LAB de l’ADEC n° 23 – Lire de bons livres

Chers amis et bienfaiteurs

Dans cette invi­ta­tion, deux pro­blèmes dis­tincts appa­raissent. Les parents, tout comme nos écoles, doivent don­ner aux enfants le goût de lire. Mais ils doivent aus­si faire aimer et sug­gé­rer de bonnes lec­tures, c’est-​à-​dire don­ner à l’in­tel­li­gence des œuvres esthé­ti­que­ment belles et vraies, et à la sen­si­bi­li­té des jeunes des œuvres morales qui ne soient pas pour autant « moralisantes ».

En ce pre­mier tri­mestre d’an­née sco­laire qui suit la période des vacances, la lec­ture des enfants va chan­ger d’op­tique. Aux lec­tures de détente ou de décou­verte, vont se suc­cé­der des lec­tures plus sérieuses, notam­ment les fameux « clas­siques » que l’on « étu­die » et qui font par­tie d’un patri­moine lit­té­raire, reflet de notre civi­li­sa­tion et des grandes pré­oc­cu­pa­tions humaines uni­ver­selles que les auteurs tra­duisent dans des œuvres per­son­nelles, où l’es­thé­tique, la réflexion phi­lo­so­phique et morale consti­tuent quelques-​unes des richesses pro­po­sées au lecteur.

Le goût pour la lec­ture peut néan­moins pro­ve­nir d’œuvres qui ne sont pas bonnes. En effet, la dif­fu­sion mas­sive d’œuvres anti­chré­tiennes ou immo­rales a tou­jours été un moyen sub­ver­sif des révo­lu­tion­naires, héré­tiques ou sec­ta­teurs, depuis l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie. Aujourd’hui, les pro­cé­dés se sont diver­si­fiés avec l’ap­pa­ri­tion des médias de masse. Les Papes ont tou­jours mis en garde les fidèles et les édu­ca­teurs contre ce dan­ger. Il faut le prendre au sérieux.

Mais si l’on met de côté la ques­tion de la malice du lec­teur qui s’at­tache à des œuvres vicieuses, on a pu assis­ter, durant ces quinze der­nières années, à la fois à une baisse objec­tive du nombre des lec­teurs en France et, dans le même temps, à une bou­li­mie inat­ten­due pour toute une lit­té­ra­ture de science-​fiction, d’an­ti­ci­pa­tion, « d’he­roic fan­tai­sy » (« mer­veilleux héroïque » en fran­çais), où de jeunes héros usent de magie, pos­sèdent des pou­voirs sur­hu­mains, tra­versent des périodes d’un pas­sé réin­ven­té ou vivent dans des mondes ima­gi­naires peu­plés d’êtres mytho­lo­giques ou mythiques, des mondes futu­ristes où, sou­vent, la sur­vie de l’hu­ma­ni­té tient lieu de ques­tion centrale.

Ecrits comme des scé­na­rios de films ou de séries télé­vi­sées, rem­plis de per­son­nages cali­brés quant à leurs pro­fils psy­cho­lo­giques pour cor­res­pondre au lec­to­rat visé, ces romans sont sou­vent cap­ti­vants. L’action et la vio­lence y sont omni­pré­sentes, le style est pauvre mais acces­sible, les dia­logues sont nom­breux, les per­son­nages sus­citent l’i­den­ti­fi­ca­tion du lec­teur et le phé­no­mène de mode emporte l’adhé­sion d’un large public, habi­tuel­le­ment peu enclin à lire de gros romans, encore moins des séries à épi­sodes de mil­liers de pages.

Le ciné­ma peut aus­si aug­men­ter l’en­vie de lire lors­qu’un film sus­cite l’en­goue­ment pour ces grandes pro­duc­tions. Certains parents se réjouissent alors de devoir « four­nir » de nou­veaux ouvrages à leurs enfants qui n’ai­maient pas lire jusque-​là. Ils oublient de consi­dé­rer la valeur lit­té­raire et morale de ces ouvrages qui usent tous de vio­lence et d’é­ro­tisme comme « piment » et moyen d’ac­croche du public, et qui enferment sou­vent les jeunes dans des mondes ima­gi­naires mal­sains. Pour ne citer qu’elles, les séries roma­nesques Harry Potter de J.K. Rowling, Twilight, La saga du désir inter­dit de Stephenie Meyer, Hunger Games de Suzanne Collins, Eragon, pre­mier volume d’une série de Paolini, sont quelques titres célèbres d’une liste impres­sion­nante d’œuvres mal­saines ou diver­se­ment immo­rales qui, par le simple fait qu’elles pro­vo­quaient l’en­vie de lire à leurs enfants, ont fait céder des parents peu regar­dants sur le choix de leurs lec­tures. D’autres auteurs, fran­che­ment per­vers, enva­hissent désor­mais les pré­sen­toirs de livres pour la jeu­nesse (sans par­ler du phé­no­mène dura­ble­ment ins­tal­lé des « man­gas » d’o­ri­gine japo­naise — livres et des­sins ani­més) et les édi­teurs s’empressent de déni­cher le nou­vel auteur à suc­cès dont les pages sul­fu­reuses per­met­tront d’en­gran­ger des béné­fices certains.

Nous sommes bien conscients que la dif­fi­cul­té récur­rente est, pour l’a­dulte, de trou­ver un nombre suf­fi­sam­ment varié d’œuvres à la fois lisibles et attrayantes. Quelques mai­sons d’é­di­tions pour­suivent une poli­tique de publi­ca­tions d’œuvres contem­po­raines non dénuées de valeur ou des réédi­tions qui sont les bien­ve­nues. D’autre part, la revue tri­mes­trielle Plaisir de lire, fon­dée par Madame France Beaucoudray, conti­nue de pré­sen­ter des ouvrages neufs ou anciens pou­vant inté­res­ser les enfants avec des cri­tiques lit­té­raires qui font la part des choses et pré­sentent leurs propres cri­tères de jugement.

Car demeure jus­te­ment la ques­tion du choix et du dis­cer­ne­ment des cri­tères de qua­li­té d’un ouvrage que l’on conseille­ra à un enfant ou que l’on fera lire à toute une classe, dans une école.

Un bon livre doit éle­ver l’en­fant, le dis­traire, et for­mer sa sen­si­bi­li­té. Elever l’en­fant, c’est l’ai­der à se boni­fier, dans toutes ses puis­sances d’homme et d’en­fant de Dieu ; c’est lui faire décou­vrir des hori­zons, des ques­tions qu’il est ame­né ou qu’il sera ame­né à se poser ; c’est lui per­mettre de poser des juge­ments sur le monde qui l’en­toure en lui don­nant les cri­tères de véri­té comme guides et comme lumières.

Tout lec­teur s’i­den­ti­fiant plus ou moins aux per­son­nages des œuvres qu’il lit, il est impor­tant que l’im­pré­gna­tion des œuvres lit­té­raires apporte à l’en­fant un goût du bien et un dégoût du mal, une inci­ta­tion au dépas­se­ment de soi, un sens affer­mi du vrai comme du bien, sans oublier la dimen­sion du bien com­mun. Or, on ne peut par­ve­nir à ce but sans faire lire des oeuvres d’es­prit chrétien.

Les ver­tus sim­ple­ment natu­relles, les idéaux païens ont tous une fai­blesse congé­ni­tale qui peut ne pas être pour autant exempte de talent lit­té­raire. L’homme, sans la grâce, sans la connais­sance de la Révélation par la foi sur­na­tu­relle, demeure aveugle aux grandes véri­tés aux­quelles pour­tant il peut aspi­rer, même s’il peut encore per­ce­voir l’ordre des véri­tés natu­relles. Comment com­prendre le mal sans la connais­sance du péché ? Comment agir libre­ment pour le bien si l’on ignore tout d’un Dieu rému­né­ra­teur, juste et misé­ri­cor­dieux ? Comment espé­rer si l’on est éloi­gné de Jésus-Christ ?

Or, on ne peut nour­rir constam­ment des enfants d’une telle nour­ri­ture défi­ciente. On pri­vi­lé­gie­ra donc les œuvres d’es­prit chré­tien, sauf si elles ne sont que mora­li­santes et sans talent lit­té­raire. Car si la lec­ture est rébar­ba­tive quant à son conte­nu, elle sera sou­vent négli­gée. Et si elle est indi­gente quant à son style, à la psy­cho­lo­gie des per­son­nages ou à sa trame nar­ra­tive, elle n’at­teint pas le sta­tut d’œuvre artis­tique néces­saire à la for­ma­tion des jeunes, fût-​elle d’es­prit chrétien.

L’attrait, y com­pris pour des œuvres riches en idées, sera jus­te­ment favo­ri­sé par le talent artis­tique de l’au­teur. Il s’a­git en effet d’une œuvre lit­té­raire et donc artis­tique. La beau­té du style, le talent nar­ra­tif, le sens de la mise en scène, la richesse de la psy­cho­lo­gie des per­son­nages, la puis­sance d’é­vo­ca­tion et la poé­sie du texte sont autant d’a­touts au ser­vice de l’i­déal trans­mis. Mais il est vrai qu’en der­nier res­sort, c’est bien la por­tée intel­lec­tuelle et morale qui inci­te­ra à faire lire ou à ne pas faire lire l’œuvre en ques­tion. Peut-​on faire du beau sans la véri­té et le bien moral ? Peut-​on éle­ver l’âme avec un talent artis­tique mis au ser­vice d’une com­plai­sance envers le péché ?

Ce sont tous ces cri­tères qui doivent se retrou­ver dans la plu­part des œuvres que l’on fera lire à nos enfants ou à nos élèves. Nous disons « dans la plu­part » pour signi­fier que, de temps à autre, on n’ex­clu­ra pas une œuvre bien écrite – et qui n’est pas immo­rale – mais faible en valeur chré­tienne, d’es­prit et de concep­tion fina­le­ment natu­ra­liste, qui per­met ponc­tuel­le­ment la simple détente du lec­teur. C’est le cas de bon nombre de séries roma­nesques des fameuses Bibliothèques Rose et Verte des édi­tions Hachette. A un niveau supé­rieur, c’est aus­si le cas des œuvres clas­siques païennes dont les erreurs phi­lo­so­phiques ou reli­gieuses sont à signa­ler tout autant que la beau­té de l’ex­pres­sion des grandes ques­tions exis­ten­tielles aux­quelles elles tendent de répondre ou face aux­quelles leurs auteurs se sont posi­tion­nés. Les Pères de l’Eglise et les grandes congré­ga­tions reli­gieuses ensei­gnantes ont tou­jours fait ce juste dis­cer­ne­ment, en étu­diant des mor­ceaux choi­sis ou en com­men­tant les œuvres étu­diées pour édu­quer le sens cri­tique des élèves.

Lire et faire lire de bons ouvrages, voi­là donc une des mis­sions des parents et des édu­ca­teurs qu’il nous faut défendre sans relâche. La lec­ture des œuvres lit­té­raires demande un effort que les tech­no­lo­gies de l’im­mé­dia­te­té et la culture des écrans numé­riques menacent. Néanmoins la for­ma­tion intel­lec­tuelle et la culture que ces lec­tures pro­curent est aus­si une part de notre iden­ti­té fran­çaise, euro­péenne et chré­tienne. Il s’a­git de savoir si nous vou­lons la préserver.

Abbé Philippe Bourrat, Directeur de l’en­sei­gne­ment pour le District de France

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