Soulager la douleur – Cahiers Saint-​Raphaël n°162

Quand le corps crie

Editorial

Quand le corps crie

par le doc­teur Philippe de Geofroy

Soins pal­lia­tifs, bur­nout, fin de vie et dépen­dance ; ce sont là des sujets d’apparence bien aus­tère. Le lec­teur va finir par se deman­der si le direc­teur de la publi­ca­tion des Cahiers ne com­mence pas une petite dépres­sion lar­vée ! Il ne me semble pas, bien qu’il soit dif­fi­cile d’être juge et par­tie ; per­sonne n’est à l’abri… La vie n’est jamais « un long fleuve tran­quille ». Et sou­vent plus vers la fin qu’au début. L’objet de cette publi­ca­tion n’est pas de gérer loi­sirs et fri­vo­li­tés, cela explique le choix de cer­tains thèmes. Même s’il existe des conso­la­tions spi­ri­tuelles, il y a aus­si des moyens plus terre à terre pour nous aider à gérer les dif­fi­cul­tés de tous les jours. Nous abor­dons dans ce numé­ro une de ces dif­fi­cul­tés, presque quo­ti­dienne : la dou­leur. Nous essaie­rons d’aller au-​delà de la phi­lo­so­phie simple et absurde du célèbre Sapeur Camember, réfé­rence qui fera sou­rire les plus anciens, et dont l’avocat, Maître Bafouillet, décla­rait pom­peu­se­ment : « La vie, hélas ! n’est qu’un tis­su de coups de poi­gnard qu’il faut savoir boire goutte à goutte… » D’une façon très sim­pli­fiée, la dou­leur résulte de la trans­for­ma­tion d’une agres­sion phy­sique en signal ner­veux qui sera ensuite vécu et inter­pré­té comme une expé­rience sen­so­rielle et émo­tion­nelle néga­tive et désa­gréable par le cer­veau. Et c’est capi­tal car c’est sou­vent le signe d’appel d’une patho­lo­gie. Cela veut dire qu’il faut savoir ne pas s’appesantir sur le moindre bobo mais aus­si savoir repé­rer un symp­tôme dou­lou­reux un peu inha­bi­tuel. La phy­sio­lo­gie semble très simple, au départ, mais elle se com­plique à l’approche des struc­tures cen­trales du sys­tème ner­veux. Les récep­teurs de départ s’appellent noci­cep­tifs et l’information est trans­mise vers le sys­tème ner­veux cen­tral par des types de fibres dif­fé­rents selon la nature de la dou­leur. Il y a ensuite un relais dans la moelle épi­nière au niveau duquel il peut y avoir une modu­la­tion de cette infor­ma­tion. À l’ar­ri­vée, il y a trans­fert de l’information dans dif­fé­rentes zones du cer­veau qui inter­pré­te­ront le signal comme une dou­leur, avec une per­cep­tion sen­si­tive, mais éga­le­ment émo­tion­nelle affec­tive et cog­ni­tive. Cela explique la com­po­sante mul­ti­di­men­sion­nelle de la dou­leur, phy­sique et psy­chique, certes, mais éga­le­ment sociale et exis­ten­tielle. Chacun dans sa vie per­son­nelle pour­ra trou­ver des anec­dotes ou des épi­sodes plus ou moins tra­giques qui en témoignent. Demandez à une femme qui a enfan­té, dans la dou­leur comme il se doit et cette dou­leur est intense, quelle tona­li­té elle lui donne et si elle en garde un sou­ve­nir néga­tif. Les mêmes patho­lo­gies n’entraîneront pas for­cé­ment exac­te­ment la même sen­sa­tion dou­lou­reuse chez deux per­sonnes dif­fé­rentes et le trai­te­ment devra être adap­té à ce contexte. Ma pra­tique chi­rur­gi­cale m’a appris que l’appréhension exa­cerbe la dou­leur. Mais éga­le­ment, dans l’autre sens, la dou­leur reten­ti­ra sur le psy­chisme de façon très variable pou­vant cer­taines fois abou­tir à des idées sui­ci­daires. La dou­leur qui est à l’origine un symp­tôme peut deve­nir chro­nique et deve­nir alors elle-​même la mala­die à soi­gner en prio­ri­té, soit parce qu’il n’y a pas de sup­port ana­to­mique à cette dou­leur, soit aus­si parce que la mala­die cau­sale est incu­rable comme dans le cadre des soins pal­lia­tifs. On passe alors du soin gué­ri­son au soin accom­pa­gne­ment évo­luant alors du ver­sant cure, plu­tôt cen­tré sur la mala­die, au ver­sant care, plu­tôt cen­tré sur le malade. Bien enten­du, tout soin doit être loin de cette dua­li­té cari­ca­tu­rale dont on ne peut élu­der tota­le­ment une des facettes.

Dans le cadre d’un édi­to­rial je me vois contraint de sélec­tion­ner cer­tains aspects du sujet qui nous inté­resse aujourd’hui. J’en choi­si­rai qui me touchent ou pour les­quels j’ai une petite expé­rience. C’est l’occasion de dire un mot sur l’hypnose qui est à la mode et que j’ai vu pra­ti­quer sur cer­tains patients, par du per­son­nel para­mé­di­cal. J’entends d’ici les pro­tes­ta­tions : « l’hypnose, ça n’est pas catho­lique ! » Attention, il y a hyp­nose et hyp­nose. Comme pour le cou­teau ou le télé­phone mobile, ça n’est pas l’outil qui est immo­ral mais l’utilisation qu’on peut en faire. Quel est d’abord le prin­cipe de l’hypnose ? Il s’agit de faire par­ve­nir le sujet à un état de conscience modi­fié de façon plus ou moins impor­tante. Lorsque l’altération de la conscience est impor­tante, la volon­té est alté­rée et une per­sonne mal­veillante, ou même un esprit mal­veillant peut s’en ser­vir comme d’une porte d’entrée facile. L’intention de cher­cher à explo­rer des “vies anté­rieures” ou de ren­trer en contact avec des esprits devient du spi­ri­tisme ou de l’occultisme et elle est bien enten­du en oppo­si­tion totale avec la doc­trine catho­lique. L’hypnose à laquelle j’assiste lors de petites inter­ven­tions chi­rur­gi­cales sous anes­thé­sie locale me paraît bien inno­cente et assez effi­cace notam­ment chez les patients anxieux. L’état de conscience n’est pra­ti­que­ment pas modi­fié. Il s’agit plus sim­ple­ment d’attirer l’attention du patient sur autre chose que l’intervention qu’il est en train de subir. Dans ce cadre, “l’hypnotiseur” entre­tient avec la per­sonne opé­rée une conver­sa­tion sur un sujet ano­din qu’elle a préa­la­ble­ment choi­si. C’est sou­vent suf­fi­sant pour la détendre et lui faire oublier, au moins par­tiel­le­ment, l’instant désa­gréable. Ayant connu dans ma jeu­nesse un pres­ti­di­gi­ta­teur pro­fes­sion­nel, je pense que l’on peut tout à fait faire une ana­lo­gie avec l’hypnose médi­cale. Le pres­ti­di­gi­ta­teur est capable de réa­li­ser sous vos yeux une mani­pu­la­tion gros­sière, mais vous ne la voyez pas car, juste au bon moment, avec son autre main, il a réus­si à cap­ter votre atten­tion. L’hypnose est tout à fait com­pa­rable. On sai­sit votre atten­tion mais sans inten­tion de contrô­ler votre volon­té. Une autre ana­lo­gie repo­sant sur mon expé­rience per­son­nelle me paraît éga­le­ment adap­tée pour expli­quer l’efficacité de cette tech­nique. La pra­tique d’un exer­cice phy­sique ennuyeux et dou­lou­reux comme le “vélo d’appartement” passe beau­coup plus faci­le­ment en s’occupant l’esprit, par exemple avec une vidéo. Mais, et là c’est inté­res­sant, la lec­ture, qui fait beau­coup plus tra­vailler l’imagination (la vidéo vous offre l’image déjà digé­rée) est encore plus effi­cace pour faire oublier la dou­leur. La pen­sée est encore plus occu­pée, il y a “moins de place” pour la per­cep­tion. Et donc, vive la (bonne) lec­ture s’il fal­lait le rap­pe­ler ! Dans le même ordre d’i­dées, la musi­co­thé­ra­pie est une approche vali­dée pour la prise en charge de la dou­leur. Souvenez-​vous du « pan­se­ment Schubert » qui avait été pré­sen­té dans le numé­ro des Cahiers sur les soins pal­lia­tifs. Claire Oppert, avec son vio­lon­celle, per­met­tait à des infir­mières de réa­li­ser un pan­se­ment très dou­lou­reux chez une patiente qui était intou­chable sans ce sub­ter­fuge. Voilà encore une autre appli­ca­tion de la « tech­nique du pres­ti­di­gi­ta­teur ». En plus d’occuper l’es­prit, la musique rentre sou­vent en réso­nance avec l’affectivité pro­fonde de la per­sonne. L’art comme néces­si­té cli­nique ! Il fal­lait y pen­ser ! On pour­rait aus­si tra­vailler la ques­tion de l’art pic­tu­ral quand on voit les décors sou­vent un peu sinistres des milieux de soins. Ces petites his­toires vécues illus­trent un des nom­breux aspects de l’influence du psy­chisme sur la dou­leur. Cette influence existe aus­si en sens inverse.

Je ne sais si cet art pic­tu­ral peut avoir une réelle influence sur la per­cep­tion de la dou­leur, par contre il peut la figu­rer et sou­vent dans le cadre de l’iconographie chré­tienne. Dans l’art occi­den­tal les codes his­to­riques de la dou­leur sont pré­sents dans les repré­sen­ta­tions du Christ en croix, des mar­tyrs et de la Piéta. Ils sont clas­si­que­ment maté­ria­li­sés par un voca­bu­laire ges­tuel pré­cis, mains cris­pées, corps contor­sion­né… L’apogée de leur expres­sion se trouve dans la figure de la Mater Dolorosa de l’art baroque espa­gnol. Elle se tra­duit par des sculp­tures hyper­réa­listes dont on observe la des­cen­dance dans des repré­sen­ta­tions plus modernes de la Passion sur les pasos des pro­ces­sions de la Semaine Sainte, par­ti­cu­liè­re­ment en Andalousie. Et on retrouve alors ici la musique, non pas pour faire oublier la dou­leur comme avec le vio­lon­celle, mais pour appuyer l’intensité tra­gique des souf­frances du Christ et de la Très Sainte Vierge Marie. On retrouve d’ailleurs, l’histoire de la colo­ni­sa­tion espa­gnole l’explique bien, des images et sta­tues sem­blables dans les églises anciennes des Philippines ; on y voit aus­si des ver­sions modernes plus tri­viales et moins réus­sies. Dans tous ces cas l’intention caté­ché­tique et de sup­port à la médi­ta­tion paraît évi­dente. D’autres tra­di­tions artis­tiques repré­sen­te­ront ce type de scène de façon moins “médi­ter­ra­néenne”, avec plus de rete­nue. Elles ont cepen­dant toutes pour objet de nous faire com­prendre le rôle de la souf­france du Christ et de sa Très Sainte Mère dans notre rédemp­tion et la néces­si­té d’y asso­cier nos misères petites et grandes dans l’abandon à la volon­té divine. Voir, dans la souf­france de nos frères, la souf­france du Christ et essayer de la sou­la­ger, c’est ce que nous essaie­rons de faire aux Philippines début mars 2026, avec nos tous petits moyens, mais avec confiance dans la grâce de Dieu, lors de la pro­chaine mis­sion Rosa Mystica, qui sera deve­nue la der­nière au moment où vous lirez ces lignes.


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