Peu d’ouvrages parlent de Jésus-Christ comme celui-ci, —avec un accent aussi neuf, aussi persuasif et aussi émouvant » : c’est en ces termes que le jésuite Auguste Valensin faisait l’éloge de L’amitié de Jésus-Christ (1912) de Robert Hugh Benson.
Le nom de cet ecclésiastique anglais est loin d’être un inconnu. On lui doit, entre autres, Confessions d’un converti (1913) —un ouvrage dans lequel il décrit son itinéraire spirituel de l’anglicanisme au catholicisme romain— et Le Maître de la terre (1907) —un roman d’anticipation qui décrit le monde glisser d’un sécularisme radical au règne de l’Antéchrist.
Penchons-nous quelques instants sur la trajectoire personnelle de Robert H. Benson avant de parcourir L’amitié de Jésus-Christ.[1]
Robert Hugh Benson
Né le 18 novembre 1871, Robert Hugh Benson est le fils du prélat anglican Edward White Benson, futur
archevêque de Cantorbéry et primat de l’anglicanisme (1883–1896). D’abord scolarisé au collège d’Eton (1885–1889), il poursuit ses études au collège de Cambridge (1889–1893).
Ayant embrasse la carrière ecclésiastique comme son père, il est ordonné ministre anglican par celui-ci en 1895. Influencé par le Mouvement d’Oxford[2] en général et par la figure de John Henry Newman, Robert H. Benson traverse une grave crise intellectuelle et spirituelle au terme de laquelle il est reçu dans l’Église catholique en septembre 1903. Les ordinations anglicanes ayant été déclarées invalides par Léon XIII, il est réordonné prêtre dans l’Église catholique en 1904[3].
Contemporain de saint Pie X et de la crise moderniste, Robert H. Benson se consacre à la prédication et à l’écriture à Cambridge jusqu’en 1908. Il s’installe alors à Buntingford où il s’adonne à l’écriture, à la sculpture, à la broderie et au jardinage. Conférencier apprécié pour sa profondeur, il parcourt l’Angleterre. Lors d’un séjour à Salford, près de Manchester, il contracte une pneumonie qui le conduit à la mort le 19 octobre 1914. Il n’avait que 42 ans.
L’amitié de Jésus-Christ
Jésus désire notre amitié
L’ouvrage s’ouvre sur un constat : « Souvent les âmes pieuses se plaignent de leur solitude sur la terre, elles prient, fréquentent les sacrements et font tout leur possible pour remplir leurs devoirs chrétiens, et malgré tout elles se trouvent seules. C’est là la preuve la plus évidente qu’elles n’ont point réussi à comprendre l’un du moins des principaux motifs de l’Incarnation. Elles adorent Jésus-Christ comme leur Dieu, elles se nourrissent de lui dans la sainte communion, se purifient dans son précieux sang et aspirent au moment où il apparaîtra comme leur Juge. Mais elles n’ont point encore ou presque point goûté à cette connaissance intime, à ce commerce familier qui font l’amitié divine[4]. »
Or, « une chose est évidente entre toutes dans l’Évangile : c’est Jésus qui le premier désire notre
amitié ».
Fondamentalement, en quoi consiste-t-elle ?
« De même que pour les personnes ordinaires, le terrain de la véritable amitié est dans la communion de deux âmes, ainsi en est-il entre le Christ et l’homme. Son âme est le point de contact entre sa nature divine et notre humanité. Nous recevons son corps sur nos lèvres, notre être tout entier se prosterne devant sa divinité, mais nous étreignons son âme avec la nôtre. »
« Jésus est le seul ami qui ne peut faillir. C’est là l’unique amitié pour laquelle nous ne pouvons trop nous humilier, trop nous exposer, faire des confidences trop intimes, ni offrir de trop grands sacrifices. »
Loin d’être un fleuve tranquille, cette amitié subit des vicissitudes comme toutes les autres :
« Il y a des moments de bonheur enivrant, dans la sainte communion ou dans la prière […] Il y a aussi des périodes de tranquillité et de ferveur continue, d’affection à la fois forte et raisonnable, d’estime et d’admiration qui satisfont la volonté et l’intelligence, aussi bien que les parties sensibles ou émotives de notre nature. Il y a enfin des périodes —des mois ou des années— de misère et de sécheresse ; il semble alors que nous ayons vraiment besoin de notre patience avec notre ami divin ; il paraît nous traiter avec froideur et dédain. »
La vie purgative ou le commencement d’une amitié
« Au commencement l’âme trouve une joie extraordinaire dans toutes les choses extérieures qui lui paraissent sanctifiées par la présence de Jésus et surtout dans celles qui ont un rapport plus direct avec la grâce. »
Mais assez rapidement, l’âme chrétienne va passer par une triple purification :
Primo, « l’âme est déçue des choses humaines et découvre que, pour chrétiennes qu’elles soient, elles ne sont pas le Christ » : il existe des prêtres indignes, des communautés désunies, des chrétiens
scandaleux, des cérémonies accomplies sans dévotion, etc.
Secundo, « [l’âme] avait cru que cette nouvelle amitié avec Jésus-Christ changerait une fois pour toutes en elle le vieil homme en même temps que ses rapports avec lui, et voilà qu’elle est toujours la même. Il semble même que le Christ l’ait leurrée de promesses qu’Il ne peut pas ou ne veut pas remplir ».
Tertio, « jusqu’à présent [l’âme] a toujours gardé l’idée peut-être bien faible et bien petite, qu’ily avait quelque chose en elle-même et d’elle-même qui attirait Jésus. Elle a été au moins tentée de croire que Jésus lui a manqué ; et maintenant elle doit constater que c’est elle, malgré son amour enfantin, qui toujours a trahi Jésus ». D’où une triple leçon à retenir pour avancer :
- « L’amitié de Jésus-Christ est chose plus profonde que les simples présents qu’Il fait à ses nouveaux amis » ;
- « L’objet de la religion est que “l’âme serve Dieu, et non que Dieu serve l’âme” » ;
- « Jésus dépouille ses amis de tout ce qui n’est pas lui ; il ne leur laisse rien d’eux-mêmes afin d’être lui-même tout à eux, car nulle âme ne peut connaître la force et l’amour de Dieu, tant qu’elle n’est pas complètement appuyée sur lui ».
La voie illuminative ou la stabilisation d’une amitié
Aux trois purifications qui jalonnent la voie purgative correspondent les trois progrès qui jalonnent la voie illuminative.
Primo, l’âme apprend à faire bon usage des choses extérieures que sont les épreuves, les tentations et les difficultés de la vie chrétienne. Il ne s’agit « pas seulement [d’] expérimenter ces choses, car les privations et les tentations sont communes à toutes les périodes de la vie spirituelle, mais [de] concevoir leur valeur avec l’intelligence et le cœur, si clairement et indubitablement que plus jamais, si l’âme continue sa marche en avant, elle ne pourra se soulever ni se révolter contre elles ».
Secundo, l’âme reçoit des lumières sur ces trésors intérieures que sont les vérités de la religion. « Ce n’est pas que les mystères cessent d’être des mystères, car ni le langage, ni même des images ou des concepts humains ne peuvent épuiser la matière de ces faits révélés qui dépassent la raison de l’homme. Mais malgré tout, éclairés par le “flambeau de Dieu ”, ces diamants de vérité, qui jusqu’à présent semblaient ternes et opaques, commencent à briller. »
Tertio, l’âme approfondit sa relation d’amitié avec Jésus. Elle reçoit « une lumière qui lui montre la présence permanente de Jésus-Christ en elle, ou pour mieux dire, sa propre demeure en Jésus-Christ ». « Par cette divine présence la vie est changée, toutes les relations sont transformées, Jésus commence à être réellement la lumière qui éclaire tout aux yeux de l’âme. »
Les occasions répétées d’entretenir une amitié
« Ce n’est pas assez de connaître Jésus sous un seul aspect. Si nous voulons réellement le connaître, non à notre manière mais à la sienne, nous devons le voir sous toutes les formes dont Il lui plaît d’user. » Aussi rappelons sommairement les opportunités renouvelées qu’ont les âmes d’entretenir leur amitié avec Jésus :
- l’Eucharistie : « Le tabernacle nous présente Jésus comme un ami, l’autel nous le présente comme accomplissant devant nos yeux l’acte éternel par lequel Il achète, dans son humanité, le droit de demander notre amitié. »
- l’Église : « C’est par ce corps du Christ qu’actuellement sa voix nous parle à l’extérieur et avec autorité, et c’est seulement par la soumission à cette voix que nous pouvons contrôler nos suggestions privées et nos idées et savoir si elles sont ou non de Dieu. »
- le sacerdoce : « Jésus-Christ est présent dans son prêtre, par le caractère et la mission que reçoit le prêtre. C’est Jésus-Christ qui parle par sa bouche quand il transmet le message évangélique. C’est Jésus-Christ encore qui, usant de la volonté et de l’intention du prêtre aussi bien que de ses paroles et de ses actes, accomplit les opérations surnaturelles des rites sacramentaux et sacerdotaux. Enfin les caractéristiques universelles du sacerdoce, comme sa séparation du monde et sa facilité d’accès, ne sont autre chose que les caractéristiques de Jésus-Christ lui-même, transportées, pour ainsi dire, dans un intermédiaire humain. »
- les saints : « Dans les saints, à travers leurs caractères et tempéraments individuels comme à travers un prisme, nous voyons la très sainte physionomie de Jésus-Christ, le pur éclat de son absolue perfection, non pas défigurée ni diminuée, mais plutôt analysée et divisée pour que nous puissions mieux la comprendre. Dans le saint pénitent, c’est sa douleur du péché qui nous est rendue visible ; dans le martyr son héroïque amour de la souffrance ; dans le docteur de l’Église les trésors de sa sagesse ; dans la vierge sa pureté. »
- les pécheurs : « Il n’est pas si aisé de le reconnaître dans le pécheur, car le pécheur, semblerait-il, est le seul dont Il ne puisse assumer le rôle ». Pourtant, « au scélérat insouciant, négligent, endurci, Il promet le paradis ; à la Madeleine repentante, sensible, passionnée, Il donne l’absolution et loue son amour, et jusqu’à ce pécheur, le plus rebutant de tous, décidé, insensible, qui aime mieux trente deniers que son Maître, Il le salue au moment même de sa trahison, Il l’accueille du nom le plus tendre ». « Là par conséquent notre ami cherche à persuader cette âme [pécheresse], non seulement du dehors, mais, en quelque sorte intérieurement aussi ; là, dans la voix demie-étouffée de la conscience, c’est la voix de Jésus suppliant par des lèvres, meurtries de nouveau. Là demeure la lumière du monde, devenue une pâle étincelle sous le poids des cendres, l’absolue vérité à demi réduite au silence par le mensonge, la vie du monde à venir conduite aux portes de la mort par une vie encore de ce monde et dans ce monde. »
- le prochain : « Ayant trouvé Jésus-Christ dans votre cœur, sortez de vous-mêmes et trouvez-le aussi dans votre prochain. » « Le mari, par exemple, doit voir Jésus-Christ dans l’épouse frivole qui dépense la moitié de sa fortune et toutes ses forces dans le plus vain désir de paraître. L’épouse doit voir Jésus-Christ dans le mari qui n’a d’autre idée au monde que ses affaires dans la semaine et ses plaisirs le dimanche. La fille qui vit à la maison doit trouver Jésus-Christ dans ses parents bavards et ses devoirs domestiques, et ses parents doivent trouver Jésus-Christ dans leur fille prosaïque et sans charmes. Le bénédictin ne doit voir rien moins que Jésus-Christ dans chaque hôte venant au monastère. »
- ceux qui souffrent : « Qu’elle devienne auguste et grandiose, la dignité de cette âme affligée qui, voyant Jésus au-dedans d’elle-même, aspire à joindre sa douleur à la sienne ou plutôt à offrir sa douleur comme l’instrument de son expiation, car Jésus seul peut porter les péchés du monde ! »
source : Le Couronne de Marie, n°150 – Février 2026
- P. Auguste Valensin s.j., Préface pour la traduction française de
L’Amitié de Jésus-Christ (1921).[↩] - Courant de la Haute Église (High Church) anglicane dont les partisans étaient pour la plupart des membres de l’université d’Oxford. On le connait également sous le nom de tractarianisme en référence à la publication de 1833 à 1841 des Tracts for the Times composés par John Henry Newman. Ses promoteurs sont parfois qualifiés péjorativement de puseyistes du nom de l’un de leurs chefs, Edward B. Pusey. A la faveur de ce mouvement, se convertirent à l’Église catholique John Henry Newman (futur cardinal), Henry Edward Manning (futur cardinal), Frederik William Faber (futur prêtre oratorien), etc.[↩]
- L’Église catholique s’est prononcée de manière définitive sur l’invalidité des ordinations chez les Anglicans par la bulle Apostolicæ Curæ du 18 septembre 1896. Les nouveaux rites d’ordination introduits par les anglicans au 16e et au 17e siècles n’exprimaient plus ce que l’Église veut faire en matière d’ordination sacerdotale et épiscopale. Bien plus, ils s’opposaient à la doctrine définie et à la discipline constante de l’Église.[↩]
- Toutes les citations sans références sont tirées de que le lecteur est fortement invité à se procurer, à luire et à méditer
dans son intégralité.[↩]







