Saint Athanase

Saint Athanase écrase l'hérétique Arius, par Rubens

Patriarche d’Alexandrie et Docteur de l’Eglise (295–373).

Fête le 2 mai.

« Nous devons ser­vir non le temps [pré­sent], mais le Seigneur. »

Lorsque, à la messe solen­nelle, éclate le chant puis­sant du Credo de Nicée, magni­fique pro­fes­sion de notre foi en Jésus-​Christ, « Fils unique de Dieu, vrai Dieu de vrai Dieu, engen­dré et non créé, consub­stan­tiel à son Père », pensons‑y, c’est à saint Atha­nase, à ses luttes gigan­tesques, à ses mul­tiples exils, que nous devons de chan­ter cette for­mule lumi­neuse de notre foi.

Peu d’hommes ont été, de leur vivant, pour la défense de leur foi, autant haïs et autant aimés. Quiconque l’a défen­du a défen­du la foi de Nicée ; les ariens, ses enne­mis, ont été aus­si impla­cables que ses amis lui ont été dévoués, et l’histoire de cette vie si tour­mentée et, d’ailleurs, si féconde est l’histoire même de notre Credo catholique.

Jeunesse de saint Athanase

Athanase naquit vrai­sem­bla­ble­ment à Alexandrie, en Basse-​Egypte, l’an 296, d’une famille chré­tienne et d’origine grecque. Mentionner la fameuse biblio­thèque d’Alexandrie, l’école philoso­phique d’Alexandrie, le musée d’Alexandrie, c’est assez mar­quer quelle était la célé­bri­té de cette capi­tale intel­lec­tuelle, la pre­mière du monde après Rome, Athènes étant alors déchue. Aux IIIe et IVe siècles, son arche­vêque était patriar­cal et on le nom­mait le « Pape d’Alexandrie ».

Grec par son édu­ca­tion, — la sou­plesse de sa dia­lec­tique le fera bien voir, — Athanase était aus­si, par la téna­ci­té de sa foi et son indé­pen­dance vis-​à-​vis du pou­voir, le fils de ces Egyptiens cruel­lement per­sé­cu­tés par l’empereur Domitien, et qui rou­gis­saient s’ils n’avaient à mon­trer sur leur corps les cica­trices des fouets sanglants.

Tout jeune, il eut aus­si sous les yeux l’austère et grand spec­tacle des sacri­fices accom­plis par les soli­taires d’Egypte. Il paraît bien avoir été, vers l’âge de vingt ans, en rela­tions sui­vies avec le plus émi­nent d’entre eux, saint Antoine : « Je fus son dis­ciple, écrit-​il, et comme Elisée, je ver­sai l’eau sur les mains de cet autre Elie. » Il n’aura pas dans son exil de plus fidèles amis que les moines, et c’est dans la soli­tude brû­lante de leurs sables et de leurs rochers qu’il ira se cacher, remon­tant le Nil en barque pour les atteindre et pas­sant devant les Pyramides déjà vieilles de quatre mille ans.

L’hérésiarque Arius.

En ce temps-​là, Achillas, patriarche d’Alexandrie, venait d’or­donner prêtre un homme ambi­tieux, et remuant, d’infiniment de res­source, et qui n’avait pas son pareil dans l’art de manier le raison­nement. Il se nom­mait Arius. Ses remar­quables qua­li­tés intellec­tuelles lui valurent, aus­si­tôt après son ordi­na­tion sacer­do­tale, obte­nue par ruse, d’être pla­cé à la tête d’une paroisse impor­tante de la ville d’Alexandrie, l’église de Baucalis. Il fut, en outre, char­gé d’expliquer les Saintes Ecritures. Il occu­pait depuis huit ans ces deux fonc­tions, lorsque le pieux patriarche d’Alexandrie apprit avec tris­tesse que le prêtre de Baucalis pro­fes­sait d’étranges doc­trines au sujet de la Personne ado­rable du Fils de Dieu. Il sou­te­nait que la deuxième Personne de la sainte Trinité n’avait pas exis­té de toute éter­ni­té, et que le Fils de Dieu n’était que le premier-​né des hommes créés. Une pareille asser­tion était grave ! L’adorable mys­tère d’un Dieu fait homme et mou­rant pour nous n’était donc qu’un vain rêve ! L’économie du salut était rom­pue ; l’insondable abîme se rou­vrait aus­si for­mi­dable, entre la misé­rable huma­ni­té et l’inacces­sible divi­ni­té, qu’aux temps antiques, et le monde n’était pas plus avan­cé après la pré­di­ca­tion de l’Evangile, qu’avant la venue du Sauveur !

Saint Alexandre, suc­ces­seur d’Achillas, dut excom­mu­nier Arius. Mais la mesure était déjà tar­dive et le mal consi­dé­rable, car la doc­trine nou­velle sédui­sait les chré­tiens faibles. En dimi­nuant la majes­té du Christ et par suite la rigueur de la jus­tice divine, elle était pour les âmes sen­suelles et légères comme une délivrance.

Réfugié à Césarée, Arius avait de nom­breux par­ti­sans, même par­mi les évêques. L’un d’eux, Eusèbe de Nicomédie, l’encourageait. À Alexandrie, toute une frac­tion du peuple pre­nait par­ti pour Arius, car il connais­sait l’art de se ména­ger des sym­pa­thies, sur­tout auprès des femmes pieuses. Dans le peuple on répan­dait des can­tiques popu­laires à l’usage des voya­geurs, mate­lots et autres arti­sans, et des­ti­nés à gagner les igno­rants. Arius avait pris soin de tout, et com­po­sé l’air et les paroles.

De part et d’autre se réunis­saient des Conciles, les uns par­ti­sans de l’hérétique, les autres l’excommuniant. A ce moment (324–325) l’Orient tout entier était en feu et l’Eglise mena­cée du plus grand péril qu’elle eût jamais couru !

Saint Athanase diacre. — Le Concile de Nicée.

Vers le même temps, ravi de la sain­te­té et de la science d’Atha­nase, le patriarche en fit son secré­taire et l’or­don­na diacre. Petit de taille et de ché­tive appa­rence, que pou­vait cet « homun­cule », ce petit homme, comme l’appellera rageu­se­ment Julien l’Apostat ? Mais Athanase, dont le carac­tère, dit Bossuet, fut d’être grand par­tout, s’é­tait déjà révé­lé, à peine âgé de vingt-​quatre ans, par la publica­tion d’un ouvrage d’une vigueur et d’une clar­té peu com­munes : le Discours contre les Gentils, où l’idolâtrie, sous sa nou­velle forme plus éthé­rée et plus sub­tile, était ridi­cu­li­sée et acca­blée de mépris.

Cependant, l’empereur Constantin, dont les sen­ti­ments étaient fon­ciè­re­ment chré­tiens, inquiet de ces dis­putes et de ces contro­verses, déci­da pour y mettre fin de convo­quer tous les évêques de la « terre habi­table », afin d’opposer à l’en­ne­mi de l’Eglise « les bataillons de la pha­lange divine ». Le lieu de l’assemblée fut fixé à Nicée, en Bithynie.

Grâce à l’admirable sys­tème de voi­rie par lequel l’empire romain avait for­te­ment relié à son centre les pays conquis par ses armes, cha­cun des évêques put trou­ver, d’étape en étape, des cha­riots, des coches, des bêtes de selle, des mai­sons de refuge, où des employés de la poste impé­riale se met­taient à leur ser­vice, et vers le milieu de mai 325 (vrai­sem­bla­ble­ment le 20), les évêques se trou­vèrent réunis à Nicée au nombre d’un peu plus de 300.

L’empereur lui-​même ouvrit le Concile, en quelque sorte comme pré­sident d’hon­neur. L’hérésiarque était là, pré­somp­tueux et fier, comp­tant bien éblouir par sa science tous ces hommes qu’il jugeait d’esprit simple et plus habi­tués à caté­chi­ser le peuple, qu’a dis­cu­ter sui­vant les méthodes des phi­lo­sophes Aristote et Platon. Il comp­tait sans la clair­voyance du jeune diacre Athanase, qui tout de suite appa­rut comme l’adversaire le plus vigou­reux des ariens. Nul ne savait plus heu­reu­se­ment sai­sir le nœud d’une dif­fi­cul­té, ni expo­ser plus lumi­neu­se­ment le point cen­tral d’où tout dépend. Arius avait beau s’échapper dans une expo­si­tion nua­geuse de la trans­cen­dance divine, Athanase le rame­nait inva­ria­ble­ment à la vraie ques­tion, le mys­tère de la Rédemption. A l’exception de cinq évêques, tous les Pères sous­cri­virent au Symbole de Nicée, dont la rédac­tion avait été confiée contra­dic­toi­re­ment aux deux adver­saires, l’hérétique Arius et le cham­pion de l’or­tho­doxie, Athanase.

Les débuts de l’épiscopat. — Premier exil.

Cinq mois après le Concile, saint Alexandre ren­dait son âme à Dieu, après avoir dési­gné pour son suc­ces­seur le diacre Athanase. Les fidèles avaient accla­mé ce choix, et le sacre eut lieu le 7 juin 328. Le nou­vel évêque avait donc trente-​deux ans. Les ova­tions popu­laires l’avaient accueilli, enthou­siastes : « Athanase ! Athanase ! criait-​on. C’est un ascète ! C’est un vrai évêque ! »

Comme bien on pense, ce n’était pas du goût des ariens.

Constantin, sur l’initiative inté­res­sée des adver­saires d’Athanase, avait réso­lu de fêter la tren­tième année de son règne par une nou­velle assem­blée conci­liaire, qui se réunit à Tyr en 335. Dans sa pen­sée, sin­cère d’ailleurs, ce serait une œuvre de paci­fi­ca­tion défini­tive ; mais la lettre impé­riale de convo­ca­tion était signi­fi­ca­tive, car qui vou­drait s’y sous­traire y serait contraint au besoin par la force publique. En fait ce pré­ten­du Concile ne fut qu’un indigne conci­liabule. Tous les enne­mis d’Athanase s’y étaient don­né rendez-​vous. Voici le roman qu’ils ima­gi­nèrent alors pour perdre le patriarche : Ils l’accusèrent d’avoir fait assas­si­ner un des leurs, Arsène, évêque d’Hypsélé. La main cou­pée de la vic­time est pro­me­née par la ville comme pièce à convic­tion. Une enquête est ouverte. Mais Athanase a vite fait d’éventer la ruse. Il découvre les traces du pré­ten­du mort qui s’était caché dans un monas­tère. Le mal­heu­reux sol­li­cite hum­blement son par­don et sur l’ordre du patriarche se dis­si­mule dans l’assemblée conci­liaire. Alors tan­dis que les accu­sa­teurs, sur un mode mélo­dra­ma­tique, crient ven­geance et ouvrent une boîte mys­té­rieuse où se trouve une main desséchée :

— Je prie, dit Athanase, ceux qui connais­saient par­ti­cu­liè­re­ment Arsène de vou­loir bien se lever.

Puis mon­trant sa pré­ten­due victime :

— Est-​ce bien là, dit-​il, celui que j’ai tué et dont j’ai fait cou­per une main ?

Arsène dut exhi­ber ses deux mains.

— C’est à mes accu­sa­teurs, pour­sui­vit le patriarche, de cher­cher où pou­vait être pla­cée la troisième.

Cependant, une vic­toire si mor­ti­fiante pour ses enne­mis ne pou­vait rendre meilleure la cause du saint évêque. Ses calom­nia­teurs ima­gi­nèrent une nou­velle accu­sa­tion, la plus capable de faire impres­sion sur l’amour-propre de Constantin. On l’accusa d’avoir acca­pa­ré les grains pour dis­tri­buer de larges aumônes aux pauvres d’Alexandrie, affa­mant ain­si Constantinople, la grande ville, si glo­rieusement fon­dée par l’empereur, sa capi­tale, et l’ob­jet de sa légi­time fier­té ! Cette fois l’accusation tou­chait Constantin à l’endroit sen­sible. L’empereur n’attendit même pas que l’accusé pré­sen­tât sa défense. Pour mettre fin à toute dis­cus­sion il don­na l’ordre de conduire Athanase au fond des Gaules, dans la ville de Trêves. L’ordre fut exé­cu­té en 335 et le patriarche res­ta éloi­gné de sa patrie jusqu’à la mort de Constantin (337).

Retour de saint Athanase. — Nouveaux troubles et nouveaux exils.

La joie fut grande quand, après vingt-​huit mois, l’exilé ren­tra à Alexandrie, au milieu d’un vrai triomphe. Mais la paix fut de courte durée, car les ariens redou­blaient de rage. S’appuyant sur l’empereur Constance, celui des fils de Constantin à qui était échue en par­tage une grande par­tie de l’Orient avec l’Egypte, ils assem­blèrent un Concile à Antioche, dépo­sèrent Athanase une deuxième fois, et élurent à sa place un prêtre égyp­tien nom­mé Pistos, et pen­dant plus d’un an, le patriarche légi­time se trou­va dans sa métro­pole face à face avec son rival. Les deux par­tis en appe­lèrent au Pape, qui était saint Jules Ier.

Athanase se ren­dit en per­sonne près du Pape pour défendre sa cause (340). Il n’y com­po­sa pas, comme on le croit géné­ra­le­ment, le Symbole dit de saint Athanase ; ce sont des scribes qui, au VIIIe siècle, ins­cri­virent son nom en tête du Symbole Quicumque vult que récitent les prêtres dans l’office divin : il n’est pas l’auteur de cette for­mule, mais il en aurait aimé la net­te­té. Jules Ier confir­ma Athanase dans la com­mu­nion de l’Eglise et frap­pa les héré­tiques d’un nou­vel ana­thème. Mais cette sen­tence ne put réta­blir le patriarche sur son siège, bien que les Conciles de Rome (341) et de Sardique (344) eussent pris par­ti pour lui, tan­dis que les Orientaux pour­sui­vaient la lutte sans repos.

Dès le début de son exil à Rome, quand on le vit, accom­pa­gné de deux moines qu’il avait emme­nés du désert, vivre lui-​même en ascète, la sym­pa­thie géné­rale s’attacha à sa per­sonne. Il fut très écou­té de la plus noble socié­té romaine et des familles patri­ciennes, comme celle de la vierge Marcelle. Il y fit connaître les mer­veilles de la vie des moines d’Egypte, sur­tout celle de son grand ami saint Antoine, dont il écri­vit plus tard une vie en un petit livre qui devait avoir dès son appa­ri­tion un suc­cès extra­or­di­naire. Saint Augustin nous a redit l’impression pro­fonde que firent sur les âmes d’Occident ces extra­or­di­naires récits et l’enthousiasme avec lequel des offi­ciers de l’armée romaine bri­saient leur épée pour imi­ter les aus­té­ri­tés et les mor­ti­fi­ca­tions effrayantes des soli­taires et des céno­bites. C’est, ne l’oublions pas, de cette milice nou­velle que sor­ti­ra par la suite un nou­veau cler­gé : fait de la plus grande impor­tance, puisque les Ordres reli­gieux ont été une des plus grandes forces de l’Eglise, au moyen âge et dans tous les temps.

Cependant, Athanase, tou­jours per­sé­cu­té et tou­jours vain­queur, fut réta­bli sur son siège par Constance qui céda aux prières et aux menaces de son frère Constant, lequel régnait sur l’Italie, la Grèce et l’Afrique romaine. Le 21 octobre 346, le saint patriarche fit sa ren­trée dans sa ville épis­co­pale, au milieu d’un enthou­siasme indes­criptible. Le peuple et les magis­trats étaient ailés très loin au-​devant de lui. Saint Antoine, voyant les foules qui mar­chaient à la ren­contre du pré­lat, et ne pou­vant les suivre à cause de son grand âge, car il était qua­si cen­te­naire, chan­ta son Nunc dimit­tis, heu­reux de contem­pler enfin le triomphe de la cause pour laquelle il avait offert tant de mor­ti­fi­ca­tions et tant de prières (346).

Malheureusement, après la mort tra­gique de Constant (350), la tyran­nie sec­taire de Constance se trou­va sans contre­poids ; presque en même temps mou­rut le saint Pape Jules, le plus solide appui d’Athanase. Un Concile fut réuni à Arles (353), puis un autre à Milan (355), mais, dans l’un et dans l’autre, Constance se mon­tra bru­tal : « Ma volon­té, dit-​il, tient lieu de règle. » Aussi la menace et la vio­lence finirent par avoir rai­son de la majo­ri­té des évêques. Le nou­veau Pape, Libère, fut arrê­té et conduit sous bonne garde à la cour impé­riale, puis exi­lé en Thrace.

Restait Athanase. Le réduire par des menaces était impos­sible. S’emparer de lui par un coup de main ne le sem­blait pas moins, car sa popu­la­ri­té était immense.

Au début de l’année 356, une émeute fut orga­ni­sée à Alexandrie. Un jour donc où il célé­brait dans son église la vigile d’une fête, des gens recru­tés par­mi la lie du peuple font tout à coup irrup­tion. Athanase, assis sur son siège patriar­cal, refuse de quit­ter sa place ; mais les ban­dits le pressent ; ses amis le dégagent à grand’peine, et le conduisent hors de la ville, où on le tient caché. C’en était assez pour per­mettre à l’empereur de dire : « Athanase a fui. » On ins­tal­la donc à sa place un cer­tain Georges de Cappadoce, homme gros­sier et bru­tal, qu’on vit aux fêtes de Pâques entrer dans l’église, à la tête d’un corps de troupes, comme on entre dans une cita­delle. Pendant dix-​huit mois la ter­reur régna à Alexandrie et le sang des mar­tyrs coula.

Vie mouvementée et retour à Alexandrie.

Cependant, le patriarche légi­time s’était diri­gé vers les déserts de la Haute-​Egypte. Les moines accueillirent comme un père celui à qui saint Antoine mou­rant avait légué sa tunique. Mais sans cesse relan­cé, Athanase dut errer de désert en désert, pen­dant tout le reste du règne de Constance c’est-à-dire pen­dant six ans, n’étant jamais dénon­cé, au contraire tou­jours sau­ve­gar­dé par la fidé­li­té de ses hôtes, dont plu­sieurs se lais­sèrent tor­tu­rer plu­tôt que de le tra­hir. Leur dévoue­ment, une pro­tec­tion par­ti­cu­lière de la Provi­dence, l’arrachèrent à tous les dan­gers. Il res­tait le plus sou­vent dis­si­mu­lé au fond d’une citerne, ne voyant pas ses amis ni même par­fois la lumière du soleil ; son seul contact avec les hommes était la visite d’un fidèle qui lui appor­tait les choses néces­saires ou par­fois les lettres qu’on lui écrivait.

Un soir pour­tant qu’étant sor­ti de sa cachette ordi­naire, Athanase remon­tait le Nil en barque, il enten­dit der­rière lui un bruit de rames. C’était la galère de la police impé­riale. Il s’entendit héler : « Avez- vous vu Athanase ? lui cria-​t-​on. — Je crois bien, répondit-​il en contre­fai­sant sa voix. Il est devant vous. Ramez fort ! » La galère le dépas­sa aus­si­tôt, et, virant de bord, le pros­crit rega­gna sa retraite.

Saint Athanase ren­contre sur le Nil des sol­dats envoyés à sa poursuite

A la mort de Constance, Julien l’Apostat, par osten­ta­tion de tolé­rance, le rap­pe­la de l’exil (360). Rien de mer­veilleux comme les récep­tions que les fidèles d’Alexandrie lui fai­saient à chaque retour d’exil. Athanase reprend de nou­veau pos­ses­sion de la chaire patriar­cale, et tra­vaille à res­tau­rer la pure­té de la foi en ras­sem­blant un nou­veau Concile. Mais à peine les tra­vaux en étaient-​ils ter­mi­nés que Julien, levant le masque de l’hypocrisie, envoya à Alexandrie un édit par lequel il ordon­nait à Athanase de quit­ter son siège au plus vite. L’amour des Alexandrins pour leur patriarche ne leur per­mit point de le lais­ser enle­ver sans s’y oppo­ser. Ils écri­virent donc à Julien afin d’essayer de l’attendrir. Mais pour toute réponse l’apostat fit mar­cher des troupes sur Alexandrie, avec ordre d’y prendre Athanase. Nouvelle fuite (362), nou­velles alertes ; mais neuf mois après, Julien était frap­pé par une flèche au cours d’une expédi­tion qu’il fai­sait contre les Perses.

Les dernières années. — La mort.

Sous Jovien, qui régna ensuite, l’Eglise comp­ta quelques jours de paix. Valens, qui après quelques mois suc­cé­da à Jovien, por­ta un édit exi­lant tous les évêques rap­pe­lés par ses pré­dé­ces­seurs. C’était la der­nière épreuve de l’intrépide et sublime vaga­bond. Il obtint, au com­men­ce­ment de l’année 366, de ren­trer à Alexandrie et il ache­va enfin en paix son invrai­sem­blable car­rière, tou­jours invain­cu, n’abandonnant jamais la par­tie que pour la reprendre avec plus d’ardeur ; tou­jours aus­si ardent, tou­jours aus­si tenace, aus­si inébran­lable dans son atta­che­ment à la véri­té catholique.

Les sept der­nières années de sa vie ne sont un temps de repos que par com­pa­rai­son avec celles qui les ont pré­cé­dées. Pour tout autre que lui, elles seraient encore étran­ge­ment actives. Car de plus en plus, Alexandrie est comme le centre de l’Orient catho­lique, et Athanase le conseiller de tous les vrais ortho­doxes. De toutes les par­ties de l’univers, on le consulte. Il écrit, il encou­rage, il réfute, il for­ti­fie, il éclaire. Ses der­niers écrits sont sans doute des livres tran­quilles et repo­sés comme ses Commentaires sur la Bible, ils n’ont plus la fougue ni le pit­to­resque qui anime son Histoire des Ariens ou l’Apologie à l’empereur Constance, si digne, où le saint évêque fait si fiè­re­ment jus­tice des calom­nies : c’est un père qui cause avec ses enfants, un bon pas­teur pré­oc­cu­pé uni­quement du pro­grès spi­ri­tuel de ses ouailles. Néanmoins, il reste ce qu’il a été toute sa vie : l’intrépide gar­dien de l’intégrité de la doc­trine, le défen­seur achar­né de la consub­stan­tia­li­té du Verbe. Ainsi nous le montrent son Exposition de la foi, le Discours contre les Ariens, et sa Lettre aux évêques ortho­doxes.

Il avait gou­ver­né pen­dant quarante-​six ans, de près comme de loin, l’Eglise d’Alexandrie ; et pas une minute il n’avait man­qué à son devoir ni modi­fié sa ligne de conduite. Le Seigneur jugea que ce vaillant ser­vi­teur, qui avait tant tra­vaillé, était digne de se repo­ser enfin, et il le rap­pe­la à lui dans la nuit du 2 au 3 mai 373.

Tout de suite après la mort d’Athanase, on com­men­ça à l’honorer, et il est peut-​être l’un des pre­miers évêques non mar­tyrs qui aient reçu un culte public.

Dans un pané­gy­rique très solen­nel, pro­non­cé le 2 mai d’une année qui semble bien être 379, saint Grégoire de Nazianze asso­cie dans un com­mun éloge Athanase aux patriarches, aux pro­phètes, aux apôtres qui ont com­bat­tu pour la véri­té. Ce n’est que justice.

La fête de saint Athanase est fixée au 2 mai ; le Pape saint Pie V, au XVIe siècle, l’a éle­vée au rite double. Son nom est cité au Concile de Constantinople, assem­blé sous le Pape Vigile en 553, comme celui d’un des grands doc­teurs de l’Eglise grecque, et il a été rete­nu comme tel par­mi les quatre « colonnes » de cette Eglise. Le magni­fique reli­quaire de bronze qui, dans la basi­lique Vaticane, ren­ferme la chaire de saint Pierre, est sou­te­nu par les sta­tues colos­sales de quatre Docteurs : saint Athanase y repré­sente à juste titre, avec saint Jean Chrysostome, l’Eglise d’Orient.

A. Poirson.

Sources consul­tées. — Abbé Gustave Bardy, Saint Athanase (Collection Les Saints, Paris, 1914) — Fernand Mouret, Les Pères de l’Eglise (pas­sim) (Paris, 1921). — (V. S. B. P., n° 14.)

Source de l’ar­ticle : Un saint pour chaque jour du mois, Mai, La Bonne Presse, 1932