« Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » nous dit saint Matthieu (10 : 8).
Notre monde, dont le principe de vie semble être le gain et dont toute transaction tourne ultimement autour de l’économique, semble oublier d’où il vient. L’acte créateur est en effet celui qui est le plus profondément gratuit. Dieu, l’être par lui-même, n’avait besoin de rien ni de personne. Mais dans un débordement d’amour si caractéristique de sa nature trinitaire, il a voulu partager son bonheur divin éternel. C’est la création. Et pour que cette création soit comprise comme un don gratuit, Dieu a voulu en plus qu’un être conscient reçoive le meilleur de ses dons. L’homme est ainsi créé à l’image de Dieu, doué de cette capacité de raison qui trouve son acte ultime dans la capacité d’aimer. Et dans la capacité de gratuité… Dieu a créé gratuitement un homme et l’a à son tour doté de gratuité… « Et les siens ne l’ont pas reçu » (Jean 1 : 11) …
Le rachat des hommes tombés dans le péché, voulu par Dieu et réalisé par l’Incarnation rédemptrice de son Fils Jésus, réalise une deuxième gratuité divine, encore plus forte. Car si Dieu n’était nullement tenu de créer, encore moins devait-Il rattraper une création mal orientée en raison du péché de l’homme. Mais Dieu ne se laisse pas vaincre en gratuité, qui fait écho à sa bonté, à sa générosité, à sa nature divine elle-même qui découle des relations d’amour entre les trois personnes divines.

Il y a sur notre terre une possibilité de rachat qui passe par la même capacité de gratuité. Notre sainteté ne sera que gratuité, nulle part ailleurs nous ne la trouverons ! L’Evangile nous en donne les modèles constants. Le bon Samaritain pose un acte aussi gratuit que celui de sainte Véronique, un voile à la main. Ces pages d’Evangile manifestent qu’un acte gratuit ne peut se considérer que s’il y a en nous une vraie compréhension de la notion de prochain explicitée par le Seigneur Jésus. Dans l’acte mercantile, le prochain est l’argent, le bénéfice ; l’interlocuteur n’est plus qu’une source de revenu. Dans l’acte de charité, seul compte le bien du prochain. Aimer, c’est vouloir le bien de l’autre, au détriment éventuellement de notre propre avantage. C’est également l’exemple que nous donnent les saints, et c’est la raison pour laquelle bien souvent ils nous étonnent et nous dépassent. Leur vie est gratuite alors que la nôtre est bien trop souvent calculée. Mesurons-nous la différence entre eux et nous ?
Paradoxalement, et c’est peut-être le comble de l’infamie, nous voyons aussi comment certains actes peuvent être gratuits de bêtise, d’infamie, d’horreur. Violence, vandalisme, mais aussi tout simplement incivilités, bruit et papiers gras… Car dans ce domaine également le démon vient singer la vertu. C’est bien triste, mais en même temps évocateur, révélateur, de la nature réelle de la charité gratuite. Si le démon salit, c’est qu’il y a du beau. Combien le doigt du diable peut donc être révélateur et nous montrer, étonnamment, le chemin à suivre !
Il parait important d’éduquer notre jeunesse à la gratuité de ses actes. La gratuité s’apprend, avec persévérance et courage. Dès son premier âge l’enfant sera formé à rendre service, et à aller au-devant comme au-delà du service demandé. Les initiatives seront encouragées, les exemples donnés. Des activités en famille permettront d’inculquer cette attitude. Cela pourra être la visite de quelques personne âgée ou malade, un peu isolée. Ce sera une attention, un petit geste, pour un nécessiteux. Et comme la vertu entre souvent par les pieds, un bon pèlerinage nécessitant une démarche de pénitence sera bénéfique. Apprendre à finir ce qui est commencé, même si cela « ne sert plus à rien », donne goût à cet acte gratuit qui a le chic de réjouir au plus profond de notre être. Justement parce que c’était gratuit et qu’il n’y avait rien d’autre à en attendre.
Et si nous parlions vocation et réponse à l’appel. Invitant ses apôtres à le suivre, Jésus précise tout de suite qu’il n’a pas où poser la tête. Suivre, mais sans savoir où et jusqu’où ! S’il y a un acte gratuit, c’est bien celui de répondre à la vocation sacerdotale ou religieuse. Et si jamais la réponse est teintée d’intérêt, on peut se préparer à des grandes difficultés… Nous manquons plus que jamais de prêtres, cruellement. Deux éléments viendront corriger le tir : former la jeunesse à la gratuité, et l’enthousiasmer à une donation qui ne peut être qu’absolue, sans calcul ni intérêt, radicale. Que les familles ne baissent pas leur niveau d’exigence, que les prêtres des séminaires leur embrayent le pas ! La triste époque que nous vivons et qui a vu l’Eglise niveler vers le bas dans ses exigences de vie chrétienne et de vie consacrée nous livre également le résultat des courses. Remontons donc la barre bien vers le haut !
Qu’en est-il alors de la gratuité du salut éternel et de sa recherche ? Après tout, nous sommes depuis notre baptême entraînés à chercher à conquérir cet unique nécessaire. Mais curieusement, c’est probablement en cherchant avant tout et de manière désintéressée la gloire de Dieu, car II le mérite et cela doit nous suffire, que l’homme se dirigera avec certitude vers son salut. Indirectement, mais avec sûreté. Et à nouveau se rappelle à nous le précepte de la charité. Le pharisien applique la loi strictement, mais son cœur est sec, il n’a pas la charité, il n’a pas la gratuité, il n’aura pas la joie qui en est le fruit. Celui qui, au contraire, est animé de l’amour de Dieu, sera inspiré pour suivre ses directives et aller sur un chemin sûr. Nous ne garderons dans l’au-delà que nos mérites surnaturels. A quoi bon alors amasser des biens et assouvir notre concupiscence si un jour nous dévons tout abandonner. Que restera-t-il alors ? Il ne restera que ce qui aura été fait gratuitement, ce qui est synonyme de « pour Dieu » !
Apprenons à faire de nos actes des actes détachés de tout intérêt et calcul. Notre seul intérêt est de parvenir à la gloire du ciel, pour la louange de Dieu comme se plaît à le répéter saint Paul (Ephésiens 1 : 6). Si cette condition est posée et recherchée en tout, nous pouvons agir dans le reste avec un détachement absolu. Ne craignons pas de voir Dieu omettre nos mérites ! Il sait calculer et très bien, n’oubliera aucun de nos bienfaits pour nous en donner en son temps juste récompense. En attendant, donnons avec une libéralité sans limite. Notre travail en ce domaine sera sans fin, et il gardera toujours sous les yeux la nécessité de suivre en tout le Christ Jésus.
Source : Le Belvédère de Saint-Nicolas n° 154 – mars 2025