Saint Bernard

Saint Bernard écrivant sur la Vierge Marie, par Filippino Lippi

Cistercien, Abbé de Clairvaux et Docteur de l’Église (1091–1153)

Fête le 20 août.

Dans un val­lon soli­taire nom­mé Cîteaux, au milieu des bois qui séparent la Bourgogne de la Bresse, de fer­vents reli­gieux, branche réfor­mée du célèbre Ordre béné­dic­tin de Cluny, avaient construit un couvent. Leur idéal com­mun était la pra­tique, aus­si lit­té­rale que pos­sible, de la règle de saint Benoît. Mais, depuis l’établissement de ce monas­tère par saint Robert de Molesmes en 1098, les visi­teurs res­taient effrayés de l’austérité de vie des moines. Aussi un moment arri­va où les « nou­veaux che­valiers du Christ », comme ils s’appelaient eux-​mêmes, durent s’inquiéter du recru­te­ment de leur milice. Or, comme le bienheu­reux abbé Etienne Harding com­men­çait à dou­ter de la via­bi­li­té de son œuvre, on vit arri­ver en 1113 à la porte du monas­tère un jeune homme d’un visage admi­ra­ble­ment beau et d’une distinc­tion remar­quable. Il était sui­vi d’une tren­taine d’autres gen­tilshommes ses amis, ses parents ou ses frères : « Que demandez- vous ? inter­ro­gea l’Abbé. — La misé­ri­corde de Dieu et la vôtre, répon­dit le jeune sei­gneur. — Que désirez-​vous de plus ? — Observer la règle tout entière. — Que Dieu achève en vous, dit l’Abbé, ce que Dieu y a com­men­cé. » La com­mu­nau­té répon­dit : Amen ! Trois jours après, la jeune pha­lange et son chef étaient intro­duits en ce lieu d’anéantissement volon­taire, « où les esprits avaient seuls droit d’entrée, et la chair, rien à faire ».

Ce jeune homme de vingt-​trois ans était le futur saint Bernard, l’homme qui devait faire la gloire de son Ordre et de la France, le plus grand génie du xiie siècle et le der­nier des Pères de l’Eglise.

Une sainte mère et son fils.

Bernard naquit en 1091 au châ­teau de Fontaine, à deux kilo­mètres de Dijon. Son père, Tescelin, était un de ces che­va­liers châ­tillon­nais qui, de Troyes à Dijon, pos­sé­daient une par­tie consi­dé­rable des fiefs de la Bourgogne. Il avait en outre une terre dans les envi­rons de Clairvaux. Sa mère, la douce et déli­cate Aleth ou Alix de Montbard, était la châ­te­laine idéale telle que la conce­vaient nos aïeux ; pro­vidence visible des pauvres, elle visi­tait elle-​même les malades sans famille et ne dédai­gnait pas de laver leur vais­selle et de faire leur cui­sine. Elle mit au monde sept enfants. Bernard était le troi­sième. Quand il fut en âge de fré­quen­ter l’école, ses parents le confièrent aux prêtres du cler­gé parois­sial de Saint-​Vorles, à Châtillon-​sur- Seine. Ses nou­veaux maîtres l’enchantèrent ; et la dou­ceur musi­cale des poètes latins, dont il s’éprit à leur école, lui gar­de­ra tou­jours dans son âge mûr ce goût des cita­tions qui rani­me­ra ses loin­tains enthou­siasmes de la jeu­nesse. Mais, dépas­sant déjà la sphère de ces vani­tés, il ne joui­ra de cette culture géné­rale que pour mieux inter­préter l’Ecriture et pour deve­nir un spé­cia­liste en choses divines. Surtout, se sou­ve­nant qu’à Châtillon il avait vu, un jour de Noël, Jésus nais­sant lui appa­raître tout petit, tout aimable, il retien­dra tou­jours, comme il la reçut dans son âme enfan­tine, « la grande et suave bles­sure de l’amour » !

Le regard d’ange de ses grands yeux bleus, qui frap­pait qui­conque l’approchait, sera tou­jours la sur­vi­vance de cette inno­cence enfan­tine. Ceux qui eussent été ten­tés d’en sou­rire se sen­taient deve­nir graves, en pré­sence de cette pure­té qu’ils savaient être une belligé­rante. Bernard n’avait-il pas en une heure de ten­ta­tion cui­sante cher­ché dans l’eau gla­cée d’un étang l’apaisement d’une chair inquiète, et mis en fuite en criant « au voleur ! » les indis­crètes impor­tu­ni­tés d’une hôtesse éprise de sa beauté ?

L’épreuve. — Combats et victoires.

Il sen­tait donc, pour échap­per à la chair, le besoin d’échapper au monde com­plice de cette chair. Ses frères devi­nèrent confu­sé­ment son pro­jet d’entrer à Cîteaux et ils en furent effrayés. Mais que faire pour le rete­nir ? Lui par­ler des « cours d’amour » si en vogue à son époque ? il n’avait rien d’un conteur de fleu­rettes ; de com­bats ? il n’avait rien d’un ath­lète ; de l’Ordre de Cluny, d’une de ces abbayes où en ce temps de relâ­che­ment les menus maigres n’étaient nulle­ment de maigres menus et les liba­tions de vin mélan­gé de miel célé­braient les grands anni­ver­saires ? « Non I non ! disait-​il. Si lan­guissante est mon âme, qu’il lui faut une potion plus forte que celle qu’on trouve à Cluny. » Et à ses confi­dents, l’oncle Gandry, Guy, Gérard et André ses frères, le duc Hugues, son ami, son cou­sin Godefroy de La Roche, tan­dis qu’avec la che­va­le­rie bour­gui­gnonne en liesse, en l’automne de 1111, ils assié­geaient Grançey-​le-​Château, il décla­rait : « Singulière milice que la vôtre, car elle n’est qu’une malice, où l’on s’expose de gaie­té de cœur à com­mettre le péché de meurtre ! » Et voi­ci que, mû par cette élo­quence suave, l’oncle Gandry annonce qu’il jette lui aus­si son épée et accom­pagne Bernard à Cîteaux. « Et moi de même, s’écrie Barthélemy, l’un des jeunes frères qui avaient enten­du. — Et moi aus­si, je serai Cistercien, dit André. — Et je suis prêt aus­si, déclare Guy à son tour ; mais il y a Elisabeth ma femme ; il y a mes deux fillettes ! — Qu’à cela ne tienne, répon­dit Bernard, avant Pâques ta femme aura pris la route du cloître. » Et Elisabeth, malade, renon­çait à Guy et se fai­sait reli­gieuse. L’une des deux fillettes devait être plus tard l’aïeule loin­taine des familles de Cléron, d’Haussonville et de Mérode, qui purent ain­si saluer en Bernard un oncle loin­tain ! Mais aus­si quel fléau que ce Bernard qui vidait ain­si les mai­sons, pen­saient les femmes d’alors, ce Bernard qui de sa belle-​sœur Elisabeth fait une veuve !

Mais les voi­ci trente déci­dés à par­tir. Une der­nière fois les cinq fils de Tescelin reprennent la route de Fontaine pour dire adieu à leur vieux père. Il était fort triste et sa fille Hombeline encore plus !

Le petit Nivard, le dernier-​né, jouait avec ses cama­rades. Son âge du moins lui épar­gnait cette conta­gion d’un départ : « Nous par­tons, lui dit Guy ; adieu, mon petit Nivard, tu es riche, tu auras seul nos biens et nos terres ! — Eh quoi ! vous pre­nez le ciel et vous me lais­sez la terre, dit l’enfant ; le par­tage n’est pas égal. »

Jamais le châ­teau de Fontaine n’était appa­ru si grand ni si vide. Sans doute restait-​il encore trop peu­plé au gré de Dieu, puisqu’un jour vien­dra où Hombeline quit­te­ra le monde, comme le vieux Tescelin lui-​même : par une série de coups de filet, Dieu pren­dra pour ses cloîtres, sans en excep­ter un seul, tous ceux qui naguère priaient devant le lit de mort de la sainte mère Aleth, l’épouse de Tescelin, qui les appe­lait au ciel

Bernard, qu’es-tu venu faire ici ?

« Bernard, qu’es-tu venu faire ici ? » La réponse qu’il allait s’infliger à lui-​même était un effrayant pro­gramme : « Ici la chair n’a rien à faire ! » Bernard, pour la réa­li­ser, eût vou­lu s’amputer de ses cinq sens. Ses oreilles ? il les trai­tait en enne­mies : se jugeant trop dis­trait par une conver­sa­tion du par­loir, il les bou­chait avec de l’étoupe. Ses yeux ? son regard était tout inté­rieur ; le pla­fond de la salle des novices était-​il voû­té ou plat ? il n’en sut jamais rien. Sa bouche ? mais cette livre de pain par jour et ces deux plats de gros­siers légumes sans viande ni pois­son ni œufs ni lait, leur pau­vre­té ne lui plai­sait pas toute seule : il lui fal­lait encore le sen­timent de leur pri­va­tion, et que l’huile et l’eau finissent par avoir pour lui la même saveur ; et puis man­ger à sa faim, à 3 heures seule­ment de l’après-midi, lui sem­blait encore un péché de gour­mandise et jamais il ne consen­tit à man­ger toute sa livre de pain noir. Le som­meil ? Les règle­ments du dor­toir le logeaient dans une salle com­mune tout habillé sur une paillasse. Trop débile pour les tra­vaux de culture, il bêchait, fen­dait le bois, balayait, lavait les écuelles, et il finit par manier habi­le­ment la faucille.

Cependant, dans les inter­valles lais­sés par les exer­cices com­muns, quelle dou­ceur de prier sans cesse, de lire, d’acquérir cette science admi­rable, cette sua­vi­té qui lui méri­te­ra un jour de par­ta­ger avec saint Ambroise le nom de Doctor mel­li­fluus, le « Docteur au lan­gage doux comme le miel » !

Abbé de Clairvaux.

Cîteaux végé­tait quand Bernard était venu ; mais le seul nom de Bernard rabat­tait les voca­tions. Les novices affluaient. Et cette ruche essai­mait une trei­zième fois en 1115. Treize moines sor­tirent donc un jour en pro­ces­sion, n’emportant que les objets néces­saires au culte et se diri­gèrent vers une val­lée soli­taire de la Champagne, dont l’âpreté et la sau­va­ge­rie l’avaient fait qua­li­fier de « val­lée de l’Absinthe ». Ces che­mi­neaux du Christ dirent mer­ci à Dieu de les avoir gui­dés vers la Claire-​Vallée, vers « Clairvaux » ! Ce fut le 25 juin 1115 que Bernard et ses moines s’installèrent.

Les com­men­ce­ments furent extrê­me­ment rudes. Les lits au dor­toir res­sem­blaient à des cer­cueils mal équar­ris. Bernard, comme Abbé, s’aménageait en guise de cel­lule une sorte de man­sarde, éclai­rée d’une étroite lucarne faî­tière. Sous ce toit était taillé, à un pied d’élé­vation du plan­cher, l’unique siège que ren­fer­mait la cel­lule ; et quand le pieux Abbé vou­lait s’as­seoir ou se lever, il lui fal­lait bais­ser la tête sous peine de se heur­ter aux poutres.

Quant aux menus, ceux de Cîteaux auraient pris un air de bom­bance dans ce Clairvaux où l’on était réduit à faire le potage des Frères avec des feuilles de hêtre ; où le pain était si noir et si gros­sier qu’un reli­gieux de pas­sage au couvent en empor­ta un mor­ceau pour le mon­trer à tout le monde comme une exhor­ta­tion à la péni­tence ! Cependant, cette val­lée per­due où se blot­tis­saient une dou­zaine de vies cru­ci­fiées deve­nait bien­tôt un foyer d’ap­pel. Dès 1116 des étu­diants sur­ve­naient. Bernard, allant à Châlons, près de son ami l’évêque Guillaume de Champeaux, les avait conquis, et il enle­vait à son savant ami, un par un, ces jeunes hommes dont il dépeu­plait la Champagne sco­laire, comme naguère il avait fait de la Bourgogne féodale.

On vit même un jour quelques gais che­va­liers qui s’en allaient à une joute, s’arrêter au pas­sage pour saluer Bernard ; il leur offrit par devoir d’hospitalité de la bière pour se rafraî­chir : « A la san­té de vos âmes ! » leur dit-​il. Ils rirent tous aux éclats. Mais, sur la route du tour­noi, réflé­chis­sant peu à peu à la sin­gu­lière san­té qu’on venait de leur por­ter, ils revinrent sup­plier qu’on les accep­tât pour moines, s’offrant à laver à leur tour les écuelles de la commu­nauté, et à faire tout ce qu’on voudrait.

Mais n’y avait-​il pas dans Clairvaux des excès de sévé­ri­té ? Bernard s’a­vouait par la suite que peut-​être il avait trop exi­gé de ses reli­gieux, et sans rien céder sur les points essen­tiels il dut se sou­ve­nir qu’il ne faut pas deman­der à la nature plus qu’elle ne peut don­ner. Mais ce fut désor­mais pour lui-​même qu’il réser­va les excès et il en résul­ta une crise de san­té. L’évêque Guillaume dut inter­ve­nir — il était supé­rieur de Bernard — et le fit déchar­ger pour un an du gou­ver­ne­ment de l’abbaye. On lui construi­sit donc, à quatre cents mètres du couvent, « une cabane comme celle qu’on assigne aux lépreux », pour qu’il y fût au repos, et là Bernard fut remis aux soins d’un méde­cin qui avait quelque célé­bri­té dans le voi­si­nage. Hélas ! c’é­tait un char­latan. L’empirique lui fît ava­ler de telles hor­reurs, que Bernard ne put s’empêcher de dire à Guillaume de Champeaux, avec un reste de malice bien fran­çaise : « Moi qui jusqu’à pré­sent com­man­dais à des hommes rai­son­nables, je suis, par un juste juge­ment de Dieu, con­damné à obéir à une bête ! » L’année finie, cette « bête » abdi­quait son pou­voir, et Bernard rap­por­tait au monas­tère un esto­mac défi­nitivement com­pro­mis. Mais, après cette cure pré­ten­due, il reprit avec une nou­velle ardeur ses anciennes austérités.

Postérité spirituelle. — Prédicateur de la vie religieuse.

Cependant, les murailles de Clairvaux étaient deve­nues trop étroites. Une nuit, le vigi­lant Abbé eut en songe la vision d’une mul­ti­tude d’âmes qui se pres­saient si nom­breuses dans la « Claire-​Vallée » que celle-​ci ne pou­vait les conte­nir. Le len­de­main, le bon vieillard Tescelin venait deman­der l’habit à Bernard, heu­reux désor­mais d’appeler « Père » celui qu’il avait nom­mé jusque-​là son fils.

Hombeline, la chère sœur cadette, eut à son tour la pen­sée d’aller voir ses frères à Clairvaux. Elle arrive donc, ornée d’une toi­lette écla­tante, accom­pa­gnée d’une suite brillante. Mais Bernard, tout de suite : « Qu’est-ce que cette pompe, ma sœur ? lui dit-​il. Est-​ce que cela recouvre autre chose que de l’ordure ? » Alors Hombeline, de répondre : « Si mon frère méprise mon corps, qu’il ait au moins pitié de mon âme ! Qu’il vienne, et, quoi qu’il ordonne, je suis prête à le faire. » Et elle s’ensevelit dans le monas­tère de Jully-​les-​Nonains, où elle mou­rut en 1141 en odeur de sain­te­té, et sa fête est pla­cée dans le Martyrologe Gallican, au 21 août.

Saint Bernard per­suade sa sœur Hombeline de quit­ter le monde.

D’ailleurs, aucun esprit de corps chez Bernard ! Un fami­lier de l’empereur d’Allemagne, saint Norbert, veut lui aus­si pro­pa­ger l’exemple d’une vie mor­ti­fiée. « Qu’à cela ne tienne », dit Bernard, et il aide Norbert à grou­per ses com­pa­gnons d’ascétisme, se dessai­sissant pour eux de ses droits sur la fameuse forêt de Prémontré.

De temps à autre il déverse le trop-​plein de l’abbaye de Clairvaux sur des filiales : Trois-​Fontaines en 1118, Fontenay en 1119, Foigny en 1120.

L’apôtre de la chrétienté.

Bernard avait tou­jours redou­té la gloire humaine. Sa réclu­sion le ras­su­rait. N’est-ce pas pour cela qu’il avait quit­té son manoir de Bourgogne ? Mais des des­seins pro­vi­den­tiels allaient peu à peu l’engager dans les voies impré­vues. Il avait com­po­sé à l’usage de ses moines un Traité de l’Humilité, où, fort de son expé­rience d’Abbé, il bous­cu­lait toutes les façades d’austérité et fus­ti­geait l’orgueil dans ses sub­ti­li­tés les plus ténues. Ces pages de dis­sec­tion morale cou­rurent les monas­tères. Guigues, prieur de la Grande- Chartreuse, sou­hai­tait de Bernard quelques pages sur la Charité ; c’est l’origine de son beau Traité de l’amour de Dieu. Le béné­dic­tin Suger, abbé de Saint-​Denis et pre­mier ministre de Louis VII, se conver­ti­ra en lisant son livre de la Conversion des Clercs. On con­sultait de toutes parts l’Abbé de Clairvaux ; il devint l’oracle des peuples, le conseiller des évêques et du Pape, la lumière des Con­ciles, l’arbitre des princes et des rois.

Un évé­ne­ment qui four­nit à Bernard l’occasion de déployer tout son zèle fut le schisme d’Anaclet II. Après l’élection régu­lière du Pape Innocent II, en 1130, un ambi­tieux, nom­mé Pierleoni, s’était fait élire à son tour par un groupe de fac­tieux à prix d’or. A cette date, Bernard entre désor­mais dans l’histoire même de l’Europe.

Tous les che­mins mènent à Rome, dit le pro­verbe : Innocent IL chas­sé de Rome, allait s’y faire rame­ner par toutes les routes de la chré­tien­té. Et sur ces diverses routes, Bernard allait pré­cé­der le Pape, son Pape, pour le faire recon­naître de tous les princes euro­péens. Le roi de France, Louis VI le Gros, le recon­nais­sait au Concile d’Etampes pour chef de l’Eglise ; l’empereur Lothaire, long­temps récal­ci­trant, pro­met­tait que dans un délai de cinq mois il pas­se­rait les Alpes avec les princes d’Allemagne pour rendre Rome au Pape. Mais en Aquitaine, l’orgueilleux duc Guillaume, homme violent et vicieux, sou­te­nait opi­niâ­tre­ment le par­ti de l’usurpateur. Bernard se ren­dit à Parthenay. Il dit la messe pour la conver­sion du duc, puis, fen­dant la foule en tenant l’Hostie dans ses mains, il inter­pella le prince excom­mu­nié qui se tenait en dehors du sanc­tuaire : « Voici votre Juge, s’écria-t-il ; allez-​vous le mépri­ser lui aus­si ? » Le duc défaillait, s’affaissait avec des bave­ments d’épileptique. « Allons, dit Bernard, voi­ci votre évêque. Donnez-​lui le bai­ser de paix et remet­tez la paix sur vos terres. » Le duc silen­cieux obéit et devint le grand saint Guillaume d’Aquitaine dont l’Eglise célèbre la fête le 10 février.

Entre temps, le Souverain Pontife tint à visi­ter l’abbaye de Clair­vaux ; il vou­lut que Bernard l’accompagnât en Italie pour y opé­rer cer­taines récon­ci­lia­tions poli­tiques. Après avoir mis un peu de clar­té dans le chaos de l’Allemagne, il des­cen­dit vers Pise, puis à Milan, semant les miracles sur son che­min, deve­nu l’arbitre uni­ver­sel et tou­jours écou­té, celui sur qui l’on comp­tait de crise en crise pour sau­ver l’Eglise. Six jours après avoir reçu l’abdication de l’antipape, il s’éloignait de la ville aux sept col­lines et repre­nait la route de sa chère cel­lule de Clairvaux.

Le Docteur de l’Église.

Nous pos­sé­dons près de quatre-​vingts lettres adres­sées par Bernard aux Papes Innocent II, Célestin II et Eugène III. C’est pour diri­ger ce der­nier, un de ses anciens reli­gieux de Clairvaux, dans ses hautes fonc­tions, qu’il écri­vit le beau Livre de la Considération. De lui nous pos­sé­dons aus­si un grand nombre de ser­mons. Il réfu­ta victorieu­sement les erreurs de Gilbert de la Porée et du célèbre phi­lo­sophe Abélard qui, du sacri­fice du Christ sur le Calvaire fai­sait une simple leçon d’amour. Il com­bat­tit avec une égale force Arnaud de Brescia et les héré­tiques des bords du Rhin et s’opposa aux excès du moine Raoul qui vou­lait faire mas­sa­crer tous les Juifs. Enfin, il rame­na la paix dans le midi de la France, alors déso­lé par l’erreur mani­chéenne. Mais Bernard n’eût-il été que le pré­di­ca­teur de la Vierge, il eût suf­fi de ce rôle pour ins­crire son nom dans l’histoire. C’est sur­tout à par­tir de lui, que la pié­té chré­tienne s’est habi­tuée à se tour­ner vers Marie comme vers « l’Aqueduc par lequel toutes les eaux du ciel viennent en nous, comme vers l’efficace Médiatrice en qui ceux-​là qui peuvent trem­bler devant la majes­té de Jésus n’ont rien à redouter ».

Assistant un jour au Salve Regina, dans la cathé­drale de Spire, on l’entendit s’écrier : O cle­mens, o pia, o dul­cis Virgo Maria, paroles par les­quelles on a depuis ter­mi­né cette belle antienne à la Sainte Vierge dans l’of­fice du Bréviaire. Enfin, on lui attri­bue la prière du Souvenez-​vous, prière tou­chante, avec laquelle un saint prêtre du xviie siècle, Claude Bernard, obtint de véri­tables merveilles.

La deuxième Croisade.

Cependant la Palestine, si héroï­que­ment recon­quise à la pre­mière Croisade, allait de nou­veau suc­com­ber sous les armes musul­manes. Peu à peu, dans l’esprit de Bernard, se des­sinent les grandes lignes d’une poli­tique de chré­tien­té, dont le tom­beau du Christ était l’axe et l’enjeu. Ce fut à Vézelay que son apos­to­lat com­men­ça. A son appel, le roi, les sei­gneurs, s’écrient : « La croix ! la croix ! » Il vole de ville en ville. « Ceignez vos reins, s’écrie-t-il, n’abandonnez pas le Roi des cieux ! » Il tra­verse la France, la Suisse et l’Allemagne, ébran­lant les peuples. Par son action ora­toire, il mobi­lise la chré­tien­té tout entière. L’Europe est aux fron­tières. Il pro­digue les miracles. En cer­taine ville, dans une seule jour­née, les cloches son­nèrent trente-​six fois pour annon­cer trente-​six miracles de Bernard. Hélas ! l’expédition, par­tie pleine d’espérance, mar­chait mal : elle était trop para­ly­sée par les conflits aigus entre les princes et par leurs diver­gences d’intérêts ; Bernard, ren­trant à Clairvaux, accep­tait sans se plaindre les humi­lia­tions des hommes, glo­rieux cepen­dant d’avoir fait une seconde fois réa­li­ser l’émouvante devise de Guibert de Nogent qui, pen­dant des siècles, résu­me­ra et com­man­de­ra le rôle his­to­rique de la France : Gesta Dei per Francos (Les actions de Dieu accom­plies par les Francs).

La mort de saint Bernard.

« Chercher Dieu », tel fut le der­nier mot de Bernard. A mesure que s’approchait la mort, il s’approchait de lui. De plus en plus contem­pla­tif, il ne dor­mait plus, ne man­geait plus : « Je ne suis plus de ce monde, disait-​il. — Ayez pitié de Clairvaux ! » sup­pliaient les moines. Alors un ins­tant il sem­blait se reprendre à la vie, bal­lot­té entre l’amour de ce coin de terre, le seul qu’il ne se fût jamais repro­ché d’aimer, et le désir de voir le Christ ; et levant au ciel ses « yeux de colombe » : « Dieu déci­de­ra », concluait-​il. La déci­sion se mani­fes­ta le 20 août 1153. Ce jour-​là, lorsque son­nèrent 10 heures du matin, il ne res­tait plus à Clairvaux que la dépouille de Bernard, fils de Tescelin.

Saint Bernard fut cano­ni­sé le 18 jan­vier 1174 par Alexandre III qui lui décer­na aus­si le titre de Docteur. Ses restes furent trans­fé­rés le 15 novembre sui­vant. Au xvie siècle, le Pape saint Pie V éle­va sa fête au rite double ; Pie VIII, le 20 août 1830, a confir­mé son titre de Docteur de l’Eglise. Ses reliques sont conser­vées en la cathé­drale de Troyes, en celle de Langres, en la basi­lique de Fontaine-​les-​Dijon et à Sainte-​Marie du Transtévère à Rome.

A. Poirson.

Sources consul­tées. — Abbé S. Vacandard, Vie de saint Bernard, Abbé de Clairvaux (Paris). — Georges Goyau, Saint Bernard (Paris, 1927). — Bossuet, Panégyrique de saint Bernard. — Rorhbacher, Histoire de l’Eglise, t. XV. — (V. S. B. P., nos 288, 389, 603 et 604.)