L’hérésie anti-​liturgique

Extrait des Institutions Liturgiques de Dom Guéranger, Livre I, chap. 14.

La Liturgie est une chose trop excel­lente dans l’Église, pour ne pas s’être trou­vée en butte aux attaques de l’hérésie. Mais de même que l’autorité de l’Église ne fut point com­bat­tue direc­te­ment, comme notion, par les sectes de l’Orient qui déchi­rèrent d’ailleurs le Symbole en tant de manières, aus­si n’a‑t-on point vu dans cette patrie des mys­tères, le ratio­na­liste pour­suivre les formes du culte par sys­tème. Scindées entre elles par de vio­lents dis­sen­ti­ments, les sectes orien­tales ont marié au chris­tia­nisme, les unes un pan­théisme dégui­sé, les autres le prin­cipe même du dua­lisme ; mais, par-​dessus tout, elles ont besoin de croire et d’être chré­tiennes ; leur Liturgie est l’expression com­plète de leur situa­tion. Des blas­phèmes sur l’Incarnation du Verbe désho­norent cer­taines for­mules ; mais ce désordre n’empêche pas que les notions tra­di­tion­nelles de la Liturgie ne soient conser­vées dans ces for­mules et dans les rites qui les accom­pagnent : bien plus, la foi, si défi­gu­rée qu’elle soit, a été féconde, presque jusqu’à nos jours, chez ces hommes qui croient mal, mais qui pour­tant veulent croire ; et les jaco­bites, les nes­to­riens, seule­ment depuis l’an 1000, ont pro­duit plus de for­mules litur­giques, d’anaphores, par exemple, que les Grecs mel­chites, dont les livres n’ont rien gagné depuis leur sépa­ra­tion de l’Église romaine, si l’on excepte cer­tains recueils d’hymnes com­po­sées par toute sorte de per­sonnes, et adjointes aux livres d’offices. Mais encore ce der­nier genre de prières ne tient point au fond de la Liturgie, comme les ana­phores, les béné­dic­tions, etc., com­po­sées par les jaco­bites et les nes­to­riens modernes, et dont nous trou­vons le texte ou la notice dans l’ouvrage de Renaudot sur les Liturgies d’Orient, ou dans la biblio­thèque orien­tale d’Assemani. Le lec­teur se trom­pe­rait néan­moins, s’il pen­sait que nous enten­dons don­ner cette abon­dance extrême comme l’indice d’un pro­grès ; l’antiquité, l’immutabilité des for­mules de l’autel, est la pre­mière de leurs qua­li­tés ; mais cette fécon­di­té est du moins un signe de vie, et l’on ne peut s’empêcher de recon­naître que le style ecclé­sias­tique de ces ana­phores, même des plus récentes, est par­fai­te­ment conforme à celui que les siècles ont consa­cré. Quant aux tra­di­tions sur les rites et céré­mo­nies, les sectes d’Orient les ont toutes conser­vées avec une rare fidé­li­té, et si des cir­cons­tances super­sti­tieuses s’y trouvent quel­que­fois mêlées, elles attestent du moins un fonds pri­mi­tif de foi, comme chez nous la dimi­nu­tion pro­gres­sive des pra­tiques exté­rieures accuse la pré­sence d’un ratio­na­lisme secret qui montre ses résultats.

L’Église grecque a géné­ra­le­ment conser­vé avec grand soin, sinon le génie, du moins les formes de la Liturgie. Nous avons dit ailleurs com­ment Dieu l’a pré­des­ti­née, pour un temps du moins, à rendre, par l’immobilité de ses usages antiques, un irré­cu­sable témoi­gnage à la pure­té des tra­di­tions latines. C’est pour­quoi Cyrille Lucaris échoua si hon­teu­se­ment dans son pro­jet d’initier l’Église orien­tale aux doc­trines du ratio­na­lisme d’Occident. Toutefois, l’esprit dis­pu­teur et poin­tilleux de Marc d’Éphèse est demeu­ré au sein de l’Église grecque, et pro­dui­ra ses fruits natu­rels, du moment que cette Église sera appe­lée à se fondre dans nos socié­tés euro­péennes. L’Église grecque doit infailli­ble­ment pas­ser par le pro­tes­tan­tisme avant de reve­nir à l’unité, et l’on a bien des rai­sons de croire que la révo­lu­tion est déjà faite dans le cœur de ses Pontifes. Dans un pareil ordre de choses, la Liturgie, forme offi­cielle d’une croyance offi­cielle, demeu­re­ra stable, ou varie­ra sui­vant qu’il plai­ra au sou­ve­rain. Ainsi, point d’hérésie litur­gique pos­sible là où le Symbole est déjà miné, où l’on ne trouve plus qu’un cadavre de chris­tia­nisme auquel des res­sorts ou un gal­va­nisme impriment encore quelques mou­ve­ments, jusqu’au moment où, tom­bant en lam­beaux de pour­ri­ture, il devien­dra tout aus­si inca­pable de rece­voir les impul­sions externes, qu’il l’est depuis long­temps de sen­tir les touches de la vie.

C’est donc seule­ment au sein de la vraie Église que doit fer­men­ter l’hérésie anti­li­tur­gique, c’est-à-dire celle qui se porte l’ennemie des formes du culte. C’est là seule­ment où il y a quelque chose à détruire, que le génie de la des­truc­tion tâche­ra d’infiltrer ce poi­son délé­tère. L’Orient n’en a éprou­vé qu’une fois, mais vio­lem­ment, les atteintes, et c’était aux jours de l’unité. Une secte furieuse s’éleva, au VIIIe siècle, qui, sous pré­texte d’affranchir l’esprit du joug de la forme, bri­sa, déchi­ra, brû­la les sym­boles de la foi et de l’amour du chré­tien ; le sang cou­la pour la défense de l’image du Fils de Dieu, comme il avait cou­lé quatre siècles plus tôt, pour le triomphe du vrai Dieu sur les idoles. Mais il était réser­vé à la chré­tien­té occi­den­tale de voir orga­ni­ser dans son sein la guerre la plus longue, la plus opi­niâtre, qui dure encore, contre l’ensemble des actes litur­giques. Deux choses contri­buent à main­te­nir les Églises de l’Occident dans cet état d’épreuve : d’abord, comme nous venons de le dire, la vita­li­té propre au chris­tia­nisme romain, le seul digne du nom de chris­tia­nisme, et par consé­quent celui contre lequel doivent se tour­ner toutes les puis­sances de l’erreur ; en second lieu, le carac­tère ration­nel­le­ment maté­riel des peuples de l’Occident qui, dépour­vus à la fois de la sou­plesse de l’esprit grec et du mys­ti­cisme orien­tal, ne savent que nier, en fait de croyances, que reje­ter loin d’eux ce qui les gêne ou les humi­lie, inca­pables, pour cette double rai­son, de suivre, comme les peuples sémi­tiques, une même héré­sie pen­dant de longs siècles. Telle est la rai­son pour laquelle, chez nous, si l’on excepte cer­tains faits iso­lés, l’hérésie n’a jamais pro­cé­dé que par voie de néga­tion et de des­truc­tion. C’est, ain­si qu’on va le voir, la ten­dance de tous les efforts de l’immense secte antiliturgiste.

Son point de départ connu est Vigilance, ce Gaulois immor­ta­li­sé par les élo­quents sar­casmes de saint Jérôme. Il déclame contre la pompe des céré­mo­nies, insulte gros­siè­re­ment à leur sym­bo­lisme, blas­phème les reliques des saints, attaque en même temps le céli­bat des ministres sacrés et la conti­nence des vierges ; le tout pour main­te­nir la pure­té du chris­tia­nisme. Comme on voit, cela n’est pas mal avan­cé pour un Gaulois du IVe siècle. L’Orient, qui n’a pro­duit en ce genre que l’hérésie ico­no­claste, épar­gna du moins, quoique par incon­sé­quence, les rites et les usages de la Liturgie qui n’avaient pas un rap­port immé­diat avec les saintes images.

Après Vigilance, l’Occident se repo­sa pen­dant plu­sieurs siècles ; mais quand les races bar­bares, ini­tiées par l’Église à la civi­li­sa­tion, se furent quelque peu fami­lia­ri­sées avec les tra­vaux de la pen­sée, il s’éleva des hommes d’abord, puis des sectes ensuite, qui nièrent gros­siè­re­ment ce qu’elles ne com­pre­naient pas, et dirent qu’il n’y avait point de réa­li­té là où les sens ne pal­paient pas immé­dia­te­ment. L’hérésie des sacra­men­taires, à jamais impos­sible en Orient, com­men­ça au XIe siècle, en Occident, en France, par les blas­phèmes de l’archidiacre Bérenger. Le sou­lè­ve­ment fut uni­ver­sel dans l’Église contre une si mons­trueuse doc­trine ; mais on dut pré­voir que le ratio­na­lisme, une fois déchaî­né contre le plus auguste des actes du culte chré­tien, n’en demeu­re­rait pas là. Le mys­tère dela pré­sence réelle du Verbe divin sous les sym­boles eucha­ris­tiques, allait deve­nir le point de mire de toutes les attaques ; il fal­lait éloi­gner Dieu de l’homme, et, pour atta­quer plus sûre­ment ce dogme capi­tal, il fal­lait fer­mer toutes les ave­nues de la Liturgie qui, si l’on peut par­ler ain­si, abou­tissent au mys­tère eucharistique.

Bérenger n’avait don­né qu’un signal : son attaque allait être ren­for­cée en son siècle même et dans les sui­vants, et il en devait résul­ter, pour le catho­li­cisme, la plus longue et la plus épou­van­table attaque qu’il eût jamais essuyée. Tout com­men­ça donc après l’an 1000 : C’était peut-​être, dit Bossuet, le temps de ce ter­rible déchaî­ne­ment de Satan mar­qué dans l’Apocalypse, après mille ans ; ce qui peut signi­fier d’extrêmes désordres : mille ans après que le fort armé, c’est-à-dire le démon vic­to­rieux, fut lié par Jésus-​Christ venant au monde[1].

L’enfer remua la lie la plus infecte de son bour­bier, et pen­dant que le ratio­na­lisme s’éveillait, il se trou­va que Satan avait jeté sur l’Occident, comme un secours dia­bo­lique, l’impure semence que l’Orient avait sen­tie, avec hor­reur, dans son sein, dès l’origine, cette secte que saint Paul appelle le mys­tère d’iniquité, l’hérésie mani­chéenne. On sait com­ment, sous le faux nom de gnose, elle avait souillé les pre­miers siècles du chris­tia­nisme ; avec quelle per­fi­die elle s’était, sui­vant les temps, cachée au sein de l’Église, per­met­tant à ses sec­ta­teurs de prier, de com­mu­nier même avec les catho­liques, et péné­trant jusque dans Rome même, où il fal­lut, pour la décou­vrir, l’œil péné­trant d’un saint Léon et d’un saint Gélase. Cette secte abo­mi­nable, livrée sous le pré­texte de spi­ri­tua­lisme à toutes les infa­mies de la chair, blas­phé­mait en secret les plus saintes pra­tiques du culte exté­rieur, comme gros­sières et trop maté­rielles. On peut voir ce que saint Augustin nous en apprend, dans le livre contre Fauste le Manichéen, qui trai­tait d’idolâtrie le culte des saints et de leurs reliques. Les empe­reurs d’Orient avaient pour­sui­vi cette secte infâme par les ordon­nances les plus sévères, sans pou­voir l’éteindre. On la retrouve, au IXe siècle, en Arménie, sous la direc­tion d’un chef nom­mé Paul, d’où le nom de pau­li­ciens fut don­né à ces héré­tiques en Orient ; et ils y deviennent assez puis­sants pour sou­te­nir des guerres contre les empe­reurs de Constantinople. Pierre de Sicile, envoyé vers eux par Basile le Macédonien, pour trai­ter d’un échange de pri­son­niers, eut le loi­sir de les connaître, et écri­vit un livre sur leurs erreurs.

« Il y désigne ces héré­tiques, dit Bossuet, par leurs propres carac­tères, par leurs deux prin­cipes, par le mépris qu’ils avaient pour l’Ancien Testament, par leur adresse pro­di­gieuse à se cacher quand ils vou­laient, et par les autres marques que nous avons vues. Mais il en remarque deux ou trois qu’il ne faut pas oublier : c’était leur aver­sion par­ti­cu­lière pour les images de la croix, suite natu­relle de leur erreur, puisqu’ils reje­taient la pas­sion et la mort du Fils de Dieu ; leur mépris pour la sainte Vierge, qu’ils ne tenaient point pour Mère de Jésus-​Christ, puisqu’il n’avait pas de chair humaine ; et sur­tout leur éloi­gne­ment pour l’Eucharistie[2]. Ils disaient encore que les catho­liques hono­raient les saints comme des divi­ni­tés, et que c’était pour cette rai­son qu’on empê­chait les laïques de lire la sainte Écriture, de peur qu’ils ne décou­vrissent plu­sieurs sem­blables erreurs[3]. » C’était bien déjà, comme l’on voit, l’hérésie anti­li­tur­giste toute for­mée. Il ne lui man­quait que des popu­la­tions dis­po­sées à l’accueillir. Pour arri­ver en Europe, la secte pas­sa par la Bulgarie où elle jeta de pro­fondes racines ; ce qui fut cause qu’on don­na, dans l’Occident, le nom de bul­gares à ses adeptes. En 1017, sous le roi Robert, on en décou­vrit plu­sieurs à Orléans, et peu après, d’autres dans le Languedoc, puis en Italie, où ils se fai­saient nom­mer cathares, c’est-à-dire purs ; enfin jusqu’au fond de l’Allemagne. Leur parole infâme avait miné en des­sous comme le chancre[4], et leur doc­trine était tou­jours la même, fon­dée sur la croyance aux deux prin­cipes, et sur la haine de tout l’extérieur du culte, ren­for­cée de toutes les abo­mi­na­tions gnos­tiques. Du reste, fort dis­si­mu­lés, confon­dus dans l’Église avec les ortho­doxes, prêts à toute sorte de par­jures, plu­tôt que de se lais­ser devi­ner, quand une fois ils .avaient réso­lu de ne pas par­ler. Ils étaient déjà très-​puissants, au XIIe siècle, dans le midi de la France, et l’on ne peut dou­ter que Pierre de Bruis et Henri, dont les doc­trines eurent pour adver­saires saint Bernard et Pierre le Vénérable, ne fussent leurs deux chefs prin­ci­paux. On les voit en 1160 pas­ser en Angleterre, où ils furent appe­lés popli­cains ou publi­cains. En France, on les désigne sous les noms d’albigeois, à cause de leur puis­sance dans une de nos pro­vinces, et les plus pro­fon­dé­ment ini­tiés aux dégoû­tants mys­tères de la secte sont appe­lés pata­rins. On sait avec quel zèle les popu­la­tions catho­liques du moyen âge se jetèrent contre ces sec­taires : l’Église crut pou­voir publier contre eux la croi­sade, et une guerre d’extermination com­men­ça, à laquelle prirent part, directe ou indi­recte, tous les grands per­son­nages de l’Église et de l’État. On étouf­fa la doc­trine des albi­geois, au moins quant à sa pré­do­mi­nance exté­rieure ; elle res­ta sour­de­ment comme semence de toutes les erreurs qui devaient écla­ter au XVIe siècle, et les doc­trines de son mons­trueux mys­ti­cisme se per­pé­tuèrent jusqu’à nos jours dans l’hérésie quié­tiste, plus dan­ge­reuse enne­mie peut-​être de la vraie doc­trine litur­gique, que le pur ratio­na­lisme lui-même.

Une nou­velle branche de la secte, moins mys­tique et par consé­quent plus appro­priée aux mœurs de l’Occident, pous­sait à Lyon, sur le même tronc du mani­chéisme impor­té d’Orient, au moment même où le pre­mier rameau était mena­cé d’une des­truc­tion vio­lente. En 1160, à Lyon, Pierre Valdo, mar­chand, for­mait la secte de ces fana­tiques tur­bu­lents, connus sous le nom de pauvres de Lyon, mais sur­tout sous celui de vau­dois, du nom de leur fon­da­teur. Ce fut alors qu’on put pré­sa­ger l’alliance de l’esprit de la secte avec celui dont Bérenger avait été chez nous le pre­mier organe. Dégagés bien­tôt des opi­nions mani­chéennes, impo­pu­laires chez nous, ils prêchent sur­tout la réforme de l’Église, et, pour l’effectuer, ils sapent auda­cieu­se­ment tout l’ensemble de son culte. D’abord, pour eux, il n’y a plus de sacer­doce, tout laïque est prêtre ; le prêtre, en péché mor­tel, ne consacre plus ; par consé­quent, plus d’Eucharistie cer­taine ; les clercs ne peuvent pos­sé­der les biens de la terre ; on doit avoir en hor­reur les églises, le saint Chrême, le culte de la sainte Vierge et des saints, la prière pour les morts. Il faut en réfé­rer sur toutes choses à l’Écriture sainte, etc. Les vau­dois trouvent la morale de l’Église scan­da­leuse pour son relâ­che­ment, et affichent même une rigueur de conduite qui contraste avec les débor­de­ments des albigeois.

Mais la France n’était pas le seul théâtre de cette réac­tion vio­lente contre la forme dans le catho­li­cisme. A la fin du XIVe siècle, Wycliffe se levait en Angleterre et fai­sait entendre presque tous les blas­phèmes des v audois. Cependant, comme tout sys­tème d’erreur en reli­gion a besoin, pour avoir quelque consis­tance, de, s’appuyer de près ou de loin sur le pan­théisme, le mys­ti­cisme gnos­tique ne pou­vant conve­nir aux masses, chez nous, comme nous l’avons remar­qué, Wicliffe ima­gi­na d’étayer ses doc­trines dis­sol­vantes sur un sys­tème de fata­lisme dont la source était une volon­té immuable de Dieu dans laquelle se trou­vaient absor­bées toutes les volon­tés des créatures.

Vers le même temps, Jean Huss dog­ma­ti­sait en Allemagne et pré­pa­rait cette immense révolte qui allait sépa­rer, pour des siècles, des nations entières de la com­mu­nion romaine. Lui aus­si appuyait for­te­ment sur des consé­quences exa­gé­rées du dogme de la pré­des­ti­na­tion, et pas­sant à la pra­tique, humi­liait le sacer­doce devant le laï­cisme, prê­chait la lec­ture de l’Écriture sainte aux dépens de la Tradition, et rom­pait en visière à l’autorité sou­ve­raine en matière litur­gique, par les récla­ma­tions qu’il fai­sait entendre pour l’usage du calice dans la com­mu­nion laïque. Vint enfin Luther, qui ne dit rien que ses devan­ciers n’eussent dit avant lui, mais pré­ten­dit affran­chir, en même temps, l’homme de la ser­vi­tude de la pen­sée à l’égard du pou­voir ensei­gnant, de la ser­vi­tude du corps à l’égard du pou­voir litur­gique. Calvin et Zwingli le sui­virent, traî­nant après eux Socin, dont le natu­ra­lisme pur était la consé­quence immé­diate des doc­trines pré­pa­rées depuis tant de siècles. Mais à Socin toute erreur litur­gique s’arrête ; la Liturgie, tou­jours de plus en plus réduite, n’arrive pas jusqu’à lui. Maintenant, pour don­ner une idée des ravages de la secte anti­li­tur­giste, il nous a sem­blé néces­saire de résu­mer la marche des pré­ten­dus réfor­ma­teurs du chris­tia­nisme depuis trois siècles, et de pré­sen­ter l’ensemble de leurs actes et de leur doc­trine sur l’épuration du culte divin. Il n’est pas de spec­tacle plus ins­truc­tif et plus propre à faire com­prendre les causes de la pro­pa­ga­tion rapide du pro­tes­tan­tisme. On y ver­ra l’œuvre d’une sagesse dia­bo­lique agis­sant à coup sûr, et devant infailli­ble­ment ame­ner de vastes résultats.

1° Le pre­mier carac­tère de l’hérésie anti­li­tur­gique est la haine de la Tradition dans les for­mules du culte divin. On ne sau­rait contes­ter ce carac­tère spé­cial dans tous les héré­tiques que nous avons nom­més, depuis Vigilance jusqu’à Calvin, et la rai­son en est facile à expli­quer. Tout sec­taire vou­lant intro­duire une doc­trine nou­velle, se trouve infailli­ble­ment en pré­sence de la Liturgie, qui est la tra­di­tion à sa plus haute puis­sance, et il ne sau­rait avoir de repos qu’il n’ait fait taire cette voix, qu’il n’ait déchi­ré ces pages qui recèlent la foi des siècles pas­sés. En effet, com­ment le luthé­ra­nisme, le cal­vi­nisme, l’anglicanisme se sont-​ils éta­blis et main­te­nus dans les masses ? Il n’a fal­lu pour cela que la sub­sti­tu­tion de livres nou­veaux et de for­mules nou­velles, aux livres et aux for­mules anciennes, et tout a été consom­mé. Rien ne gênait plus les nou­veaux doc­teurs ; ils pou­vaient prê­cher tout à leur aise : la foi des peuples était désor­mais sans défense. Luther com­prit cette doc­trine avec une saga­ci­té digne de nos jan­sé­nistes, lorsque, dans la pre­mière période de ses inno­va­tions, à l’époque où il se voyait obli­gé de gar­der encore une par­tie des formes exté­rieures du culte latin, il éta­blit le règle­ment sui­vant pour la messe réfor­mée :

« Nous approu­vons et nous conser­vons les introït des dimanches et des fêtes de Jésus-​Christ, savoir de Pâques, de la Pentecôte et de Noël. Nous pré­fé­re­rions volon­tiers les psaumes entiers d’où ces introït sont tirés, comme on fai­sait autre­fois ; mais nous vou­lons bien nous confor­mer à l’usage pré­sent. Nous ne blâ­mons pas même ceux qui vou­dront rete­nir les introït des Apôtres, de la Vierge et des autres Saints, lorsque ces trois introïts sont tirés des psaumes et d’autres endroits de l’Ecriture[5]. » Il avait trop en hor­reur les can­tiques sacrés com­po­sés par l’Église elle-​même pour l’expression publique de sa foi. Il sen­tait trop en eux la vigueur de la Tradition qu’il vou­lait ban­nir. En recon­nais­sante l’Église le droit de mêler sa voix dans les assem­blées saintes aux oracles des Écritures, il s’exposait par là même à entendre des mil­lions de bouches ana­thé­ma­ti­ser ses nou­veaux dogmes. Donc, haine à tout ce qui, dans la Liturgie, n’est pas exclu­si­ve­ment extrait des Écritures saintes.

2° C’est en effet le second prin­cipe de la secte anti­li­tur­giste, de rem­pla­cer les for­mules de style ecclé­sias­tique par des lec­tures de l’Écriture sainte. Elle y trouve deux avan­tages : d’abord, celui de faire taire la voix de la Tradition qu’elle craint tou­jours ; ensuite, un moyen de pro­pa­ger et d’appuyer ses dogmes, par voie de néga­tion ou d’affirmation. Par voie de néga­tion, en pas­sant sous silence, au moyen d’un choix adroit, les textes qui expriment la doc­trine oppo­sée aux erreurs qu’on veut faire pré­va­loir ; par voie d’affirmation, en met­tant en lumière des pas­sages tron­qués qui, ne mon­trant qu’un des côtés de la véri­té, cachent l’autre aux yeux du vul­gaire. On sait depuis bien des siècles que la pré­fé­rence don­née, par tous les héré­tiques, aux Écritures saintes sur les défi­ni­tions ecclé­sias­tiques, n’a pas d’autre rai­son que la faci­li­té qu’ils ont de faire dire à la parole de Dieu tout ce qu’ils veulent, en la lais­sant paraître ou l’arrêtant à pro­pos. Nous ver­rons ailleurs ce qu’ont fait en ce genre les jan­sé­nistes, obli­gés, d’après leur sys­tème, à gar­der le lien exté­rieur avec l’Église ; quant aux pro­tes­tants, ils ont presque réduit la Liturgie tout entière à la lec­ture de l’Écriture, accom­pa­gnée de dis­cours dans les­quels on l’interprète par la rai­son. Quant au choix et à la déter­mi­na­tion des livres cano­niques, ils ont fini par tom­ber au caprice du réfor­ma­teur, qui, en der­nier res­sort, décide non plus seule­ment du sens de la parole de Dieu, mais du fait de cette parole. Ainsi Martin Luther trouve que, dans son sys­tème de pan­théisme, l’inutilité des œuvres et la suf­fi­sance de la foi sont dogmes à éta­blir, et dès lors il décla­re­ra que l’Épître de saint Jacques est une épître de paille, et non une épître cano­nique, par cela seul qu’on y enseigne la néces­si­té des œuvres pour le salut. Dans tous les temps, et sous toutes les formes, il en sera de même ; point de for­mules ecclé­sias­tiques ; l’Écriture seule, mais inter­pré­tée, mais choi­sie, mais pré­sen­tée par celui ou ceux qui trouvent leur pro­fit à l’innovation. Le piège est dan­ge­reux pour les simples, et ce n’est que long­temps après que l’on s’aperçoit qu’on a été trom­pé, et que la parole de Dieu, ce glaive à deux tran­chants, comme parle l’Apôtre, a fait de grandes bles­sures, parce qu’elle était maniée par les fils de perdition.

3° Le troi­sième prin­cipe des héré­tiques sur la réforme de la Liturgie est, après avoir expul­sé les for­mules ecclé­sias­tiques et pro­cla­mé la néces­si­té abso­lue de n’employer que les paroles de l’Écriture dans le ser­vice divin, voyant ensuite que l’Écriture ne se plie pas tou­jours, comme ils le vou­draient, à toutes leurs volon­tés ; leur troi­sième prin­cipe, disons-​nous, est de fabri­quer et d’introduire des for­mules diverses, pleines de per­fi­die, par les­quelles les peuples sont plus soli­de­ment encore enchaî­nés à l’erreur, et tout l’édifice de la réforme impie sera conso­li­dé pour des siècles.

4° On ne doit pas s’étonner de la contra­dic­tion que l’hérésie pré­sente ain­si dans ses œuvres, quand on sau­ra que le qua­trième prin­cipe, ou, si l’on veut, la qua­trième néces­si­té impo­sée aux sec­taires par la nature même de leur état de révolte, est une habi­tuelle contra­dic­tion avec leurs propres prin­cipes. Il en doit être ain­si pour leur confu­sion dans ce grand jour, qui vient tôt ou tard, où Dieu révèle leur nudi­té à la vue des peuples qu’ils ont séduits, et aus­si parce qu’il ne tient pas à l’homme d’être consé­quent ; la véri­té seule peut l’être. Ainsi, tous les sec­taires, sans excep­tion, com­mencent par reven­di­quer les droits de l’antiquité ; ils veulent déga­ger le chris­tia­nisme de tout ce que l’erreur et les pas­sions des hommes y ont mêlé de faux et d’indigne de Dieu ; ils ne veulent rien que de pri­mi­tif, et pré­tendent reprendre au ber­ceau l’institution chré­tienne. A cet effet, ils élaguent, ils effacent, ils retranchent tout tombe sous leurs coups, et lorsqu’on s’attend à voir repa­raître dans sa pre­mière pure­té le culte divin, il se trouve qu’on est encom­bré de for­mules nou­velles qui ne datent que de la veille, qui sont incon­tes­ta­ble­ment humaines, puisque celui qui les a rédi­gées vit encore. Toute secte subit cette néces­si­té ; nous l’avons vu chez les mono­phy­sites, chez les nes­to­riens ; nous retrou­vons la même chose dans toutes les branches de pro­tes­tants. Leur affec­ta­tion à prê­cher l’antiquité n’a abou­ti qu’à les mettre en mesure de battre en brèche tout le pas­sé, et puis ils se sont posés en face des peuples séduits, et leur ont juré que tout était bien, que les super­fé­ta­tions papistes avaient dis­pa­ru, que le culte divin était remon­té à sa sain­te­té pri­mi­tive. Remarquons encore une chose carac­té­ris­tique dans le chan­ge­ment de la Liturgie parles héré­tiques. C’est que, dans leur rage d’innovation, ils ne se contentent pas d’élaguer les for­mules de style ecclé­sias­tique qu’ils flé­trissent du nom de parole humaine, mais ils étendent leur répro­ba­tion aux lec­tures et aux prières mêmes que l’Église a emprun­tées à l’Écriture ; ils changent, ils sub­sti­tuent, ne vou­lant pas prier avec l’Église, s’excommuniant ain­si eux-​mêmes, et aus­si crai­gnant jusqu’à la moindre par­celle de l’orthodoxie qui a pré­si­dé au choix de ces passages.

5° La réforme de la Liturgie étant entre­prise par les sec­taires dans le même but que la réforme du dogme dont elle est la consé­quence, il s’ensuit que, de même que les pro­tes­tants se sont sépa­rés de l’unité afin de croire moins, ils se sont trou­vés ame­nés à retran­cher dans le culte toutes les céré­mo­nies, toutes les for­mules qui expriment des mys­tères. Ils ont taxé, de super­sti­tion, d’idolâtrie, tout ce qui ne leur sem­blait pas pure­ment ration­nel, restrei­gnant ain­si les expres­sions de la foi, obs­truant par le doute et même la néga­tion toutes les voies qui ouvrent sur le monde sur­na­tu­rel. Ainsi, plus de sacre­ments, hors le bap­tême, en atten­dant le soci­nia­nisme qui en affran­chi­ra ses adeptes ; plus de sacra­men­taux, de béné­dic­tions, d’images, de reliques des saints, de pro­ces­sions, de pèle­ri­nages, etc. Il n’y a plus d’autel, mais sim­ple­ment une table ; plus de sacri­fice, comme dans toute reli­gion, mais seule­ment une cène ; plus d’église, mais seule­ment un temple, comme chez les Grecs et les Romains ; plus d’architecture reli­gieuse, puisqu’il n’y a plus de mys­tères ; plus de pein­ture et de sculp­ture chré­tiennes, puisqu’il n’y a plus de reli­gion sen­sible ; enfin, plus de poé­sie dans un culte, qui n’est fécon­dé ni par l’amour, ni par la foi.

6° La sup­pres­sion des choses mys­té­rieuses dans la Liturgie pro­tes­tante devait pro­duire infailli­ble­ment l’extinction totale de cet esprit de prière qu’on appelle onc­tion dans le catho­li­cisme. Un cœur révol­té n’a point d’amour, et un cœur sans amour pour­ra tout au plus pro­duire des expres­sions pas­sables de res­pect ou de crainte, avec la froi­deur superbe du pha­ri­sien ; telle est la Liturgie pro­tes­tante. On sent que celui qui la récite s’applaudit de n’être pas du nombre de ces chré­tiens papistes qui rabaissent Dieu jusqu’à eux par la fami­lia­ri­té de leur lan­gage vulgaire.

7° Traitant noble­ment avec Dieu, la Liturgie pro­tes­tante n’a point besoin d’intermédiaires créés. Elle croi­rait man­quer au res­pect dû à l’Être sou­ve­rain, en invo­quant l’intercession de la sainte Vierge, la pro­tec­tion des saints. Elle exclut toute cette ido­lâ­trie papiste qui demande à la créa­ture ce qu’on ne doit deman­der qu’à Dieu seul ; elle débar­rasse le calen­drier de tous ces noms d’hommes que l’Église romaine ins­crit si témé­rai­re­ment à côté du nom de Dieu ; elle a sur­tout en hor­reur ceux des moines et autres per­son­nages des der­niers temps qu’on y voit figu­rer à côté des noms révé­rés des apôtres que Jésus-​Christ a choi­sis, et par les­quels fut fon­dée cette Église pri­mi­tive, qui seule fut pure dans la foi et franche de toute super­sti­tion dans le culte et de tout relâ­che­ment dans la morale.

8° Là réforme litur­gique ayant pour une de ses fins prin­ci­pales l’abolition des actes et des for­mules mys­tiques, il s’ensuit néces­sai­re­ment que ses auteurs devaient reven­di­quer l’usage de la langue vul­gaire dans le ser­vice divin. Aussi est-​ce là un des points les plus impor­tants aux yeux des sec­taires. Le culte n’est pas une chose secrète, disent-​ils ; il faut que le peuple entende ce qu’il chante. La haine de la langue latine est innée au cœur de tous les enne­mis de Rome ; ils voient en elle le lien des catho­liques dans l’Univers, l’arsenal de l’orthodoxie contre toutes les sub­ti­li­tés de l’esprit de secte, l’arme la plus puis­sante de la papau­té. L’esprit de révolte qui les pousse à confier à l’idiome de chaque peuple, de chaque pro­vince, de chaque siècle, la prière uni­ver­selle, a, du reste, pro­duit ses fruits, et les réfor­més sont à même tous les jours de s’apercevoir que les peuples catho­liques, en dépit de leurs prières latines, goûtent mieux et accom­plissent avec plus de zèle les devoirs du culte que les peuples pro­tes­tants. A chaque heure du jour, le ser­vice divin a lieu dans les églises catho­liques ; le fidèle qui y assiste laisse sa langue mater­nelle sur le seuil ; hors les heures de la pré­di­ca­tion, il n’entend que des accents mys­té­rieux qui même cessent de reten­tir dans le moment le plus solen­nel, au canon de la messe ; et cepen­dant ce mys­tère le charme tel­le­ment, qu’il n’envie pas le sort du pro­tes­tant, quoique l’oreille de celui-​ci n’entende jamais que des sons dont elle per­çoit la signi­fi­ca­tion. Tandis que le temple réfor­mé réunit, à grand’peine, une fois la semaine, les chré­tiens puristes, l’Église papiste voit sans cesse ses nom­breux autels assié­gés par ses reli­gieux enfants ; chaque jour, ils s’arrachent à leurs tra­vaux pour venir entendre ces paroles mys­té­rieuses qui doivent être de Dieu, car elles nour­rissent la foi et charment les dou­leurs. Avouons-​le, c’est un coup de maître du pro­tes­tan­tisme d’avoir décla­ré la guerre à la langue sainte ; s’il pou­vait réus­sir à la détruire, son triomphe serait bien avan­cé. Offerte aux regards pro­fanes, comme une vierge désho­no­rée, la Liturgie, dès ce moment, a per­du son carac­tère sacré, et le peuple trou­ve­ra bien­tôt que ce n’est pas trop la peine qu’il se dérange de ses tra­vaux ou de ses plai­sirs pour aller entendre par­ler comme on parle sur la place publique. Ôtez à l’Église fran­çaise ses décla­ma­tions radi­cales et ses dia­tribes contre la pré­ten­due véna­li­té du cler­gé, et allez voir si le peuple ira long­temps écou­ter le soi-​disant pri­mat des Gaules crier : Le Seigneur soit avec vous ; et d’autres lui répondre : Et avec votre esprit. Nous trai­te­rons ailleurs, d’une manière spé­ciale, de la langue liturgique.

9° En ôtant de la Liturgie le mys­tère qui abaisse la rai­son, le pro­tes­tan­tisme n’avait garde d’oublier la consé­quence pra­tique, savoir l’affranchissement de la fatigue et de la gêne qu’imposent au corps les pra­tiques de la Liturgie papiste. D’abord, plus de jeûne, plus d’abstinence ; plus de génu­flexion dans la prière ; pour le ministre du temple, plus d’offices jour­na­liers à accom­plir, plus même de prières cano­niales à réci­ter, au nom de l’Église. Telle est une des formes prin­ci­pales de la grande éman­ci­pa­tion pro­tes­tante : dimi­nuer la somme des prières publiques et par­ti­cu­lières. L’événement a mon­tré bien­tôt que la foi et la chan­té, qui s’alimentent par la prière, s’étaient éteintes dans la réforme, tan­dis qu’elles ne cessent, chez les Catholiques, d’alimenter tous les actes de dévoue­ment à Dieu et aux hommes, fécon­dées qu’elles sont par les inef­fables res­sources de la prière litur­gique accom­plie par le cler­gé sécu­lier et régu­lier, auquel s’unit la com­mu­nau­té des fidèles.

10° Comme il fal­lait au pro­tes­tan­tisme une règle pour dis­cer­ner par­mi les ins­ti­tu­tions papistes celles qui pou­vaient être les plus hos­tiles à son prin­cipe, il lui a fal­lu fouiller dans les fon­de­ments de l’édifice catho­lique, et trou­ver la pierre fon­da­men­tale qui porte tout. Son ins­tinct lui a fait décou­vrir tout d’abord ce dogme incon­ci­liable avec toute inno­va­tion : la puis­sance papale. Lorsque Luther écri­vit sur sa ban­nière : Haine à Rome et à ses lois, il ne fai­sait que pro­mul­guer une fois de plus le grand prin­cipe de toutes les branches de la secte anti-​liturgiste. Dès lors, il a fal­lu abro­ger en masse le culte et les céré­mo­nies, comme l’idolâtrie de Rome ; la langue latine, l’office divin, le calen­drier, le bré­viaire, toutes abo­mi­na­tions de la grande pros­ti­tuée de Babylone. Le Pontife romain pèse sur la rai­son par ses dogmes, sur les sens par ses pra­tiques rituelles ; il faut donc pro­cla­mer que ses dogmes ne sont que blas­phème et erreur, et ses obser­vances litur­giques qu’un moyen d’asseoir plus for­te­ment une domi­na­tion usur­pée et tyran­nique. C’est pour­quoi, dans ses lita­nies éman­ci­pées, l’Église luthé­rienne conti­nue déchan­ter naï­ve­ment : De l’homicide fureur, calom­nie, rage et féro­ci­té du Turc et du Pape, délivrez-​nous, Seigneur[6]. C’est ici le lieu de rap­pe­ler les admi­rables consi­dé­ra­tions de Joseph de Maistre, dans son livre du Pape, où il montre, avec tant de saga­ci­té et de pro­fon­deur, qu’en dépit des dis­so­nances qui devraient iso­ler les unes des autres les diverses sectes sépa­rées, il est une qua­li­té dans laquelle elles se réunissent toutes, celle de non romaines. Imaginez une inno­va­tion quel­conque, soit en matière de dogme, soit en matière de dis­ci­pline, et voyez s’il est pos­sible de l’entreprendre sans encou­rir, bon gré, mal gré, la note de non romain, ou si vous vou­lez de moins romain, si on manque d’audace. Reste à savoir quel genre de repos pour­rait trou­ver un catho­lique dans la pre­mière, ou même dans la seconde de ces deux situations.

11° L’hérésie anti­li­tur­giste, pour éta­blir à jamais son règne, avait besoin de détruire en fait et en prin­cipe tout sacer­doce dans le chris­tia­nisme ; car elle sen­tait que là où il y a un pon­tife, il y a un autel, et que là où il y a un autel, il y a un sacri­fice, et par­tant un céré­mo­nial mys­té­rieux. Après donc avoir abo­li la qua­li­té du Pontife suprême, il fal­lait anéan­tir le carac­tère de l’évêque, duquel émane la mys­tique impo­si­tion des mains qui per­pé­tue la hié­rar­chie sacrée. De là un vaste pres­by­té­ria­nisme, qui n’est que la consé­quence immé­diate de la sup­pres­sion du Pontificat sou­ve­rain. Dès lors, il n’y a plus de prêtre pro­pre­ment dit ; com­ment la simple élec­tion, sans consé­cra­tion, ferait-​elle un homme sacré ? La réforme de Luther et de Calvin ne connaî­tra donc plus que des ministres de Dieu, ou des hommes, comme on vou­dra. Mais il est impos­sible d’en res­ter là. Choisi, ins­tal­lé par des laïques, por­tant dans le temple la robe d’une cer­taine magis­tra­ture bâtarde, le ministre n’est qu’un laïque revê­tu de fonc­tions acci­den­telles ; il n’y a donc plus que des laïques dans le pro­tes­tan­tisme ; et cela devait être, puisqu’il n’y a plus de Liturgie ; comme il n’y a plus de Liturgie, puisqu’il n’y a plus que des laïques.

12° Enfin, et c’est là le der­nier degré de l’abrutissement, le sacer­doce n’existant plus, puisque la hié­rar­chie est morte, le prince, seule auto­ri­té pos­sible entre laïques, se pro­cla­me­ra chef de la Religion, et l’on ver­ra les plus fiers réfor­ma­teurs, après avoir secoué le joug spi­ri­tuel de Rome, recon­naître le sou­ve­rain tem­po­rel pour pon­tife suprême, et pla­cer le pou­voir sur la Liturgie par­mi les attri­bu­tions du droit majes­ta­tique. Il n’y aura donc plus de dogme, de morale, de sacre­ments, de culte, de chris­tia­nisme, qu’autant qu’il plai­ra au prince, puisque le pou­voir abso­lu lui est dévo­lu sur la Liturgie par laquelle toutes ces choses ont leur expres­sion et leur appli­ca­tion dans la com­mu­nau­té des fidèles. Tel est pour­tant l’axiome fon­da­men­tal delà Réforme et dans la pra­tique et dans les écrits des doc­teurs pro­tes­tants. Ce der­nier trait achè­ve­ra le tableau, et met­tra le lec­teur à même de juger de la nature de ce pré­ten­du affran­chis­se­ment, opé­ré avec tant de vio­lence à l’égard de la papau­té, pour faire place ensuite, mais néces­sai­re­ment, à une domi­na­tion des­truc­tive de la nature même du chris­tia­nisme. Il est vrai que, dans les com­men­ce­ments, la secte anti­li­tur­giste n’avait pas cou­tume de flat­ter ain­si les puis­sants : albi­geois, vau­dois, wicle­fites, hus­sites, tous ensei­gnaient qu’il fal­lait résis­ter et même cou­rir sus à tous princes et magis­trats qui se trou­vaient en état de péché, pré­ten­dant qu’un prince était déchu de son droit, du moment qu’il n’était pas en grâce avec Dieu. La rai­son de ceci est que ces sec­taires crai­gnant le glaive des princes catho­liques, évêques du dehors, avaient tout à gagner en minant leur auto­ri­té. Mais du moment que les sou­ve­rains, asso­ciés à la révolte contre l’Église, vou­laient faire de la reli­gion une chose natio­nale, un moyen de gou­ver­ne­ment, la Liturgie réduite, aus­si bien que le dogme, aux limites d’un pays, res­sor­tis­sait natu­rel­le­ment à la plus haute auto­ri­té de ce pays, et les réfor­ma­teurs ne pou­vaient s’empêcher d’éprouver une vive recon­nais­sance envers ceux qui prê­taient ain­si le secours d’un bras puis­sant à l’établissement et au main­tien de leurs théo­ries. Il est bien vrai qu’il y a toute une apos­ta­sie dans cette pré­fé­rence don­née au tem­po­rel sur le spi­ri­tuel, en matière de reli­gion ; mais il s’agit ici du besoin même de la conser­va­tion. Il ne faut pas seule­ment être consé­quent, il faut vivre. C’est pour cela que Luther, qui s’est sépa­ré avec éclat du pon­tife de Rome, comme fau­teur de toutes les abo­mi­na­tions de Babylone, ne rou­git pas lui-​même de décla­rer théo­lo­gi­que­ment la légi­ti­mi­té d’un double mariage pour le land­grave de Hesse, et c’est pour cela aus­si que l’abbé Grégoire trouve dans ses prin­cipes le moyen de s’associer tout à la fois au vote de mort contre Louis XVI à la Convention, et de se faire le cham­pion de Louis XIV et de Joseph II contre les Pontifes romains.

Telles sont les prin­ci­pales maximes de la secte anti­li­tur­giste. Nous n’avons, certes, rien exa­gé­ré ; nous n’avons fait que rele­ver la doc­trine cent fois pro­fes­sée dans les écrits de Luther, de Calvin, des Centuriateurs de Magdebourg, de Hospinien, de Kemnitz, etc. Ces livres sont faciles à consul­ter, ou plu­tôt l’œuvre qui en est sor­tie est sous les yeux de tout le monde. Nous avons cru qu’il était utile d’en mettre en lumière les prin­ci­paux traits. Il y a tou­jours du pro­fit à connaître l’erreur ; l’enseignement direct est quel­que­fois moins avan­ta­geux et moins facile. C’est main­te­nant au logi­cien catho­lique de tirer la contradictoire.

Notes de bas de page

  1. Histoire des Variations, livre XI, § 17.[]
  2. Histoire des Variations, livre XI, § 14[]
  3. Ibidem.[]
  4. II Tim. II, 17.[]
  5. Lebrun, Explication de la Messe, tom. IV, pag. 13.[]
  6. Lutherisches Gesangbuch. Leipzig. Pag. 667.[]