dieu n’était nul­le­ment tenu de créer, encore moins devait-​Il rat­tra­per une créa­tion mal orien­tée en rai­son du péché de l’homme. Mais Dieu ne se laisse pas vaincre en gra­tui­té, qui fait écho à sa bon­té, à sa géné­ro­si­té, à sa nature divine elle-​même qui découle des rela­tions d’amour entre les trois per­sonnes divines.

Retable d’Issenheim, la Crucifixion par Matthias Grünewald, 1512, musée d’Unterlinden à Colmar. Crédit : CC BY-​SA 4.0, via Wikimedia Commons

Il y a sur notre terre une pos­si­bi­li­té de rachat qui passe par la même capa­ci­té de gra­tui­té. Notre sain­te­té ne sera que gra­tui­té, nulle part ailleurs nous ne la trou­ve­rons ! L’Evangile nous en donne les modèles constants. Le bon Samaritain pose un acte aus­si gra­tuit que celui de sainte Véronique, un voile à la main. Ces pages d’Evangile mani­festent qu’un acte gra­tuit ne peut se consi­dé­rer que s’il y a en nous une vraie com­pré­hen­sion de la notion de pro­chain expli­ci­tée par le Seigneur Jésus. Dans l’acte mer­can­tile, le pro­chain est l’argent, le béné­fice ; l’interlocuteur n’est plus qu’une source de reve­nu. Dans l’acte de cha­ri­té, seul compte le bien du pro­chain. Aimer, c’est vou­loir le bien de l’autre, au détri­ment éven­tuel­le­ment de notre propre avan­tage. C’est éga­le­ment l’exemple que nous donnent les saints, et c’est la rai­son pour laquelle bien sou­vent ils nous étonnent et nous dépassent. Leur vie est gra­tuite alors que la nôtre est bien trop sou­vent cal­cu­lée. Mesurons-​nous la dif­fé­rence entre eux et nous ?

Paradoxalement, et c’est peut-​être le comble de l’infamie, nous voyons aus­si com­ment cer­tains actes peuvent être gra­tuits de bêtise, d’infamie, d’horreur. Violence, van­da­lisme, mais aus­si tout sim­ple­ment inci­vi­li­tés, bruit et papiers gras… Car dans ce domaine éga­le­ment le démon vient sin­ger la ver­tu. C’est bien triste, mais en même temps évo­ca­teur, révé­la­teur, de la nature réelle de la cha­ri­té gra­tuite. Si le démon salit, c’est qu’il y a du beau. Combien le doigt du diable peut donc être révé­la­teur et nous mon­trer, éton­nam­ment, le che­min à suivre !

Il parait impor­tant d’éduquer notre jeu­nesse à la gra­tui­té de ses actes. La gra­tui­té s’apprend, avec per­sé­vé­rance et cou­rage. Dès son pre­mier âge l’enfant sera for­mé à rendre ser­vice, et à aller au-​devant comme au-​delà du ser­vice deman­dé. Les ini­tia­tives seront encou­ra­gées, les exemples don­nés. Des acti­vi­tés en famille per­met­tront d’inculquer cette atti­tude. Cela pour­ra être la visite de quelques per­sonne âgée ou malade, un peu iso­lée. Ce sera une atten­tion, un petit geste, pour un néces­si­teux. Et comme la ver­tu entre sou­vent par les pieds, un bon pèle­ri­nage néces­si­tant une démarche de péni­tence sera béné­fique. Apprendre à finir ce qui est com­men­cé, même si cela « ne sert plus à rien », donne goût à cet acte gra­tuit qui a le chic de réjouir au plus pro­fond de notre être. Justement parce que c’était gra­tuit et qu’il n’y avait rien d’autre à en attendre.

Et si nous par­lions voca­tion et réponse à l’appel. Invitant ses apôtres à le suivre, Jésus pré­cise tout de suite qu’il n’a pas où poser la tête. Suivre, mais sans savoir où et jusqu’où ! S’il y a un acte gra­tuit, c’est bien celui de répondre à la voca­tion sacer­do­tale ou reli­gieuse. Et si jamais la réponse est tein­tée d’intérêt, on peut se pré­pa­rer à des grandes dif­fi­cul­tés… Nous man­quons plus que jamais de prêtres, cruel­le­ment. Deux élé­ments vien­dront cor­ri­ger le tir : for­mer la jeu­nesse à la gra­tui­té, et l’enthousiasmer à une dona­tion qui ne peut être qu’absolue, sans cal­cul ni inté­rêt, radi­cale. Que les familles ne baissent pas leur niveau d’exigence, que les prêtres des sémi­naires leur embrayent le pas ! La triste époque que nous vivons et qui a vu l’Eglise nive­ler vers le bas dans ses exi­gences de vie chré­tienne et de vie consa­crée nous livre éga­le­ment le résul­tat des courses. Remontons donc la barre bien vers le haut !

Qu’en est-​il alors de la gra­tui­té du salut éter­nel et de sa recherche ? Après tout, nous sommes depuis notre bap­tême entraî­nés à cher­cher à conqué­rir cet unique néces­saire. Mais curieu­se­ment, c’est pro­ba­ble­ment en cher­chant avant tout et de manière dés­in­té­res­sée la gloire de Dieu, car II le mérite et cela doit nous suf­fire, que l’homme se diri­ge­ra avec cer­ti­tude vers son salut. Indirectement, mais avec sûre­té. Et à nou­veau se rap­pelle à nous le pré­cepte de la cha­ri­té. Le pha­ri­sien applique la loi stric­te­ment, mais son cœur est sec, il n’a pas la cha­ri­té, il n’a pas la gra­tui­té, il n’aura pas la joie qui en est le fruit. Celui qui, au contraire, est ani­mé de l’amour de Dieu, sera ins­pi­ré pour suivre ses direc­tives et aller sur un che­min sûr. Nous ne gar­de­rons dans l’au-delà que nos mérites sur­na­tu­rels. A quoi bon alors amas­ser des biens et assou­vir notre concu­pis­cence si un jour nous dévons tout aban­don­ner. Que restera-​t-​il alors ? Il ne res­te­ra que ce qui aura été fait gra­tui­te­ment, ce qui est syno­nyme de « pour Dieu » !

Apprenons à faire de nos actes des actes déta­chés de tout inté­rêt et cal­cul. Notre seul inté­rêt est de par­ve­nir à la gloire du ciel, pour la louange de Dieu comme se plaît à le répé­ter saint Paul (Ephésiens 1 : 6). Si cette condi­tion est posée et recher­chée en tout, nous pou­vons agir dans le reste avec un déta­che­ment abso­lu. Ne crai­gnons pas de voir Dieu omettre nos mérites ! Il sait cal­cu­ler et très bien, n’oubliera aucun de nos bien­faits pour nous en don­ner en son temps juste récom­pense. En atten­dant, don­nons avec une libé­ra­li­té sans limite. Notre tra­vail en ce domaine sera sans fin, et il gar­de­ra tou­jours sous les yeux la néces­si­té de suivre en tout le Christ Jésus.

Source : Le Belvédère de Saint-​Nicolas n° 154 – mars 2025