Il y a 450 ans : Lépante

Cette vic­toire reten­tis­sante a mani­fes­té la puis­sance du Rosaire.

En 1571, une menace redou­table pla­nait sur l’Europe catho­lique. Les Turcs, qui étaient musul­mans, pro­fi­tant de la déchi­rure due à la rébel­lion de Luther, s’avançaient peu à peu, répan­dant la ter­reur et le sang dans les îles de la Méditerranée [1], jusqu’à mena­cer inso­lem­ment l’Italie et les États pon­ti­fi­caux. Il ne fal­lait pas tar­der à réagir et unir en une Ligue ce qui res­tait de chré­tien­té. Saint Pie V appe­la tous les princes à la défense de la foi, mais en vain, ou presque. Bien peu répon­dirent géné­reu­se­ment à son appel (la France était alors alliée des Turcs…) et ce fut un jeune homme de vingt-​quatre ans, don Juan d’Autriche, que le pape dési­gna comme géné­ral de la sainte Ligue com­po­sée d’Espagnols, de Vénitiens, de Génois, de Maltais…

Cette popu­la­tion cos­mo­po­lite faillit plus d’une fois mener à l’échec le pro­jet du pape. On peut croire que c’est mal­gré les hommes que Dieu vou­lait sau­ver la chré­tien­té ! Aussi saint Pie V en appe­la à une armée plus forte encore : il deman­da que l’on réci­tât le rosaire pour le suc­cès de cette entre­prise et que chaque sol­dat fût muni d’un cha­pe­let. Passons sur une erreur de don Juan qui aurait pu coû­ter cher à la Ligue : un mois avant le com­bat, il divi­sa pour un temps sa flotte, igno­rant que les Turcs avaient choi­si ce moment pour l’espionner, ce qui les ame­na à sous-​estimer ses forces réelles : que se serait-​il pas­sé s’ils l’avaient atta­qué à ce moment-​là ? Mais le plus dan­ge­reux pour les armées catho­liques fut, comme nous venons de le dire, la divi­sion qui régnait entre ces marins plus ou moins expé­ri­men­tés, mais tous hommes bel­li­queux… Le vieux véni­tien Veniero avait par exemple du mal à se sou­mettre au très jeune don Juan et on faillit assis­ter, deux semaines avant le com­bat, à une bataille navale… entre catho­liques ! Il fal­lut la diplo­ma­tie du géné­ral de la flotte pon­ti­fi­cale, Marcantonio Colonna, pour main­te­nir entre les chefs une union suf­fi­sante qui per­mit à la sainte Ligue de se pré­sen­ter à l’entrée du golfe de Lépante, au matin du 7 octobre.

Qu’on ima­gine ce que fut, aux dires des his­to­riens, la plus grande bataille navale de la Méditerranée : les galères musul­manes et chré­tiennes se fai­sant face sur un front de trois voire quatre kilo­mètres ! Là encore la bataille faillit tour­ner à la défaite des catho­liques, puisque la situa­tion géo­gra­phique était lar­ge­ment favo­rable aux Turcs. Cependant, leur chef Ali Pacha, tel­le­ment per­sua­dé de sa vic­toire pro­chaine, com­mit des impru­dences en quit­tant sa for­te­resse et offrit ain­si aux catho­liques un ter­rain égal pour le com­bat. Cela suffit-​il à assu­rer la vic­toire à la sainte Ligue ? Non, car l’aile droite com­man­dée par Doria s’écarta pour opé­rer une diver­sion, se met­tant ain­si en péril avec le reste de l’armée. Mais enfin, au soir de ce dimanche 7 octobre, les Turcs étaient en déroute, lais­sant sur place 40 000 morts et 8 000 pri­son­niers. Les catho­liques, quant à eux, n’eurent à déplo­rer que 8 000 morts et presque autant de blessés.

À l’issue de la bataille, Pie V béné­fi­cia, à Rome, d’une appa­ri­tion lui annon­çant la vic­toire des armées catho­liques. Notre-​Dame récom­pen­sait ain­si son fils dévot qui avait trou­vé le secret de sau­ver encore une fois la chré­tien­té : à sa demande, les catho­liques avaient réci­té le rosaire. Ce fut l’origine de la fête de Notre-Dame-du-Rosaire.

La révélation faite au pape

Le 7 octobre, la Confrérie du rosaire fai­sait des pro­ces­sions dans le monde entier et obtint par ses prières le triomphe des chré­tiens. Pie V connut mira­cu­leu­se­ment leur suc­cès. Il don­nait audience au Vatican ; tout à coup il ouvre la fenêtre, se tourne du côté de la mer, reste immo­bile comme ravi devant un grand spec­tacle, et dit ensuite : « Agenouillons-​nous et remer­cions Dieu, les chré­tiens sont victorieux. »

Le récit de la bataille de Lépante

Les deux armées s’aperçurent le 7 octobre 1571 au point du jour ; elles étaient à peu près d’égale force. (…) Les confé­dé­rés arri­vaient en lon­geant, du nord au sud, la côte d’Albanie, ils défi­laient entre les écueils et la terre (…]. Le corps de bataille avait à peine dépas­sé les écueils, qu’on décou­vrit la flotte turque ran­gée paral­lè­le­ment à la côte de Morée, à dix ou douze milles de dis­tance. (…) Don Juan fit his­ser sur sa galère les pavillons de tous les princes de la ligue ; c’é­tait le signal du com­bat, toute l’armée y répon­dit par des cris de victoire.

À mesure que les galères sor­taient du défi­lé, elles venaient prendre leur place de bataille, ne lais­sant entre elles qu’un inter­valle où un vais­seau aurait pu pas­ser. Cette ligne avait près de quatre mille de lon­gueur. (…) La droite, sous les ordres de Jean-​André Doria, était au large du côté de Céphalonie ; la gauche, que com­man­dait le pro­vé­di­teur Barbarigo, rasait la côte de Grèce. Au milieu étaient les trois com­man­dants en chef, entou­rés du prince de Parme ami­ral de Savoie, du duc d’Urbin ami­ral de Gênes, de l’amiral de Naples et du com­man­deur de Castille. Les six galéasses véni­tiennes ouvraient le centre. Le pro­vé­di­teur Quirini, la capi­tane de Sicile, et les galères de Malte vol­ti­geaient sur les ailes.

Quand les Turcs aper­çurent l’ar­mée alliée qui débou­chait du défi­lé, ils ne purent juger de sa force, parce qu’elle mar­chait en colonne, et lorsqu’ils virent la pre­mière divi­sion, qui était celle de Doria, s’éloigner vers la droite, tout de suite après avoir dou­blé les îles Échinades, ce qu’il fai­sait pour lais­ser au reste de l’ar­mée l’espace néces­saire pour se déployer, ils jugèrent que son inten­tion était d’éviter le com­bat, et de reprendre sa direc­tion vers le nord. Aussitôt ils s’avancèrent pour atteindre les alliés, avant qu’ils eussent tous pas­sé le détroit ; en arri­vant, ils les trou­vèrent ran­gés en bataille.

Les six galéasses qui mar­chaient en avant de la ligne com­men­cèrent le feu ; leur artille­rie, très supé­rieure à celle des galères, fai­sait beau­coup de ravages par­mi les Turcs : ils sen­tirent que, pour atta­quer ces gros bâti­ments, il fau­drait se réunir plu­sieurs contre un, par consé­quent rompre leur ligne et que, pen­dant ce pre­mier com­bat, les galères des confé­dé­rés arri­ve­raient sur eux ; ils se déci­dèrent donc à pas­ser entre les galéasses pour aller droit aux galères enne­mies. Ce mou­ve­ment ne put s’opérer sans quelque désordre ; leur aile droite, qui sui­vait la côte, fut la pre­mière à atteindre les alliés, elle les dépas­sa même, pour tour­ner leur aile gauche. Pendant cette évo­lu­tion, le capi­tan pacha arri­vait sur le centre, et venait droit à la galère de don Juan. Celle de l’amiral Vénier et la capi­tane du pape accou­rurent au secours du géné­ra­lis­sime. Le com­bat devint géné­ral, et sur toute la ligne cinq cents vais­seaux s’entrechoquèrent. La capi­tane du pacha, entou­rée d’ennemis, leur résis­tait depuis deux heures ; plus d’une fois, on en avait ten­té l’a­bor­dage, plus d’une fois les alliés avaient occu­pé la moi­tié du pont, tou­jours ils en avaient été repous­sés. Sept galères turques vinrent au secours de leur ami­ral, les alliés furent pres­sés à leur tour ; mais l’arrière-garde que com­man­dait le mar­quis de Sainte-​Croix s’avança ; deux capi­taines véni­tiens, Loredan et Malipier, se jetèrent au milieu des enne­mis, cou­lèrent bas une de leurs galères, atti­rèrent sur eux l’effort de plu­sieurs, et mou­rurent tous les deux avec la gloire d’a­voir sau­vé leur géné­ral, réta­bli le com­bat, et faci­li­té la prise de la capi­tane turque. L’amiral otto­man venait d’être tué, les sol­dats espa­gnols sau­tèrent encore une fois à l’abordage, s’emparèrent de la galère, arra­chèrent le pavillon turc, et éle­vèrent à sa place l’étendard de la croix qu’ils sur­mon­tèrent de la tête du capi­tan pacha : plu­sieurs autres vais­seaux enne­mis, qui com­bat­taient au centre, eurent le même sort ; leurs com­man­dants se jetèrent dans des cha­loupes pour sau­ver leur liber­té. Trente galères otto­manes firent un mou­ve­ment pour se reti­rer du com­bat, le pro­vé­di­teur Querini cou­rut sur elles ; elles prirent la chasse, il les pour­sui­vit et les obli­gea de se jeter à la côte ; les mate­lots se pré­ci­pi­taient dans la mer pour échap­per au vainqueur.

Des cris de joie s’élevèrent au centre de la ligne, l’aile gauche y répon­dit par un cri de vic­toire. Le pro­vé­di­teur Barbarigo, qui s’était lais­sé tour­ner par l’ennemi, avait été enve­lop­pé ; sa galère en avait eu à com­battre six à la fois ; il venait de rece­voir lui-​même une bles­sure mor­telle ; mais Frédéric Nani, qui avait pris sur-​le-​champ le com­man­de­ment à sa place, redou­blant d’efforts, et non content de sau­ver son bâti­ment, s’était empa­ré d’une galère enne­mie. Une divi­sion, conduite par le pro­vé­di­teur Banale, vint le secon­der ; les Turcs com­men­cèrent à plier ; la galère du géné­ral de leur aile droite, fou­droyée par celles de Banale et du capi­taine Jean Bontarini, fai­sait eau de toutes parts. Mahomet Siloco, cou­vert de bles­sures, la vit s’enfoncer ; les Vénitiens le tirèrent du milieu des eaux, mais ce fut pour lui tran­cher la tête qu’ils arbo­rèrent sur leur pavillon.

Querini, qui reve­nait de pour­suivre les trente galères otto­manes qui s’é­taient jetées à la côte, arri­va pour ter­mi­ner ce com­bat de l’aile gauche des alliés : les Turcs pres­sés de deux côtés ne son­gèrent plus qu’à la fuite. Sans ordre, sans chefs, dis­per­sés, pour­sui­vis, les uns s’échappaient avec leurs galères, d’autres les aban­don­naient et se pré­ci­pi­taient dans des cha­loupes, pour gagner le rivage voisin.

À la droite des alliés, la for­tune leur avait été moins favo­rable ; le roi d’Alger, à force de manœu­vrer pour tour­ner la divi­sion de Doria, l’avait obli­gé de s’éloigner du corps de bataille : la marche inégale des bâti­ments les avait sépa­rés les uns des autres : il y avait dans la ligne des chré­tiens de grands inter­valles. Le roi d’Alger, voyant quinze galères grou­pées, mais à une assez grande dis­tance, se por­ta sur elles avec toutes ses forces ; c’é­taient des Espagnols, des Vénitiens et des Maltais : enve­lop­pés par un enne­mi si supé­rieur, ils firent d’abord une vigou­reuse résis­tance. La capi­tane de Malte tom­ba au pou­voir de l’ennemi et fut reprise par la bra­voure de deux de ses conserves. Une galère de Venise, que mon­tait Benoît Soranzo, prit feu et périt avec tout son équipage. (…)

Ullus-​Ali res­tait tou­jours maître d’attaquer ou d’éviter le com­bat ; quand il vit le centre de l’armée turque en désordre, et trente galères à la côte, il sen­tit qu’il ne res­tait plus aucun espoir de réta­blir la bataille : il déploya toutes ses voiles et pas­sa au milieu de la ligne des alliés avec trente de ses vais­seaux ; le reste qui n’avait pu le suivre fut atteint par le vain­queur. Il y avait cinq heures que l’on com­bat­tait ; la mer était cou­verte de sang et de débris : quelques galères fuyaient au loin ; d’autres, à demi brû­lées et fra­cas­sées, atten­daient que les alliés vinssent s’en empa­rer ; plu­sieurs flot­taient au gré des vents, aban­don­nées de leurs équi­pages ; on en voyait trente ou qua­rante échouées le long de la côte ; enfin celles qui n’avaient pris que peu de part au com­bat, s’étaient réfu­giées dans le golfe de Lépante. Les alliés avaient per­du 4 000 ou 5 000 hommes, par­mi les­quels on comp­tait quinze capi­taines véni­tiens : le nombre des bles­sés était infi­ni­ment plus grand. La perte des Turcs était impos­sible à éva­luer ; on la fait mon­ter à 30 000 hommes (…). Mais les chiourmes des galères turques étaient com­po­sées d’esclaves chré­tiens, et dans celles des alliés il y avait un grand nombre d’esclaves maho­mé­tans de sorte, que de part et d’autre, il ne s’était pas tiré un coup de canon, dont l’effet ne dût être déplorable.

C’était la plus grande bataille navale qui se fût don­née depuis celle qui, seize siècles aupa­ra­vant, et au même lieu, avait déci­dé de l’empire du monde.

Pierre Paru, Histoire de la répu­blique de Venise

Source : Fideliter n°254

Image : La bataille de Lépante, Pablo Veronese

Notes de bas de page

  1. La prise de Chypre fut un atroce sup­plice pour les chré­tiens et Malte ne fut sau­vée que grâce à l’héroïsme de ses défen­seurs diri­gés par La Valette.[]