L’hérésie anti-liturgique

Extrait des Institutions Liturgiques de Dom Guéranger, Livre I, chap. 14.

La Liturgie est une chose trop excellente dans l’Église, pour ne pas s’être trouvée en butte aux attaques de l’hérésie. Mais de même que l’autorité de l’Église ne fut point combattue directement, comme notion, par les sectes de l’Orient qui déchirèrent d’ailleurs le Symbole en tant de manières, aussi n’a-t-on point vu dans cette patrie des mystères, le rationaliste poursuivre les formes du culte par système. Scindées entre elles par de violents dissentiments, les sectes orientales ont marié au christianisme, les unes un panthéisme déguisé, les autres le principe même du dualisme ; mais, par-dessus tout, elles ont besoin de croire et d’être chrétiennes ; leur Liturgie est l’expression complète de leur situation. Des blasphèmes sur l’Incarnation du Verbe déshonorent certaines formules ; mais ce désordre n’empêche pas que les notions traditionnelles de la Liturgie ne soient conservées dans ces formules et dans les rites qui les accompagnent : bien plus, la foi, si défigurée qu’elle soit, a été féconde, presque jusqu’à nos jours, chez ces hommes qui croient mal, mais qui pourtant veulent croire ; et les jacobites, les nestoriens, seulement depuis l’an 1000, ont produit plus de formules liturgiques, d’anaphores, par exemple, que les Grecs melchites, dont les livres n’ont rien gagné depuis leur séparation de l’Église romaine, si l’on excepte certains recueils d’hymnes composées par toute sorte de personnes, et adjointes aux livres d’offices. Mais encore ce dernier genre de prières ne tient point au fond de la Liturgie, comme les anaphores, les bénédictions, etc., composées par les jacobites et les nestoriens modernes, et dont nous trouvons le texte ou la notice dans l’ouvrage de Renaudot sur les Liturgies d’Orient, ou dans la bibliothèque orientale d’Assemani. Le lecteur se tromperait néanmoins, s’il pensait que nous entendons donner cette abondance extrême comme l’indice d’un progrès ; l’antiquité, l’immutabilité des formules de l’autel, est la première de leurs qualités ; mais cette fécondité est du moins un signe de vie, et l’on ne peut s’empêcher de reconnaître que le style ecclésiastique de ces anaphores, même des plus récentes, est parfaitement conforme à celui que les siècles ont consacré. Quant aux traditions sur les rites et cérémonies, les sectes d’Orient les ont toutes conservées avec une rare fidélité, et si des circonstances superstitieuses s’y trouvent quelquefois mêlées, elles attestent du moins un fonds primitif de foi, comme chez nous la diminution progressive des pratiques extérieures accuse la présence d’un rationalisme secret qui montre ses résultats.

L’Église grecque a généralement conservé avec grand soin, sinon le génie, du moins les formes de la Liturgie. Nous avons dit ailleurs comment Dieu l’a prédestinée, pour un temps du moins, à rendre, par l’immobilité de ses usages antiques, un irrécusable témoignage à la pureté des traditions latines. C’est pourquoi Cyrille Lucaris échoua si honteusement dans son projet d’initier l’Église orientale aux doctrines du rationalisme d’Occident. Toutefois, l’esprit disputeur et pointilleux de Marc d’Éphèse est demeuré au sein de l’Église grecque, et produira ses fruits naturels, du moment que cette Église sera appelée à se fondre dans nos sociétés européennes. L’Église grecque doit infailliblement passer par le protestantisme avant de revenir à l’unité, et l’on a bien des raisons de croire que la révolution est déjà faite dans le cœur de ses Pontifes. Dans un pareil ordre de choses, la Liturgie, forme officielle d’une croyance officielle, demeurera stable, ou variera suivant qu’il plaira au souverain. Ainsi, point d’hérésie liturgique possible là où le Symbole est déjà miné, où l’on ne trouve plus qu’un cadavre de christianisme auquel des ressorts ou un galvanisme impriment encore quelques mouvements, jusqu’au moment où, tombant en lambeaux de pourriture, il deviendra tout aussi incapable de recevoir les impulsions externes, qu’il l’est depuis longtemps de sentir les touches de la vie.

C’est donc seulement au sein de la vraie Église que doit fermenter l’hérésie antiliturgique, c’est-à-dire celle qui se porte l’ennemie des formes du culte. C’est là seulement où il y a quelque chose à détruire, que le génie de la destruction tâchera d’infiltrer ce poison délétère. L’Orient n’en a éprouvé qu’une fois, mais violemment, les atteintes, et c’était aux jours de l’unité. Une secte furieuse s’éleva, au VIIIe siècle, qui, sous prétexte d’affranchir l’esprit du joug de la forme, brisa, déchira, brûla les symboles de la foi et de l’amour du chrétien ; le sang coula pour la défense de l’image du Fils de Dieu, comme il avait coulé quatre siècles plus tôt, pour le triomphe du vrai Dieu sur les idoles. Mais il était réservé à la chrétienté occidentale de voir organiser dans son sein la guerre la plus longue, la plus opiniâtre, qui dure encore, contre l’ensemble des actes liturgiques. Deux choses contribuent à maintenir les Églises de l’Occident dans cet état d’épreuve : d’abord, comme nous venons de le dire, la vitalité propre au christianisme romain, le seul digne du nom de christianisme, et par conséquent celui contre lequel doivent se tourner toutes les puissances de l’erreur ; en second lieu, le caractère rationnellement matériel des peuples de l’Occident qui, dépourvus à la fois de la souplesse de l’esprit grec et du mysticisme oriental, ne savent que nier, en fait de croyances, que rejeter loin d’eux ce qui les gêne ou les humilie, incapables, pour cette double raison, de suivre, comme les peuples sémitiques, une même hérésie pendant de longs siècles. Telle est la raison pour laquelle, chez nous, si l’on excepte certains faits isolés, l’hérésie n’a jamais procédé que par voie de négation et de destruction. C’est, ainsi qu’on va le voir, la tendance de tous les efforts de l’immense secte antiliturgiste.

Son point de départ connu est Vigilance, ce Gaulois immortalisé par les éloquents sarcasmes de saint Jérôme. Il déclame contre la pompe des cérémonies, insulte grossièrement à leur symbolisme, blasphème les reliques des saints, attaque en même temps le célibat des ministres sacrés et la continence des vierges ; le tout pour maintenir la pureté du christianisme. Comme on voit, cela n’est pas mal avancé pour un Gaulois du IVe siècle. L’Orient, qui n’a produit en ce genre que l’hérésie iconoclaste, épargna du moins, quoique par inconséquence, les rites et les usages de la Liturgie qui n’avaient pas un rapport immédiat avec les saintes images.

Après Vigilance, l’Occident se reposa pendant plusieurs siècles ; mais quand les races barbares, initiées par l’Église à la civilisation, se furent quelque peu familiarisées avec les travaux de la pensée, il s’éleva des hommes d’abord, puis des sectes ensuite, qui nièrent grossièrement ce qu’elles ne comprenaient pas, et dirent qu’il n’y avait point de réalité là où les sens ne palpaient pas immédiatement. L’hérésie des sacramentaires, à jamais impossible en Orient, commença au XI° siècle, en Occident, en France, par les blasphèmes de l’archidiacre Bérenger. Le soulèvement fut universel dans l’Église contre une si monstrueuse doctrine ; mais on dut prévoir que le rationalisme, une fois déchaîné contre le plus auguste des actes du culte chrétien, n’en demeurerait pas là. Le mystère dela présence réelle du Verbe divin sous les symboles eucharistiques, allait devenir le point de mire de toutes les attaques ; il fallait éloigner Dieu de l’homme, et, pour attaquer plus sûrement ce dogme capital, il fallait fermer toutes les avenues de la Liturgie qui, si l’on peut parler ainsi, aboutissent au mystère eucharistique.

Bérenger n’avait donné qu’un signal : son attaque allait être renforcée en son siècle même et dans les suivants, et il en devait résulter, pour le catholicisme, la plus longue et la plus épouvantable attaque qu’il eût jamais essuyée. Tout commença donc après l’an 1000 : C’était peut-être, dit Bossuet, le temps de ce terrible déchaînement de Satan marqué dans l’Apocalypse, après mille ans ; ce qui peut signifier d’extrêmes désordres : mille ans après que le fort armé, c’est-à-dire le démon victorieux, fut lié par Jésus-Christ venant au monde[1].

L’enfer remua la lie la plus infecte de son bourbier, et pendant que le rationalisme s’éveillait, il se trouva que Satan avait jeté sur l’Occident, comme un secours diabolique, l’impure semence que l’Orient avait sentie, avec horreur, dans son sein, dès l’origine, cette secte que saint Paul appelle le mystère d’iniquité, l’hérésie manichéenne. On sait comment, sous le faux nom de gnose, elle avait souillé les premiers siècles du christianisme ; avec quelle perfidie elle s’était, suivant les temps, cachée au sein de l’Église, permettant à ses sectateurs de prier, de communier même avec les catholiques, et pénétrant jusque dans Rome même, où il fallut, pour la découvrir, l’œil pénétrant d’un saint Léon et d’un saint Gélase. Cette secte abominable, livrée sous le prétexte de spiritualisme à toutes les infamies de la chair, blasphémait en secret les plus saintes pratiques du culte extérieur, comme grossières et trop matérielles. On peut voir ce que saint Augustin nous en apprend, dans le livre contre Fauste le Manichéen, qui traitait d’idolâtrie le culte des saints et de leurs reliques. Les empereurs d’Orient avaient poursuivi cette secte infâme par les ordonnances les plus sévères, sans pouvoir l’éteindre. On la retrouve, au IXe siècle, en Arménie, sous la direction d’un chef nommé Paul, d’où le nom de pauliciens fut donné à ces hérétiques en Orient ; et ils y deviennent assez puissants pour soutenir des guerres contre les empereurs de Constantinople. Pierre de Sicile, envoyé vers eux par Basile le Macédonien, pour traiter d’un échange de prisonniers, eut le loisir de les connaître, et écrivit un livre sur leurs erreurs.

« Il y désigne ces hérétiques, dit Bossuet, par leurs propres caractères, par leurs deux principes, par le mépris qu’ils avaient pour l’Ancien Testament, par leur adresse prodigieuse à se cacher quand ils voulaient, et par les autres marques que nous avons vues. Mais il en remarque deux ou trois qu’il ne faut pas oublier : c’était leur aversion particulière pour les images de la croix, suite naturelle de leur erreur, puisqu’ils rejetaient la passion et la mort du Fils de Dieu ; leur mépris pour la sainte Vierge, qu’ils ne tenaient point pour Mère de Jésus-Christ, puisqu’il n’avait pas de chair humaine ; et surtout leur éloignement pour l’Eucharistie[2]. Ils disaient encore que les catholiques honoraient les saints comme des divinités, et que c’était pour cette raison qu’on empêchait les laïques de lire la sainte Écriture, de peur qu’ils ne découvrissent plusieurs semblables erreurs[3]. » C’était bien déjà, comme l’on voit, l’hérésie antiliturgiste toute formée. Il ne lui manquait que des populations disposées à l’accueillir. Pour arriver en Europe, la secte passa par la Bulgarie où elle jeta de profondes racines ; ce qui fut cause qu’on donna, dans l’Occident, le nom de bulgares à ses adeptes. En 1017, sous le roi Robert, on en découvrit plusieurs à Orléans, et peu après, d’autres dans le Languedoc, puis en Italie, où ils se faisaient nommer cathares, c’est-à-dire purs ; enfin jusqu’au fond de l’Allemagne. Leur parole infâme avait miné en dessous comme le chancre[4], et leur doctrine était toujours la même, fondée sur la croyance aux deux principes, et sur la haine de tout l’extérieur du culte, renforcée de toutes les abominations gnostiques. Du reste, fort dissimulés, confondus dans l’Église avec les orthodoxes, prêts à toute sorte de parjures, plutôt que de se laisser deviner, quand une fois ils .avaient résolu de ne pas parler. Ils étaient déjà très-puissants, au XII° siècle, dans le midi de la France, et l’on ne peut douter que Pierre de Bruis et Henri, dont les doctrines eurent pour adversaires saint Bernard et Pierre le Vénérable, ne fussent leurs deux chefs principaux. On les voit en 1160 passer en Angleterre, où ils furent appelés poplicains ou publicains. En France, on les désigne sous les noms d’albigeois, à cause de leur puissance dans une de nos provinces, et les plus profondément initiés aux dégoûtants mystères de la secte sont appelés patarins. On sait avec quel zèle les populations catholiques du moyen âge se jetèrent contre ces sectaires : l’Église crut pouvoir publier contre eux la croisade, et une guerre d’extermination commença, à laquelle prirent part, directe ou indirecte, tous les grands personnages de l’Église et de l’État. On étouffa la doctrine des albigeois, au moins quant à sa prédominance extérieure ; elle resta sourdement comme semence de toutes les erreurs qui devaient éclater au XVI° siècle, et les doctrines de son monstrueux mysticisme se perpétuèrent jusqu’à nos jours dans l’hérésie quiétiste, plus dangereuse ennemie peut-être de la vraie doctrine liturgique, que le pur rationalisme lui-même.

Une nouvelle branche de la secte, moins mystique et par conséquent plus appropriée aux mœurs de l’Occident, poussait à Lyon, sur le même tronc du manichéisme importé d’Orient, au moment même où le premier rameau était menacé d’une destruction violente. En 1160, à Lyon, Pierre Valdo, marchand, formait la secte de ces fanatiques turbulents, connus sous le nom de pauvres de Lyon, mais surtout sous celui de vaudois, du nom de leur fondateur. Ce fut alors qu’on put présager l’alliance de l’esprit de la secte avec celui dont Bérenger avait été chez nous le premier organe. Dégagés bientôt des opinions manichéennes, impopulaires chez nous, ils prêchent surtout la réforme de l’Église, et, pour l’effectuer, ils sapent audacieusement tout l’ensemble de son culte. D’abord, pour eux, il n’y a plus de sacerdoce, tout laïque est prêtre ; le prêtre, en péché mortel, ne consacre plus ; par conséquent, plus d’Eucharistie certaine ; les clercs ne peuvent posséder les biens de la terre ; on doit avoir en horreur les églises, le saint Chrême, le culte de la sainte Vierge et des saints, la prière pour les morts. Il faut en référer sur toutes choses à l’Écriture sainte, etc. Les vaudois trouvent la morale de l’Église scandaleuse pour son relâchement, et affichent même une rigueur de conduite qui contraste avec les débordements des albigeois.

Mais la France n’était pas le seul théâtre de cette réaction violente contre la forme dans le catholicisme. A la fin du XIV° siècle, Wycliffe se levait en Angleterre et faisait entendre presque tous les blasphèmes des v audois. Cependant, comme tout système d’erreur en religion a besoin, pour avoir quelque consistance, de, s’appuyer de près ou de loin sur le panthéisme, le mysticisme gnostique ne pouvant convenir aux masses, chez nous, comme nous l’avons remarqué, Wicliffe imagina d’étayer ses doctrines dissolvantes sur un système de fatalisme dont la source était une volonté immuable de Dieu dans laquelle se trouvaient absorbées toutes les volontés des créatures.

Vers le même temps, Jean Huss dogmatisait en Allemagne et préparait cette immense révolte qui allait séparer, pour des siècles, des nations entières de la communion romaine. Lui aussi appuyait fortement sur des conséquences exagérées du dogme de la prédestination, et passant à la pratique, humiliait le sacerdoce devant le laïcisme, prêchait la lecture de l’Écriture sainte aux dépens de la Tradition, et rompait en visière à l’autorité souveraine en matière liturgique, par les réclamations qu’il faisait entendre pour l’usage du calice dans la communion laïque. Vint enfin Luther, qui ne dit rien que ses devanciers n’eussent dit avant lui, mais prétendit affranchir, en même temps, l’homme de la servitude de la pensée à l’égard du pouvoir enseignant, de la servitude du corps à l’égard du pouvoir liturgique. Calvin et Zwingli le suivirent, traînant après eux Socin, dont le naturalisme pur était la conséquence immédiate des doctrines préparées depuis tant de siècles. Mais à Socin toute erreur liturgique s’arrête ; la Liturgie, toujours de plus en plus réduite, n’arrive pas jusqu’à lui. Maintenant, pour donner une idée des ravages de la secte antiliturgiste, il nous a semblé nécessaire de résumer la marche des prétendus réformateurs du christianisme depuis trois siècles, et de présenter l’ensemble de leurs actes et de leur doctrine sur l’épuration du culte divin. Il n’est pas de spectacle plus instructif et plus propre à faire comprendre les causes de la propagation rapide du protestantisme. On y verra l’œuvre d’une sagesse diabolique agissant à coup sûr, et devant infailliblement amener de vastes résultats.

1° Le premier caractère de l’hérésie antiliturgique est la haine de la Tradition dans les formules du culte divin. On ne saurait contester ce caractère spécial dans tous les hérétiques que nous avons nommés, depuis Vigilance jusqu’à Calvin, et la raison en est facile à expliquer. Tout sectaire voulant introduire une doctrine nouvelle, se trouve infailliblement en présence de la Liturgie, qui est la tradition à sa plus haute puissance, et il ne saurait avoir de repos qu’il n’ait fait taire cette voix, qu’il n’ait déchiré ces pages qui recèlent la foi des siècles passés. En effet, comment le luthéranisme, le calvinisme, l’anglicanisme se sont-ils établis et maintenus dans les masses ? Il n’a fallu pour cela que la substitution de livres nouveaux et de formules nouvelles, aux livres et aux formules anciennes, et tout a été consommé. Rien ne gênait plus les nouveaux docteurs ; ils pouvaient prêcher tout à leur aise : la foi des peuples était désormais sans défense. Luther comprit cette doctrine avec une sagacité digne de nos jansénistes, lorsque, dans la première période de ses innovations, à l’époque où il se voyait obligé de garder encore une partie des formes extérieures du culte latin, il établit le règlement suivant pour la messe réformée :

« Nous approuvons et nous conservons les introït des dimanches et des fêtes de Jésus-Christ, savoir de Pâques, de la Pentecôte et de Noël. Nous préférerions volontiers les psaumes entiers d’où ces introït sont tirés, comme on faisait autrefois ; mais nous voulons bien nous conformer à l’usage présent. Nous ne blâmons pas même ceux qui voudront retenir les introït des Apôtres, de la Vierge et des autres Saints, lorsque ces trois introïts sont tirés des psaumes et d’autres endroits de l’Ecriture[5]. » Il avait trop en horreur les cantiques sacrés composés par l’Église elle-même pour l’expression publique de sa foi. Il sentait trop en eux la vigueur de la Tradition qu’il voulait bannir. En reconnaissante l’Église le droit de mêler sa voix dans les assemblées saintes aux oracles des Écritures, il s’exposait par là même à entendre des millions de bouches anathématiser ses nouveaux dogmes. Donc, haine à tout ce qui, dans la Liturgie, n’est pas exclusivement extrait des Écritures saintes.

2° C’est en effet le second principe de la secte antiliturgiste, de remplacer les formules de style ecclésiastique par des lectures de l’Écriture sainte. Elle y trouve deux avantages : d’abord, celui de faire taire la voix de la Tradition qu’elle craint toujours ; ensuite, un moyen de propager et d’appuyer ses dogmes, par voie de négation ou d’affirmation. Par voie de négation, en passant sous silence, au moyen d’un choix adroit, les textes qui expriment la doctrine opposée aux erreurs qu’on veut faire prévaloir ; par voie d’affirmation, en mettant en lumière des passages tronqués qui, ne montrant qu’un des côtés de la vérité, cachent l’autre aux yeux du vulgaire. On sait depuis bien des siècles que la préférence donnée, par tous les hérétiques, aux Écritures saintes sur les définitions ecclésiastiques, n’a pas d’autre raison que la facilité qu’ils ont de faire dire à la parole de Dieu tout ce qu’ils veulent, en la laissant paraître ou l’arrêtant à propos. Nous verrons ailleurs ce qu’ont fait en ce genre les jansénistes, obligés, d’après leur système, à garder le lien extérieur avec l’Église ; quant aux protestants, ils ont presque réduit la Liturgie tout entière à la lecture de l’Écriture, accompagnée de discours dans lesquels on l’interprète par la raison. Quant au choix et à la détermination des livres canoniques, ils ont fini par tomber au caprice du réformateur, qui, en dernier ressort, décide non plus seulement du sens de la parole de Dieu, mais du fait de cette parole. Ainsi Martin Luther trouve que, dans son système de panthéisme, l’inutilité des œuvres et la suffisance de la foi sont dogmes à établir, et dès lors il déclarera que l’Épître de saint Jacques est une épître de paille, et non une épître canonique, par cela seul qu’on y enseigne la nécessité des œuvres pour le salut. Dans tous les temps, et sous toutes les formes, il en sera de même ; point de formules ecclésiastiques ; l’Écriture seule, mais interprétée, mais choisie, mais présentée par celui ou ceux qui trouvent leur profit à l’innovation. Le piège est dangereux pour les simples, et ce n’est que longtemps après que l’on s’aperçoit qu’on a été trompé, et que la parole de Dieu, ce glaive à deux tranchants, comme parle l’Apôtre, a fait de grandes blessures, parce qu’elle était maniée par les fils de perdition.

3° Le troisième principe des hérétiques sur la réforme de la Liturgie est, après avoir expulsé les formules ecclésiastiques et proclamé la nécessité absolue de n’employer que les paroles de l’Écriture dans le service divin, voyant ensuite que l’Écriture ne se plie pas toujours, comme ils le voudraient, à toutes leurs volontés ; leur troisième principe, disons-nous, est de fabriquer et d’introduire des formules diverses, pleines de perfidie, par lesquelles les peuples sont plus solidement encore enchaînés à l’erreur, et tout l’édifice de la réforme impie sera consolidé pour des siècles.

4° On ne doit pas s’étonner de la contradiction que l’hérésie présente ainsi dans ses oeuvres, quand on saura que le quatrième principe, ou, si l’on veut, la quatrième nécessité imposée aux sectaires par la nature même de leur état de révolte, est une habituelle contradiction avec leurs propres principes. Il en doit être ainsi pour leur confusion dans ce grand jour, qui vient tôt ou tard, où Dieu révèle leur nudité à la vue des peuples qu’ils ont séduits, et aussi parce qu’il ne tient pas à l’homme d’être conséquent ; la vérité seule peut l’être. Ainsi, tous les sectaires, sans exception, commencent par revendiquer les droits de l’antiquité ; ils veulent dégager le christianisme de tout ce que l’erreur et les passions des hommes y ont mêlé de faux et d’indigne de Dieu ; ils ne veulent rien que de primitif, et prétendent reprendre au berceau l’institution chrétienne. A cet effet, ils élaguent, ils effacent, ils retranchent tout tombe sous leurs coups, et lorsqu’on s’attend à voir reparaître dans sa première pureté le culte divin, il se trouve qu’on est encombré de formules nouvelles qui ne datent que de la veille, qui sont incontestablement humaines, puisque celui qui les a rédigées vit encore. Toute secte subit cette nécessité ; nous l’avons vu chez les monophysites, chez les nestoriens ; nous retrouvons la même chose dans toutes les branches de protestants. Leur affectation à prêcher l’antiquité n’a abouti qu’à les mettre en mesure de battre en brèche tout le passé, et puis ils se sont posés en face des peuples séduits, et leur ont juré que tout était bien, que les superfétations papistes avaient disparu, que le culte divin était remonté à sa sainteté primitive. Remarquons encore une chose caractéristique dans le changement de la Liturgie parles hérétiques. C’est que, dans leur rage d’innovation, ils ne se contentent pas d’élaguer les formules de style ecclésiastique qu’ils flétrissent du nom de parole humaine, mais ils étendent leur réprobation aux lectures et aux prières mêmes que l’Église a empruntées à l’Écriture ; ils changent, ils substituent, ne voulant pas prier avec l’Église, s’excommuniant ainsi eux-mêmes, et aussi craignant jusqu’à la moindre parcelle de l’orthodoxie qui a présidé au choix de ces passages.

5° La réforme de la Liturgie étant entreprise par les sectaires dans le même but que la réforme du dogme dont elle est la conséquence, il s’ensuit que, de même que les protestants se sont séparés de l’unité afin de croire moins, ils se sont trouvés amenés à retrancher dans le culte toutes les cérémonies, toutes les formules qui expriment des mystères. Ils ont taxé, de superstition, d’idolâtrie, tout ce qui ne leur semblait pas purement rationnel, restreignant ainsi les expressions de la foi, obstruant par le doute et même la négation toutes les voies qui ouvrent sur le monde surnaturel. Ainsi, plus de sacrements, hors le baptême, en attendant le socinianisme qui en affranchira ses adeptes ; plus de sacramentaux, de bénédictions, d’images, de reliques des saints, de processions, de pèlerinages, etc. Il n’y a plus d’autel, mais simplement une table ; plus de sacrifice, comme dans toute religion, mais seulement une cène ; plus d’église, mais seulement un temple, comme chez les Grecs et les Romains ; plus d’architecture religieuse, puisqu’il n’y a plus de mystères ; plus de peinture et de sculpture chrétiennes, puisqu’il n’y a plus de religion sensible ; enfin, plus de poésie dans un culte, qui n’est fécondé ni par l’amour, ni par la foi.

6° La suppression des choses mystérieuses dans la Liturgie protestante devait produire infailliblement l’extinction totale de cet esprit de prière qu’on appelle onction dans le catholicisme. Un cœur révolté n’a point d’amour, et un cœur sans amour pourra tout au plus produire des expressions passables de respect ou de crainte, avec la froideur superbe du pharisien ; telle est la Liturgie protestante. On sent que celui qui la récite s’applaudit de n’être pas du nombre de ces chrétiens papistes qui rabaissent Dieu jusqu’à eux par la familiarité de leur langage vulgaire.

7° Traitant noblement avec Dieu, la Liturgie protestante n’a point besoin d’intermédiaires créés. Elle croirait manquer au respect dû à l’Être souverain, en invoquant l’intercession de la sainte Vierge, la protection des saints. Elle exclut toute cette idolâtrie papiste qui demande à la créature ce qu’on ne doit demander qu’à Dieu seul ; elle débarrasse le calendrier de tous ces noms d’hommes que l’Église romaine inscrit si témérairement à côté du nom de Dieu ; elle a surtout en horreur ceux des moines et autres personnages des derniers temps qu’on y voit figurer à côté des noms révérés des apôtres que Jésus-Christ a choisis, et par lesquels fut fondée cette Église primitive, qui seule fut pure dans la foi et franche de toute superstition dans le culte et de tout relâchement dans la morale.

8° Là réforme liturgique ayant pour une de ses fins principales l’abolition des actes et des formules mystiques, il s’ensuit nécessairement que ses auteurs devaient revendiquer l’usage de la langue vulgaire dans le service divin. Aussi est-ce là un des points les plus importants aux yeux des sectaires. Le culte n’est pas une chose secrète, disent-ils ; il faut que le peuple entende ce qu’il chante. La haine de la langue latine est innée au cœur de tous les ennemis de Rome ; ils voient en elle le lien des catholiques dans l’Univers, l’arsenal de l’orthodoxie contre toutes les subtilités de l’esprit de secte, l’arme la plus puissante de la papauté. L’esprit de révolte qui les pousse à confier à l’idiome de chaque peuple, de chaque province, de chaque siècle, la prière universelle, a, du reste, produit ses fruits, et les réformés sont à même tous les jours de s’apercevoir que les peuples catholiques, en dépit de leurs prières latines, goûtent mieux et accomplissent avec plus de zèle les devoirs du culte que les peuples protestants. A chaque heure du jour, le service divin a lieu dans les églises catholiques ; le fidèle qui y assiste laisse sa langue maternelle sur le seuil ; hors les heures de la prédication, il n’entend que des accents mystérieux qui même cessent de retentir dans le moment le plus solennel, au canon de la messe ; et cependant ce mystère le charme tellement, qu’il n’envie pas le sort du protestant, quoique l’oreille de celui-ci n’entende jamais que des sons dont elle perçoit la signification. Tandis que le temple réformé réunit, à grand’peine, une fois la semaine, les chrétiens puristes, l’Église papiste voit sans cesse ses nombreux autels assiégés par ses religieux enfants ; chaque jour, ils s’arrachent à leurs travaux pour venir entendre ces paroles mystérieuses qui doivent être de Dieu, car elles nourrissent la foi et charment les douleurs. Avouons-le, c’est un coup de maître du protestantisme d’avoir déclaré la guerre à la langue sainte ; s’il pouvait réussir à la détruire, son triomphe serait bien avancé. Offerte aux regards profanes, comme une vierge déshonorée, la Liturgie, dès ce moment, a perdu son caractère sacré, et le peuple trouvera bientôt que ce n’est pas trop la peine qu’il se dérange de ses travaux ou de ses plaisirs pour aller entendre parler comme on parle sur la place publique. Ôtez à l’Église française ses déclamations radicales et ses diatribes contre la prétendue vénalité du clergé, et allez voir si le peuple ira longtemps écouter le soi-disant primat des Gaules crier : Le Seigneur soit avec vous ; et d’autres lui répondre : Et avec votre esprit. Nous traiterons ailleurs, d’une manière spéciale, de la langue liturgique.

9° En ôtant de la Liturgie le mystère qui abaisse la raison, le protestantisme n’avait garde d’oublier la conséquence pratique, savoir l’affranchissement de la fatigue et de la gêne qu’imposent au corps les pratiques de la Liturgie papiste. D’abord, plus de jeûne, plus d’abstinence ; plus de génuflexion dans la prière ; pour le ministre du temple, plus d’offices journaliers à accomplir, plus même de prières canoniales à réciter, au nom de l’Église. Telle est une des formes principales de la grande émancipation protestante : diminuer la somme des prières publiques et particulières. L’événement a montré bientôt que la foi et la chanté, qui s’alimentent par la prière, s’étaient éteintes dans la réforme, tandis qu’elles ne cessent, chez les Catholiques, d’alimenter tous les actes de dévouement à Dieu et aux hommes, fécondées qu’elles sont par les ineffables ressources de la prière liturgique accomplie par le clergé séculier et régulier, auquel s’unit la communauté des fidèles.

10° Comme il fallait au protestantisme une règle pour discerner parmi les institutions papistes celles qui pouvaient être les plus hostiles à son principe, il lui a fallu fouiller dans les fondements de l’édifice catholique, et trouver la pierre fondamentale qui porte tout. Son instinct lui a fait découvrir tout d’abord ce dogme inconciliable avec toute innovation : la puissance papale. Lorsque Luther écrivit sur sa bannière : Haine à Rome et à ses lois, il ne faisait que promulguer une fois de plus le grand principe de toutes les branches de la secte anti-liturgiste. Dès lors, il a fallu abroger en masse le culte et les cérémonies, comme l’idolâtrie de Rome ; la langue latine, l’office divin, le calendrier, le bréviaire, toutes abominations de la grande prostituée de Babylone. Le Pontife romain pèse sur la raison par ses dogmes, sur les sens par ses pratiques rituelles ; il faut donc proclamer que ses dogmes ne sont que blasphème et erreur, et ses observances liturgiques qu’un moyen d’asseoir plus fortement une domination usurpée et tyrannique. C’est pourquoi, dans ses litanies émancipées, l’Église luthérienne continue déchanter naïvement : De l’homicide fureur, calomnie, rage et férocité du Turc et du Pape, délivrez-nous, Seigneur[6]. C’est ici le lieu de rappeler les admirables considérations de Joseph de Maistre, dans son livre du Pape, où il montre, avec tant de sagacité et de profondeur, qu’en dépit des dissonances qui devraient isoler les unes des autres les diverses sectes séparées, il est une qualité dans laquelle elles se réunissent toutes, celle de non romaines. Imaginez une innovation quelconque, soit en matière de dogme, soit en matière de discipline, et voyez s’il est possible de l’entreprendre sans encourir, bon gré, mal gré, la note de non romain, ou si vous voulez de moins romain, si on manque d’audace. Reste à savoir quel genre de repos pourrait trouver un catholique dans la première, ou même dans la seconde de ces deux situations.

11° L’hérésie antiliturgiste, pour établir à jamais son règne, avait besoin de détruire en fait et en principe tout sacerdoce dans le christianisme ; car elle sentait que là où il y a un pontife, il y a un autel, et que là où il y a un autel, il y a un sacrifice, et partant un cérémonial mystérieux. Après donc avoir aboli la qualité du Pontife suprême, il fallait anéantir le caractère de l’évêque, duquel émane la mystique imposition des mains qui perpétue la hiérarchie sacrée. De là un vaste presbytérianisme, qui n’est que la conséquence immédiate de la suppression du Pontificat souverain. Dès lors, il n’y a plus de prêtre proprement dit ; comment la simple élection, sans consécration, ferait-elle un homme sacré ? La réforme de Luther et de Calvin ne connaîtra donc plus que des ministres de Dieu, ou des hommes, comme on voudra. Mais il est impossible d’en rester là. Choisi, installé par des laïques, portant dans le temple la robe d’une certaine magistrature bâtarde, le ministre n’est qu’un laïque revêtu de fonctions accidentelles ; il n’y a donc plus que des laïques dans le protestantisme ; et cela devait être, puisqu’il n’y a plus de Liturgie ; comme il n’y a plus de Liturgie, puisqu’il n’y a plus que des laïques.

12° Enfin, et c’est là le dernier degré de l’abrutissement, le sacerdoce n’existant plus, puisque la hiérarchie est morte, le prince, seule autorité possible entre laïques, se proclamera chef de la Religion, et l’on verra les plus fiers réformateurs, après avoir secoué le joug spirituel de Rome, reconnaître le souverain temporel pour pontife suprême, et placer le pouvoir sur la Liturgie parmi les attributions du droit majestatique. Il n’y aura donc plus de dogme, de morale, de sacrements, de culte, de christianisme, qu’autant qu’il plaira au prince, puisque le pouvoir absolu lui est dévolu sur la Liturgie par laquelle toutes ces choses ont leur expression et leur application dans la communauté des fidèles. Tel est pourtant l’axiome fondamental delà Réforme et dans la pratique et dans les écrits des docteurs protestants. Ce dernier trait achèvera le tableau, et mettra le lecteur à même de juger de la nature de ce prétendu affranchissement, opéré avec tant de violence à l’égard de la papauté, pour faire place ensuite, mais nécessairement, à une domination destructive de la nature même du christianisme. Il est vrai que, dans les commencements, la secte antiliturgiste n’avait pas coutume de flatter ainsi les puissants : albigeois, vaudois, wiclefites, hussites, tous enseignaient qu’il fallait résister et même courir sus à tous princes et magistrats qui se trouvaient en état de péché, prétendant qu’un prince était déchu de son droit, du moment qu’il n’était pas en grâce avec Dieu. La raison de ceci est que ces sectaires craignant le glaive des princes catholiques, évêques du dehors, avaient tout à gagner en minant leur autorité. Mais du moment que les souverains, associés à la révolte contre l’Église, voulaient faire de la religion une chose nationale, un moyen de gouvernement, la Liturgie réduite, aussi bien que le dogme, aux limites d’un pays, ressortissait naturellement à la plus haute autorité de ce pays, et les réformateurs ne pouvaient s’empêcher d’éprouver une vive reconnaissance envers ceux qui prêtaient ainsi le secours d’un bras puissant à l’établissement et au maintien de leurs théories. Il est bien vrai qu’il y a toute une apostasie dans cette préférence donnée au temporel sur le spirituel, en matière de religion ; mais il s’agit ici du besoin même de la conservation. Il ne faut pas seulement être conséquent, il faut vivre. C’est pour cela que Luther, qui s’est séparé avec éclat du pontife de Rome, comme fauteur de toutes les abominations de Babylone, ne rougit pas lui-même de déclarer théologiquement la légitimité d’un double mariage pour le landgrave de Hesse, et c’est pour cela aussi que l’abbé Grégoire trouve dans ses principes le moyen de s’associer tout à la fois au vote de mort contre Louis XVI à la Convention, et de se faire le champion de Louis XIV et de Joseph II contre les Pontifes romains.

Telles sont les principales maximes de la secte antiliturgiste. Nous n’avons, certes, rien exagéré ; nous n’avons fait que relever la doctrine cent fois professée dans les écrits de Luther, de Calvin, des Centuriateurs de Magdebourg, de Hospinien, de Kemnitz, etc. Ces livres sont faciles à consulter, ou plutôt l’œuvre qui en est sortie est sous les yeux de tout le monde. Nous avons cru qu’il était utile d’en mettre en lumière les principaux traits. Il y a toujours du profit à connaître l’erreur ; l’enseignement direct est quelquefois moins avantageux et moins facile. C’est maintenant au logicien catholique de tirer la contradictoire.

Notes de bas de page

  1. Histoire des Variations, livre XI, § 17.[]
  2. Histoire des Variations, livre XI, § 14[]
  3. Ibidem.[]
  4. II Tim. II, 17.[]
  5. Lebrun, Explication de la Messe, tom. IV, pag. 13.[]
  6. Lutherisches Gesangbuch. Leipzig. Pag. 667.[]