LAB de l’ADEC n° 28 – L’utopie scolaire

Chers amis et bienfaiteurs

Pour se faire une petite idée de l’emprise idéo­lo­gique que le sys­tème édu­ca­tif offi­ciel impose aujourd’­hui à tous les enfants, il n’est pas inutile de se repor ter à une si tuat ion ancienne com­pa­rable : celle qui a sui­vi la Révolution de 1917, en Russie, durant plus d’une décen­nie. On y trouve la même volon­té d’y façon­ner un homme nou­veau, la même ambi­tion d’é­du­quer ou de réédu­quer la socié­té tout entière, les mêmes réfé­rences à l’es­prit des Lumières, la même ten­ta­tive glo­ba­li­sante et même tota­li­taire de réfor­mer l’homme, à com­men­cer par l’en­fant dès son plus jeune âge, pour s’as­su­rer de sa doci­li­té la plus stricte, jus­qu’à ce qu’il ait assi­mi­lé le cre­do et la morale qu’on lui aura incul­qués. La lec­ture de l’ou­vrage de Wladimir Berelowitch, La sovié­ti­sa­tion de l’é­cole russe [1], est à cet égard très éclairante.

« Dans son prin­cipe, l’é­cole sovié­tique est née d’un pro­jet irréa­li­sé et irréa­li­sable, bien que jamais aban­don­né : la for­ma­tion d’une socié­té par­faite. » (p.13) Pour réa­li­ser cette uto­pie, le par­ti de Lénine se lan­ce­ra dans une vaste entre­prise de démo­li­tion et dans une vaine ten­ta­tive de recons­truc­tion, dont ses suc­ces­seurs récol­te­ront les fruits amers d’un échec patent.

« Le but de l’é­cole est (…) de répandre le liquide idéo­lo­gique qui impré­gne­ra la socié­té tout entière. Quant au per­son­nel, il doit être réédu­qué avant d’é­du­quer à son tour, car si l’é­du­ca­tion s’a­dresse à des esprits vierges, les créa­tures déjà per­ver­ties doivent, elles, être recon­ver­ties. » (p.15) Nos modernes idéo­logues n’ont pas oublié ce prin­cipe, lors­qu’ils ont confié aux péda­go­gistes paten­tés ain­si qu’aux struc­tures qui leur ont suc­cé­dé la mis­sion déli­cate de pro­duire des ensei­gnants adap­tés au pro­fil de « reconversion ».

Qui dit école nou­velle, dit rup­ture avec l’an­cienne. En se réfé­rant aux péda­gogues occi­den­taux (Rousseau, Pestalozzi, l’Américain J. Dewey et sa « péda­go­gie par pro­jets », Montessori, Decroly qui sont autant de réfé­rences tou­jours véné­rées aujourd’­hui), le pou­voir sovié­tique décide de se don­ner un sys­tème édu­ca­tif qui pré­ten­dra à l’égalité.

Les pre­mières réformes por­te­ront notam­ment sur les pro­grammes, les manuels sco­laires et les devoirs à la mai­son. Les pro­grammes sont abo­lis. « On consi­dé­rait, selon le prin­cipe de la décen­tra­li­sa­tion, qu’il appar­te­nait à chaque école, à chaque région de s’a­dap­ter aux condi­tions locales et d’é­tu­dier ce qui bon lui sem­blait. Le manuel était consi­dé­ré comme trop uni­ver­sel (tou­jours selon le prin­cipe de décen­tra­li­sa­tion) et trop dog­ma­tique, des­sé­chant, dif­fu­sant des connais­sances « mortes », étran­gères à la « vie » réelle. Selon les auteurs des pro­grammes de 1920–1921, il fal­lait sup­pri­mer les manuels de gram­maire, car à l’é­cole, « il faut étu­dier la langue vivante et non un manuel de gram­maire. » (p.23)

Les devoirs sont désor­mais inter­dits à la mai­son. Disparaissent offi­ciel­le­ment aus­si les puni­tions, les exa­mens d’en­trée ou de sor­tie, et les notes. « Le contrôle des connais­sances devait être rem­pla­cé par l’auto-​contrôle, les tra­vaux col­lec­tifs, les expo­sés des élèves, les expo­si­tions de fin d’an­née, des « car­nets » indi­vi­duels ou col­lec­tifs où les maîtres ins­cri­vaient des appré­cia­tions. » (pp.23–24) On recon­naît là l’o­ri­gine du débat sur le bien-​fondé des notes, mais aus­si le recours au « livret per­son­nel de com­pé­tences » qui enre­gistre l’ac­qui­si­tion par les élèves des objec­tifs fixés par « le socle com­mun », ou encore les Travaux Pédagogiques Encadrés qui seront démul­ti­pliés par les tout pro­chains Enseignements Pratiques Interdisciplinaires, les­quels occu­pe­ront 20 % du temps de tra­vail des collégiens.

A cela s’a­jou­taient l’in­ter­dic­tion de l’en­sei­gne­ment reli­gieux dans l’en­ceinte de l’é­cole et la sup­pres­sion des langues anciennes qui, deve­nant des matières facul­ta­tives, dis­pa­rurent progressivement.

L’école devient « unique » pour ne for­mer qu’un vaste tronc com­mun pour tous les élèves âgés de 8 à 17 ans. La mixi­té est ren­due obli­ga­toire. Le pro­jet pré­voyait en outre que le tra­vail pro­duc­tif fût le fon­de­ment de cette école nouvelle.

Quels furent les résul­tats de cette poli­tique sco­laire ? Un vaste échec là où les mesures furent appli­quées : « « On a fait beau­coup de théâtre, on a des­si­né, on a chan­té, on a fait du modé­lisme, mais on n’a pas appris à lire et à écrire », déplore un ins­ti­tu­teur en 1924. « Nous avons tous oublié une matière : com­ment apprendre à écrire aux enfants », écrit un autre en 1927. » (pp.87–88)

L’étude his­to­rique de W. Berelowitch est sur­pre­nante d’ac­tua­li­té. Mais la sur­prise est rela­tive si l’on se rap­pelle que les théo­ries péda­go­giques actuelles sont le pro­lon­ge­ment du plan édu­ca­tif des com­mu­nistes Langevin et Wallon, éla­bo­ré à la demande du Général de Gaulle, ache­vé en 1947, mais mis en appli­ca­tion avec des variantes et des ajouts, sous la pré­si­dence de Giscard d’Estaing, dès 1975. L’échec de ces pra­tiques en URSS, por­tées par une idéo­lo­gie tota­li­taire, aurait pu ser­vir d’a­ver­tis­se­ment. Mais il n’en est rien.

Le nou­veau « socle com­mun de connais­sances, de com­pé­tences et de culture », accen­tuant les réformes pré­cé­dentes, pré­pare de beaux jours à l’illet­trisme et à l’endoctrinement.

Ce nou­veau pro­gramme, appli­cable dès la ren­trée 2016 du CP à la 3e, pré­voit lui aus­si un homme nou­veau, une socié­té éga­li­ta­riste fon­dée sur les prin­cipes d’un socia­lisme mon­dial hos­tile aux iden­ti­tés natio­nales, à la véri­table culture, cher­chant à désa­mor­cer toute cri­tique du sys­tème et met­tant l’ins­truc­tion au ser­vice d’une éco­no­mie ultra-​libérale qui détrône le bien com­mun poli­tique des socié­tés contemporaines.

A cela s’a­joute une morale d’État qui des­sine les limites d’un « vivre-​ensemble », lequel, mal­gré ses bonnes inten­tions appa­rentes, s’a­vère illu­soire, puis­qu’il n’est pas fon­dé sur une com­mu­nau­té d’i­dées. Seule la véri­té unit les intel­li­gences. Mais vou­loir impo­ser des idées com­munes tout en pré­ten­dant qu’il n’y a pas de véri­té (en dehors de celles impo­sées par l’Etat), c’est le propre du totalitarisme.

Le for­ma­tage des com­por­te­ments et le nivel­le­ment déma­go­gique de la culture de masse abou­tissent à une main­mise sur les esprits. Comme l’é­crit Laurent Fidès, « l’é­du­ca­tion morale à l’é­cole consiste à déter­mi­ner en cha­cun des conduites d’auto-​suspicion et à les évi­ter par l’a­dop­tion de pen­sées et de com­por­te­ments conformes. [2]» C’est l’art de mani­pu­ler les esprits qui sup­plante l’art d’ins­truire et celui d’éduquer.

Le tra­vail des écoles libres catho­liques et leur péren­ni­té sont d’au­tant plus indis­pen­sables pour que sub­sistent les savoirs et la culture chré­tienne qui pré­servent la véri­table liber­té de pen­sée, l’i­den­ti­té issue de l’as­si­mi­la­tion de l’hé­ri­tage de la civi­li­sa­tion chré­tienne, et donnent aux enfants une authen­tique éga­li­té des chances de s’in­sé­rer dans la socié­té par leur richesse intel­lec­tuelle, morale et spirituelle.

Les écoles hors contrat sont bel et bien d’in­té­rêt public. Elles seules apportent des solu­tions réa­listes dont les résul­tats pro­bants ne suf­fisent mal­heu­reu­se­ment pas à nos diri­geants pour qu’ils dési­rent renouer avec le suc­cès sco­laire. Cet entê­te­ment à main­te­nir des méthodes péda­go­giques qui sont sources d’é­chec a de quoi sur­prendre. A moins que nos res­pon­sables poli­tiques ne pri­vi­lé­gient d’autres objec­tifs que le bien des enfants…

Abbé Philippe Bourrat, Directeur de l’en­sei­gne­ment du District de France de la FSSPX

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Notes de bas de page

  1. Éditions de L’Âge d’Homme, 1990.[]
  2. Laurent Fidès, Face au dis­cours inti­mi­dant – Essai sur le for­ma­tage des esprits à l’ère du mon­dia­lisme, Editions du Toucan, 2015, p.45[]

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