Malades et bien portants

Honoré Daumier, Le Malade imaginaire, v. 1860, Public Domain via Wikimedia Commons.

La requête pour un plus grand sens du sacré qua­li­fiée de patho­lo­gique par un liturgiste. 

L’intérêt crois­sant pour la litur­gie tra­di­tion­nelle chez les jeunes gens sus­cite des réac­tions plus ou moins élé­gantes. Dans la ligne du pape François qui soup­çonne un dés­équi­libre chez les prêtres concer­nés[1], c’est un éru­dit du dio­cèse de Strasbourg, pro­fes­seur à l’université de « Miséricorde » de Fribourg, qui qua­li­fie ce mou­ve­ment de patho­lo­gique[2].

Comme on peut s’y attendre, il y voit un « repli iden­ti­taire » moti­vé par la « peur[3] devant ce qui va venir », et fon­dé sur une « pro­fonde sub­jec­ti­vi­té » puisque ces jeunes gens ont l’outrecuidance de déci­der eux-​mêmes ce qui satis­fait leur aspi­ra­tion plu­tôt que d’écouter les savants. Les usages litur­giques anciens lui font pen­ser aux incan­ta­tions des pro­phètes de Baal.

L’article fait réfé­rence au père Congar[4], qui dans la lan­cée du Concile pen­sait devoir éclair­cir la notion de sacré en affir­mant que le Nouveau Testament déclare sacré « tout ce qui est sanc­ti­fié par l’usage de l’homme ». Ce fai­sant, il abo­lit le sacré de l’Ancien Testament ; l’ancienne Loi sépare en effet farou­che­ment les lieux, les objets, le peuple même, êtres sacrés, du pro­fane et de l’impur ; de son côté, Jésus affran­chit du Temple[5], des rituels de puri­fi­ca­tion, et des rigueurs du sab­bat ; à sa suite les Apôtres triom­phe­ront des judaï­sants qui veulent impo­ser les usages juifs aux païens bap­ti­sés : désor­mais rien n’est exclu de la pré­sence de Dieu. Le Concile par­lait de son côté du rôle des laïcs dans la « consé­cra­tion du monde[6] » à la suite du Sauveur qui « s’est en quelque sorte uni Lui-​même à tout homme[7] » (n°22 §2).

A vrai dire le même Congar avait remar­qué que, si rien n’est pro­fane, alors tout est sacré[8]. Et pro­fane. Alors on traite aujourd’hui la litur­gie avec la même désin­vol­ture que le quo­ti­dien, et il n’y a plus à s’étonner qu’un diacre chante du Claude François devant l’autel[9], puis que des fidèles donnent la com­mu­nion à leur chien[10]. Même le péché, deve­nu cou­rant, se voit affu­blé de manière blas­phé­ma­toire des attri­buts du sacré au point que des catho­liques fassent de l’homosexualité une sorte de voca­tion divine[11].

Si le culte divin n’exprime pas la foi et la doc­trine, et ne signi­fie pas l’adoration due à Dieu au moyen de signes sen­sibles expres­sifs de véné­ra­tion, si la doc­trine révé­lée n’est pas intou­chable, alors on finit par pen­ser – et prier – comme on vit. Tout le jar­gon des savants n’y chan­ge­ra rien ; de toute façon la litur­gie concep­tuelle de ces éru­dits n’aura pas plus de public que l’art concep­tuel contem­po­rain. Ce qu’il y a en face de ces bien por­tants, c’est un authen­tique sen­sus fidei fide­lium. Les pèle­ri­nages de la Pentecôte montrent que son cadavre bouge encore.

Notes de bas de page
  1. Pape François, Espère, Albin Michel, 2025, c.18.[]
  2. Michel Steinmetz, « La résur­gence du « sacré » en litur­gie : essai de diag­nos­tic d’une patho­lo­gie contem­po­raine », La Maison-​Dieu, n°319, mars 2025, pp.9–26.[]
  3. De même un ancien garde des sceaux avait affir­mé que « l’insécurité, ce sont des peurs ». La peur a bon dos.[]
  4. Yves Congar op, « Situation du « sacré » en régime chré­tien », dans La litur­gie après Vatican II, Cerf, coll. Unam Sanctam, 1967, pp.385–403.[]
  5. Entretien avec la Samaritaine, Jn 4, 21.[]
  6. Constitution Lumen Gentium, n°34.[]
  7. C’était déjà le sens de la fête de saint Joseph arti­san ins­ti­tuée par Pie XII en 1955. La litur­gie de cette fête magni­fie le tra­vail sanc­ti­fié comme tel par le Fils de Dieu deve­nu tra­vailleur, dans l’espoir de tou­cher le monde ouvrier qui délaisse la pra­tique reli­gieuse. Ce ne fut pas un suc­cès, parce que magni­fier le pro­fane n’attire pas au sacré.[]
  8. Congar, Ibidem p.395.[]
  9. https://​tri​bu​ne​chre​tienne​.com/​v​i​d​e​o​-​u​n​-​p​r​e​t​r​e​-​d​e​c​h​a​i​n​e​-​c​h​a​n​t​e​-​c​l​a​u​d​e​-​f​r​a​n​c​o​i​s​-​d​e​v​a​n​t​-​l​a​u​t​e​l​-​j​u​s​q​u​o​u​-​i​r​a​-​l​a​-​d​e​s​a​c​r​a​l​i​s​a​t​i​o​n​-​d​e​s​-​m​a​r​i​a​g​e​s​-​c​a​t​h​o​l​i​q​u​es/[]
  10. Le 4 octobre 2025 dans une paroisse de Zürich : https://​tri​bu​ne​chre​tienne​.com/​p​r​o​f​a​n​a​t​i​o​n​-​a​-​z​u​r​i​c​h​-​l​e​u​c​h​a​r​i​s​t​i​e​-​l​i​v​r​e​e​-​a​u​x​-​c​h​i​e​ns/.[]
  11. Claire Bévierre et Florence Euverte (dir.), Homos et cathos – L’Eglise à l’épreuve du réel, pré­fa­cé par le Cardinal Vesco, DDB, 2026. Ce livre pré­sente des témoi­gnages de parents d’homosexuels affi­chés, qui prennent fait et cause pour eux et reven­diquent un chan­ge­ment de la doc­trine de l’Eglise.[]