Voici une aventure missionnaire dont le héros fut M. l’abbé François Laisney, alors en poste au prieuré de Singapour. Un des côtés exaltants de l’apostolat en Extrême Orient.
Un certain mardi matin de 2015, le téléphone sonne. Je prends. Un Américain téléphone de Post Falls, Idaho, et demande :
– Pouvez-vous visiter mon père à l’hôpital, il vient d’avoir un AVC ?
– Bien sûr !
– C’est à trois heures de Singapour.
– Alors cela doit être en Malaisie, car il suffit de deux heures pour aller d’un bout à l’autre de la petite île de Singapour.
– Non. C’est en Chine.
– Alors ce n’est pas trois heures en voiture, mais plutôt en avion, car la Chine n’est pas à côté.
De fait, c’était à Qingdao, et ce n’est pas trois mais six heures d’avion pour plus de 4000 km ! C’est à peu près la distance Paris- Dakar. Par la route, cela représenterait plus de 5800 km !
– N’ayez pas peur. Je paierai tout le coût.
– Bon, d’accord. Pouvez-vous me donner les détails pratiques : nom, adresse, téléphone, etc.
Il me donne le nom de son père, et le nom et numéro de téléphone d’un ami de son père vivant à Qingdao qui ira à l’hôpital avec moi.
Je téléphone à ce Monsieur, qui me donne un rendez-vous au McDonald d’un centre commercial en face de l’hôpital. Mais le nom de ce centre commercial étant chinois, je ne retiens que le nom de l’hôpital, « Olympic Hospital ».
Je cherche alors les vols au meilleur marché pour le soir même : China Airlines, Singapour-Beijing-Qingdao. Je réserve le billet, mais le processus rencontre un problème et ne termine pas normalement si bien que je n’ai pas le numéro de confirmation du vol.
Je vais donc à l’aéroport de bonne heure, trois heures avant le départ, pour être sûr d’avoir mon avion. A l’enregistrement je présente mon passeport, mais la dame me dit :
– Vous n’êtes pas sur ce vol !
– Comment donc ! J’ai payé pour ce vol !
– Non, vous n’y êtes pas.
Alors je vérifie le compte bancaire (les portables sont parfois bien pratiques), et de fait il y avait une entrée avec le prix et le nom de la compagnie aérienne. Alors la dame prend mon passeport, et va au bureau de sa compagnie pour une plus ample vérification. Elle revient peu après avec une feuille imprimée : Billet annulé ! La raison étant que c’était trop court avant le départ de l’avion : il n’y avait pas assez de temps pour que le paiement par carte de crédit soit confirmé.
– Est-ce que je peux acheter un billet maintenant ?
– Non, et pour la même raison : c’est trop court avant le vol pour que le paiement soit confirmé.
– Alors, que puis-je faire ?
– Allez voir une autre compagnie aérienne : certaines compagnies acceptent de prendre le risque d’un paiement non-confirmé.
Je cherche dans l’aéroport et il y avait une autre compagnie, Scoot Airline, qui avait un vol direct Singapour-Qingdao. Je leur demande si je peux acheter un billet juste avant le départ, et le Monsieur me répond :
– Oui, mais avez-vous un visa ?
Oups… Je prendrai un visa de transfert : on peut rester 72 heures en Chine entre deux vols. (Je l’avais fait pour rencontrer quelques fidèles à Beijing).
– Mais un tel transfert requiert que vous alliez plus loin. Cela ne s’applique pas à un aller-retour.
– Bon, alors j’irai à Séoul en Corée du Sud !
J’y étais allé suffisamment de fois pour bien connaitre la situation : je pouvais facilement obtenir un visa touriste à l’arrivée ; je connaissais le bus requis pour aller à notre « prieuré » (une petite chapelle et un petit appartement non loin à Seocho, et je connaissais le code d’entrée).
Le Monsieur me dit qu’il n’avait jamais fait cela avant, il va au bureau de sa compagnie et revient avec trois pages de régulation sur les visas transfert, et me dit :
– Les visa transfert de 72 heures ne sont pas valables partout, mais seulement dans certaines villes (Beijing, Shanghai, etc.), en particulier ils ne sont pas valables à Qingdao !
Il me donne les trois feuilles que je lis attentivement. De fait, il y avait une autre condition : un visa transfert ne permet pas de prendre un vol en correspondance pour une autre ville de Chine : donc le fait qu’Air China n’ait pas accepté mon billet était providentiel : je n’aurai jamais pu prendre le vol Beijing-Qingdao en correspondance ! Deo gratias : le Bon Dieu corrigeait mes erreurs.
En lisant ces feuilles je trouve qu’il y a aussi un visa transfert de 24 heures, qui lui est disponible sans restriction de ville. Alors, je reviens vers le monsieur et le lui montre. Il hésitait, car il n’avait jamais vendu un tel billet. Pendant ses hésitations, il feuillette mon passeport, et s’arrête net : « Mais vous avez déjà eu un tel visa l’année dernière à Qingdao ! »
De fait, il y avait dans mon passeport un visa tout en chinois. Je m’en souvenais : c’était en octobre de l’année précédente ; la ville de Qingdao est renommée pour sa bière, et ils ont une fête Oktober-fest, calquée sur des fêtes de la bière en Allemagne, et à cette occasion il y avait des billets bon marché pour Qingdao.
Devant aller de Singapour à Séoul, le moteur de recherche avait identifié que le vol le moins cher était la combinaison de deux vols : Singapour-Qingdao + Qingdao-Séoul. Je me souviens d’avoir attendu environ deux heures dans l’aéroport, n’ayant évidemment pas le temps de rien visiter. Je ne me souvenais absolument pas du nom de cette ville escale ; il était écrit en chinois sur le passeport… Mais ce Monsieur lisait et parlait le chinois sans difficulté.
« Alors, si vous l’avez fait une fois, vous pouvez le faire une autre fois. » Et il me vend un billet aller- simple Singapour-Qingdao.
Je vais à la porte d’embarquement, et je m’empresse de réserver un billet Qingdao-Séoul : j’en aurai besoin pour justifier un visa de transfert. Et voilà que le même problème survient : impossibilité d’obtenir une confirmation de la réservation.
J’embarque donc dans l’avion pour la Chine communiste, sachant que j’aurai un problème à l’arrivée ! Mon Dieu, je suis un petit pion dans vos mains !
A l’arrivée, je prends la file pour les visas-transfert. J’explique que j’ai une réservation pour aller à Séoul (je donne les références du vol), mais que je n’ai pas pu avoir un imprimé car j’ai fait la réservation à l’aéroport, mon premier billet ayant été annulé. Je n’avais évidemment pas d’imprimante avec moi.
La dame prend mon passeport et va au bureau pour vérifier ma réservation ; elle revient en disant qu’elle avait bien trouvé ma réservation, mais qu’il y avait un problème avec elle : le paiement n’était pas approuvé !
Alors, nous allons ensemble au comptoir de cette compagnie aérienne, l’employée de la compagnie me dit : je vois bien votre réservation, mais je ne peux pas la confirmer ; je peux toutefois vous vendre un autre billet.
Heureusement que le vol de Qingdao à Séoul n’est qu’un petit vol de 55mn pour 579km : le prix n’était pas élevé, et le fils avait promis de tout payer… Alors j’ai payé pour un deuxième billet pour Seoul. Ayant ce billet, la dame du service d’immigration tamponne mon passeport avec le visa transfert.
Je lui dis alors : « Je vais voir un ami à l’hôpital, mais je ne parle pas chinois. Pourriez-vous écrire l’adresse en chinois pour le conducteur de taxi ? » Très gentiment, elle accepte. Je lui dis : « Olympic Hospital ». Elle cherche sur son téléphone… et me répond : un tel hôpital n’existe pas !
Alors je lui donne le numéro de téléphone de l’ami qui m’avait donné le rendez-vous. Elle téléphone, puis elle m’explique que ce nom avait été donné pour les étrangers lors des jeux olympiques en 2008 à l’hôpital le plus proche des Jeux ; mais une fois ces jeux passés, personne n’utilisait plus ce nom, sauf peut-être des étrangers comme moi. Mais elle connaît le centre commercial en face et ainsi peut écrire l’adresse en chinois. Le taxi n’a aucune difficulté à m’y mener.
Avant de prendre le taxi, je mets mon clergyman (jusque-là j’étais en vêtement civils pour éviter d’ajouter un problème à l’Immigration). C’était une profession de foi. Au pire, on m’aurait expulsé du pays, ce qui n’était pas un grand problème. Ayant deux heures avant le rendez-vous, je demande au service information s’il y a une église catholique à Qingdao – une ville de 12 millions d’habitants ! Je n’ai jamais reçu de réponse aussi froide : « Je ne sais pas. » Je n’ai pas insisté.
Le rendez-vous était au McDonald de ce centre commercial. Je cherche un peu, je ne le vois pas ; je demande « McDonald ? McDonald ? » On me fait signe d’aller en bas. Je descends au niveau inférieur et je vois le signe caractéristique de ces restaurants. J’y vais et je demande une tasse de café. Voulant faire de l’eau bénite (on n’a pas le droit d’emporter des liquides dans la cabine des avions), je demande s’ils ont… du sel. On me regarde avec curiosité : « Du sel, pour votre café ? » « Oui, merci ! »
Ayant bu mon café, je lave le verre (en carton) et fais discrètement la bénédiction de l’eau bénite, remets le couvercle : je suis prêt. L’ami du malade est à l’heure. Nous allons ensemble à l’hôpital. Le malade était dans le service de soins intensifs. On m’y admet sans difficulté et on me permet d’y rester… trois heures ! J’ai eu tout le temps d’écouter la confession, de donner l’extrême onction, de réciter deux chapelets, de donner quelques conseils spirituels avec des temps de silence pour ne pas fatiguer le malade. Dans aucun autre hôpital on ne m’a jamais permis de demeurer si longtemps dans les soins intensifs ! Il faut aller en Chine communiste pour cela !
Après, j’ai pris un taxi pour l’aéroport sans difficulté. Puis le vol pour Séoul, puis le bus pour la chapelle, où j’ai pu dire ma messe en ce mercredi soir, à 23h25 !
Puis il fallait revenir à Singapour pour la Messe du jeudi soir. Or, pas d’accès internet au prieuré. Donc j’ai pris le bus de nuit pour aller à l’aéroport, mais là impossible de réserver par internet, pour la même raison : pas assez de temps pour que le paiement soit confirmé. Le petit matin arrivant, je vais au comptoir et on me conseille d’aller au bureau de la compagnie, où le responsable me dit : « Achetez un billet pour demain et j’ai l’autorité comme manager local pour changer la date et vous mettre sur le vol d’aujourd’hui ! » J’ai bien dormi dans l’avion. Deo gratias.
J’ai appris par le fils, auquel j’ai raconté toutes ces péripéties, que son père était dévot au Sacré-Cœur et avait fait les neuf premiers vendredis du mois. Le Bon Dieu tient ses promesses !
Source : Le Sainte Anne, bulletin du Prieuré de Lanvallay, septembre-octobre 2026.







