Sainte Monique, veuve

Saint Augustin et sainte Monique, par Ary Scheffer, 1854

Mère de saint Augustin (332–387)

Fête le 4 mai.

Vie résumée par l’abbé Jaud

À l’heure où sont trop oubliés les devoirs de la jeune fille, de l’é­pouse et de la mère chré­tiennes, il est utile de rap­pe­ler les ver­tus de cette admi­rable femme. Ce que nous en savons nous vient de la meilleure des sources, son fils Augustin.

Monique naquit à Tagaste, en Afrique, l’an 332. Grâce aux soins de parents chré­tiens, elle eut une enfance pure et pieuse, sous la sur­veillance sévère d’une vieille et dévouée servante.

Encore toute petite, elle aimait aller à l’é­glise pour y prier, elle cher­chait la soli­tude et le recueille­ment ; par­fois elle se levait même la nuit et réci­tait des prières. Son cœur s’ou­vrait à l’a­mour des pauvres et des malades, elle les visi­tait, les soi­gnait et leur por­tait les restes de la table de famille ; elle lavait les pieds aux pauvres et aux voya­geurs. Toute sa per­sonne reflé­tait la modes­tie, la dou­ceur et la paix. A toutes ces grâces et à toutes ces ver­tus, on aurait pu pré­voir que Dieu la réser­vait à de grandes choses.

Dieu, qui a Ses vues mys­té­rieuses, per­mit cepen­dant qu’elle fût don­née en mariage, à l’âge de vingt-​deux ans, à un jeune homme de noble famille, mais païen, violent, bru­tal et liber­tin, presque deux fois plus âgé qu’elle, et dont elle eut beau­coup à souf­frir, ain­si que de sa belle-mère.

Dans cette situa­tion dif­fi­cile, Monique fut un modèle de patience et de dou­ceur ; sans se plaindre jamais, elle ver­sait en secret les larmes amères où se trem­pait sa ver­tu. C’est par ces beaux exemples qu’elle conquit le coeur de Patrice, son époux, et lui obtint une mort chré­tienne, c’est ain­si qu’elle méri­ta aus­si de deve­nir la mère du grand saint Augustin.

Monique, res­tée veuve, prit un nou­vel essor vers Dieu. Vingt ans elle pria sur les débor­de­ments d’Augustin, sans perdre cou­rage et espoir. Un évêque d’Afrique, témoin de sa dou­leur, lui avait dit : « Courage, il est impos­sible que le fils de tant de larmes périsse ! » Dieu, en effet, la récom­pen­sa même au-​delà de ses dési­rs, en fai­sant d’Augustin, par un miracle de grâce, l’une des plus grandes lumières de l’Église et l’un de ses plus grands Saints.

Monique, après avoir sui­vi Augustin en Italie, tom­ba malade à Ostie, au moment de s’embarquer pour l’Afrique, et mou­rut à l’âge de cinquante-​six ans. Augustin pleu­ra long­temps cette mère de son corps et de son âme. Le corps de sainte Monique a été trans­por­té à Rome dans l’é­glise de Saint-​Augustin, en 1430. Cette femme illustre a été choi­sie comme patronne des Mères chrétiennes.

Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l’an­née, Tours, Mame, 1950

Version longue (La Bonne Presse)

C’est dans l’Afrique chré­tienne du Nord, où l’Eglise était si pros­père, que Dieu pla­ça le ber­ceau de Monique. Elle naquit à Thagaste en 332. Le nom de son père nous est incon­nu ; sa mère s’appelait Faconda.

Enfance.

Grâce aux soins de ses parents, qui étaient chré­tiens, et à la sur­veillance d’une vieille ser­vante toute dévouée à sa jeune maî­tresse, Monique gran­dit dans la crainte et l’amour de Dieu ; c’était un lis de pure­té. On put entre­voir dès son enfance le degré émi­nent de sain­te­té qu’elle attein­drait un jour. Elle était encore toute petite que déjà elle sor­tait seule de la mai­son pater­nelle, pour aller prier à l’église, au risque d’être répri­man­dée au retour. Quelquefois elle quit­tait ses com­pagnes de jeu ; on la retrou­vait à genoux der­rière un arbre. Souvent même, pen­dant la nuit, elle se levait et réci­tait à Dieu les prières que sa pieuse mère lui avait apprises.

Un jour, cepen­dant, elle suc­com­ba à une ten­ta­tion de gourman­dise. Ses parents l’avaient char­gée d’aller, avec une ser­vante, pui­ser à la cave le vin des­ti­né aux repas. Monique éprou­vait jusque-​là pour le vin une cer­taine répu­gnance ; cepen­dant, par espiè­gle­rie d’enfant, elle pro­fi­ta de sa liber­té pour en boire une gor­gée. Elle réci­di­va. Peu à peu elle s’y habi­tua et même y prit un cer­tain goût, au point, a‑t-​on dit, de pas­ser son doigt le long des réci­pients pour en recueillir quelques gouttes.

Mais Dieu veillait sur elle. Il se ser­vit pour la cor­ri­ger de la ser­vante, témoin trop com­plai­sant de sa faute. Cette ser­vante, s’étant un jour dis­pu­tée avec sa jeune maî­tresse, lui jeta à la face cette insulte : « Buveuse de vin pur. » Monique rou­git, recon­nut la lai­deur de sa gour­man­dise, et dès ce moment elle s’en cor­ri­gea pour toujours.

Elle en pro­fi­ta pour être désor­mais plus humble, plus atten­tive à se mor­ti­fier et à veiller sur ses sens.

Son cœur s’ouvrit de bonne heure aus­si à l’amour des pauvres. Elle ne négli­geait rien pour les secou­rir : elle don­nait tout, jusqu’au pain qu’on lui ser­vait à table ; elle le cachait dans les plis de sa robe et le leur dis­tri­buait. C’était pour elle un bon­heur de leur laver les pieds, selon l’usage du temps, et de les ser­vir autant qu’elle pou­vait le faire à cet âge. Enfin, on remar­quait en elle une dou­ceur et une patience inal­té­rables, ver­tus que nous lui ver­rons pra­ti­quer jusqu’à l’héroïsme une fois qu’elle sera deve­nue épouse et mère.

Mariage et épreuves.

Sortie de l’adolescence, elle fut deman­dée en mariage. Patrice, né à Thagaste comme Monique, et comme elle d’une famille noble, aspi­rait à sa main ; il l’obtint. Il parais­sait pour­tant peu digne d’une telle alliance : un païen violent, bru­tal, débau­ché, tel était le futur époux de Monique. Qu’on ajoute à cela une grande dif­fé­rence d’âge : Monique avait à peine vingt-​deux ans, et Patrice plus du double. On serait ten­té de se deman­der com­ment les parents de Monique consen­tirent à une union qui ne pré­sa­geait que des tris­tesses, si on ne savait com­bien, mal­heu­reu­se­ment, les parents, même chré­tiens, se font faci­le­ment illu­sion quand il s’agit de marier leurs enfants.

Du reste, ce fut sans doute ici un effet de la Providence divine, qui per­mit que Monique méri­tât par d’amères dou­leurs l’honneur d’être la mère d’un fils tel que saint Augustin.

Les épreuves ne man­que­ront pas. Elles vien­dront de Patrice lui-​même, elles vien­dront aus­si de la belle-​mère, païenne comme son fils et comme lui d’une humeur vio­lente, exci­tée encore contre sa belle-​fille par les calom­nies des ser­vantes. Pauvre Monique ! la voi­là iso­lée, mal­heu­reuse dès les pre­miers jours de son mariage ; mais c’est préci­sément ici qu’elle est admi­rable. C’est dans le creu­set de la souf­france qu’on recon­naît les grandes âmes.

Sachant qu’elle peut tout en Celui qui la for­ti­fie, elle ne recule pas devant les dif­fi­cul­tés, elle accepte dans toute leur éten­due les devoirs de son nou­vel état. Elle com­prend que Dieu l’a unie à Patrice pour le conver­tir ; elle se fait l’apôtre du petit monde qui l’entoure. Sa pré­di­ca­tion, c’est l’exemple ; ses moyens de conver­sion, la dou­ceur et la prière. Et quels exemples de ver­tu, en effet, ne donna-​t-​elle pas ? Exemple de dou­ceur vis-​à-​vis des empor­te­ments de Patrice, exemple de patience en pré­sence de ses infi­dé­li­tés ! Jamais une plainte ne sor­tit de sa bouche contre son mari, nous apprend saint Augustin, et pour­tant comme elle souf­frait ! Comme elle pleu­rait – et des larmes d’autant plus amères qu’elles étaient ver­sées en secret ! Elle se conten­tait de deman­der à Dieu la foi pour Patrice, sachant bien que les autres ver­tus suivraient.

Cette méthode de dou­ceur, de silence et d’abnégation pleine de dévoue­ment, elle la conseillait à ses amies, lorsque celles-​ci venaient se plaindre à elle des vio­lences de leurs maris : « Prenez-​vous-​en à votre langue », leur disait-​elle. En effet, celles qui, à son exemple, rem­pla­çaient les répliques par un silence plein de dou­ceur, n’avaient qu’à s’en louer.

Malgré toute son impé­tuo­si­té, jamais Patrice n’osa lever la main sur cet ange de bonté.

Augustin.

Ce fut au milieu de ces tris­tesses que Dieu lui don­na les joies de la mater­ni­té, en 354. Elle mit au monde cet Augustin qu’elle devait enfan­ter une seconde fois à la vie spi­ri­tuelle, au prix de tant de larmes ; puis Navigius et Perpétue, dont la sain­te­té devait être dépas­sée par celle de leur frère aîné. Elle leur fît boire à tous, avec son lait, le nom et l’amour de Jésus-​Christ. De ses trois enfants, elle fera trois Saints, tant est puis­sante l’influence d’une mère ! Cependant, selon la cou­tume de l’époque, leur bap­tême fut ren­voyé à plus tard. Tout semble d’abord conspi­rer contre elle, et un père païen et une belle-​mère païenne et des ser­vantes men­teuses. Mais tous ces obs­tacles vont s’évanouir devant sa dou­ceur et sa rési­gna­tion. La belle-​mère se rend la pre­mière. Elle recon­naît la faus­se­té des calom­nies de ses ser­vantes. Les esclaves elles-​mêmes laissent gagner leur cœur. « Alors je croyais, dit saint Augustin, ma mère croyait aus­si, toute la mai­son croyait avec nous ; il n’y avait que mon père qui ne croyait pas. »

Retenons l’aveu : Augustin croyait. Sa pieuse mère s’efforçait chaque jour de for­mer dou­ce­ment sa conscience d’après les ensei­gnements de Jésus-​Christ, et d’élever son âme vers Dieu par la subli­mité des véri­tés chré­tiennes. Il en res­ta des traces inef­fa­çables dans le cœur d’Augustin, et plus tard, au milieu de ses éga­re­ments, il s’étonnait lui-​même d’éprouver comme un sen­ti­ment de vide, à la lec­ture des livres où l’on ne par­lait pas de Jésus-Christ.

Mais, hélas ! les mau­vais exemples du père eurent bien­tôt plus d’influence sur les pas­sions nais­santes de l’enfant, que les saints efforts de sa mère et les cor­rec­tions de ses pre­miers maîtres.

Pourtant Dieu l’avait doué d’un cœur très aimant et d’une intel­ligence peu ordi­naire. Son père, espé­rant de lui quelque chose de grand, vou­lut qu’il quit­tât la petite ville de Thagaste pour aller cher­cher, à Madaure, autre ville de l’Afrique romaine, des maîtres plus savants. Que cette pre­mière sépa­ra­tion fut dure au cœur de Monique ! Et com­bien d’appréhensions elle lui apportait !

Les nou­veaux maîtres de son fils étaient païens. Ils firent lire et relire au jeune homme les auteurs païens, avec toutes leurs fables et leurs scan­da­leux récits, pour le for­mer à l’éloquence et au beau style. Cet ensei­gne­ment man­quait par ailleurs de tout cor­rec­tif, et lais­sait l’âme désem­pa­rée en face des grands pro­blèmes de la vie.

Cette triste édu­ca­tion, contre laquelle Augustin conver­ti pro­tes­te­ra plus tard avec tant d’indignation, ne tar­da pas à por­ter ses fruits. Chaque fois qu’il reve­nait à Thagaste pour se repo­ser, sa pauvre mère consta­tait avec dou­leur les pro­grès du mal.

Mort chrétienne de Patrice.

Cependant Augustin va ter­mi­ner ses études à Carthage, le cœur brû­lé plus que jamais par le feu des pas­sions. Ce départ pour une ville si pleine de périls coûte bien des larmes à sa mère. Plût à Dieu que ce ne fût qu’une vaine crainte ! Mais, hélas ! elle apprend bien­tôt, avec l’inconduite de son fils, la nais­sance d’un enfant illé­gi­time, Adéodat. Alors elle est incon­so­lable. On craint un ins­tant pour sa vie ; elle triomphe enfin de la dou­leur. C’était pour elle un sou­tien de voir Patrice s’associer à ses larmes, car Patrice avait embras­sé la foi chré­tienne et réfor­mait chaque jour davan­tage sa vie. Tombé malade, il demande le bap­tême, le reçoit avec fer­veur et s’endort chré­tien­ne­ment entre les bras de la com­pagne que Dieu lui avait donnée.

Libre des liens du mariage, Monique prend un nou­vel essor vers Dieu. Elle se retire plus com­plè­te­ment du monde ; ses mor­ti­fi­ca­tions sont plus aus­tères ; son amour pour les pauvres, gêné pen­dant dix-​sept ans, a main­te­nant un libre épan­che­ment. Elle sert de mère aux orphe­lins ; elle se fait la conso­la­trice des veuves et des femmes mariées déçues dans leurs rêves de bon­heur. Le ser­vice des pauvres et la prière prennent le meilleur de son temps.

Le « fils des larmes ».

Mais, d’autre part, cette mort la lais­sait dans de vives inquié­tudes vis-​à-​vis de son fils ; Monique seule ne pou­vait plus rien pour son édu­ca­tion. Dieu, en qui elle avait mis toute sa confiance, devait venir à son secours.

A Carthage, Augustin pour­sui­vait brillam­ment ses études, grâce aux libé­ra­li­tés d’un ami de son père. Mais depuis le triomphe de ses pas­sions, sa foi allait s’affaiblissant. Il finit par l’abdiquer publi­quement. Le voi­là héré­tique, de la secte des mani­chéens ! Quelle fut alors la dou­leur de Monique, il serait dif­fi­cile de le dire. « C’est un fleuve de larmes qui s’écoule par ses yeux, c’est la dou­leur d’une mère qui a per­du son fils unique ; ce sont les gémis­se­ments de Rachel, la mère rebelle à toutes les conso­la­tions… Images incom­plètes ! » s’écrie encore saint Augustin en ses Confessions.

Monique avait ver­sé tant de larmes sur son fils liber­tin, que lui restait-​il pour Augustin infi­dèle à sa foi ?

Quand, à l’époque des vacances, il revint à la mai­son pater­nelle, au pre­mier mot qu’il lais­sa échap­per à la louange de l’hérésie mani­chéenne, cette grande chré­tienne se redres­sa avec toute son éner­gie, en s’écriant, au milieu de ses larmes : « Non, jamais je ne serai la mère d’un mani­chéen ! » Et elle chas­sa son fils de sa maison.

Augustin (il faut lui rendre ce témoi­gnage, car Monique elle-​même le lui ren­dit en mou­rant), Augustin, même dans ses égare­ments, ne ces­sa jamais d’aimer sa mère et n’usa jamais d’insolence vis-​à-​vis d’elle. Devant la majes­té de l’indignation mater­nelle, il bais­sa la tête et par­tit sans mot dire. Il alla deman­der l’hospitalité à son pro­tec­teur Romanien, en atten­dant que sa mère consen­tît de nou­veau à le recevoir.

Monique resta abîmée dans ses pleurs.

Dieu vient la conso­ler, lui seul le pou­vait. Il lui envoie un songe qui lui pré­sage la conver­sion désirée.

Une nuit donc, elle se voit debout sur une règle de bois. Et comme elle verse des larmes amères, un ange res­plen­dis­sant de lumière, s’approchant d’elle, lui demande la cause de sa douleur.

– C’est la perte de mon fils que je déplore ain­si, dit-elle.

– Ne pleu­rez plus, répond l’ange, et met­tez votre esprit en repos ; ce fils est avec vous et en sûreté.

Alors, se retour­nant, elle voit, en effet, son fils debout sur la même règle qu’elle.

Le songe de sainte Monique

Consolée par cette vision, Monique en fait le récit à son fils. Lui qui ne son­geait point à se convertir :

– Courage ! ma mère, dit-​il, voyez comme le ciel se pro­nonce pour ma doc­trine ; il vous pro­met qu’un jour vous la partagerez.

– Non, mon fils, reprend-​elle avec assu­rance ; il ne m’a point été dit : Vous serez où il est, mais : Il sera où vous êtes.

Cette réponse lumi­neuse fît plus d’impression sur le jeune homme que le récit de la vision. Dès ce moment, Monique s’adresse aux hommes dont la doc­trine est en répu­ta­tion et les presse ins­tam­ment d’entrer en confé­rence avec son fils pour le rame­ner à la foi catho­lique. Mais il était encore trop épris de ses nou­velles erreurs pour écouter.

Comme la mère sup­pliait un saint évêque de tra­vailler à convaincre son fils, elle en reçut cette réponse :

– Allez en paix, il est impos­sible que le fils de tant de larmes périsse.

Fuite de saint Augustin.

La pro­phé­tie se réa­li­se­ra un jour ; mais Monique ne se lasse point de mettre tout en œuvre pour en hâter l’accomplissement. Augustin conçoit le des­sein de quit­ter Carthage, où il ensei­gnait la rhé­to­rique, pour se rendre à Rome, y mon­trer son génie et y trou­ver des élèves plus dociles.

Mais sa mère était à Carthage auprès de lui. Comment lui annon­cer cette déci­sion ? Il pré­texte une pro­me­nade sur le rivage et s’embarque secrètement.

Quand Monique s’aperçut qu’elle avait été jouée, le vais­seau qui empor­tait son fils dis­pa­rais­sait à l’horizon !

Cependant Augustin était tom­bé gra­ve­ment malade à Rome ; il gué­rit grâce aux prières que fai­sait pour lui sa mère res­tée seule en terre africaine.

Dès qu’elle le peut, Monique n’hésite pas à s’embarquer pour aller le rejoindre. Une tem­pête s’élève et la mer semble vou­loir prendre le par­ti du démon. Mais tan­dis que les mate­lots pâlissent de ter­reur, intré­pide au milieu des flots cour­rou­cés, Monique les ras­sure et prend à l’aviron la place de l’un d’eux ; le navire ne peut périr, car le salut de son fils y est enga­gé. Que l’on aille après cela van­ter l’intrépidité de César ras­su­rant le nau­to­nier ! Ce qu’il fit et dit par ambi­tion et par vani­té est loin d’égaler le geste d’une simple femme voguant au secours de son fils expo­sé à perdre son âme.

La conversion de saint Augustin.

Elle arrive à Rome. Son fils vient de par­tir pour Milan ; elle se pré­ci­pite à sa pour­suite et le rejoint. C’est ici que Dieu va enfin exau­cer tant de prières, n’ayant, semble-​t-​il, dif­fé­ré si long­temps que pour accor­der davan­tage. Des jours plus heu­reux se lèvent main tenant pour elle, des jours de résur­rec­tion et de gloire. Au contact de saint Ambroise, évêque de Milan, Augustin sent ses luttes inté­rieures s’apaiser. Les dis­cours du saint doc­teur font tom­ber ses doutes ; il ouvre peu à peu les yeux à la foi ; le ciel vient à son secours par une inter­ven­tion qui tient du miracle : une voix mysté­rieuse lui répète : « Tolle, lege ! Prends et lis ! » Il ouvre les épîtres de saint Paul, il lit, et il tombe, comme l’Apôtre, vain­cu par l’amour de Jésus-​Christ. Quelque temps après, il reçoit le bap­tême des mains de l’évêque de Milan.

Il en sort tout trans­fi­gu­ré, prêt à deve­nir saint Augustin.

Une des grâces de son bap­tême fut sa voca­tion reli­gieuse. Un saint reli­gieux de Milan, Simplicien, prêtre savant, l’initia à ce genre de vie, qu’il com­men­ça dès ce moment à pra­ti­quer. Il réso­lut de retour­ner en Afrique, afin de consa­crer son petit patri­moine par­tie à des aumônes, par­tie à la fon­da­tion d’un couvent qui devait être la source féconde du mona­chisme africain.

Il part avec ses amis et sa mère, et ils se rendent à Ostie, où ils doivent s’embarquer. Mais Monique avait accom­pli son œuvre : son fils était conver­ti. Et elle pou­vait dire à Dieu avec le Psalmiste : « Selon la mul­ti­tude des dou­leurs de mon cœur, vos conso­la­tions ont rem­pli de joie mon âme. » (Ps. 93.)

La mort à Ostie.

Une scène admi­rable, que la pein­ture a popu­la­ri­sée, nous montre la mère et le fils assis l’un près de l’autre, au bord de la mer. Les yeux et le cœur en haut, Monique passe en revue toute la créa­tion : la terre, la mer, les astres ; mais tout cela paraît pas­sa­ger ; elle monte plus haut, dans la région de l’éternel amour. C’est là qu’elle trouve le bon­heur, dans la pos­ses­sion de Dieu ; elle y reste ravie en extase. Ce n’est qu’en sou­pi­rant qu’elle des­cend vers le triste séjour de la terre.

Après ce ravis­se­ment, déso­lée de se retrou­ver dans cette val­lée de larmes, elle disait à Augustin :

– Pourquoi suis-​je encore ici-​bas, mon fils, main­te­nant que mes espé­rances se sont réa­li­sées ? Il y avait une seule chose pour laquelle je dési­rais vivre, c’était de vous voir chré­tien et catho­lique. Or, je vous vois mépri­ser le bon­heur de ce monde pour vous consa­crer à Dieu.

Monique, en effet, n’avait plus qu’à par­tir pour le ciel.

Une autre fois, pro­fi­tant avec déli­ca­tesse d’un moment où Augustin n’était pas là, elle par­la avec une grande ardeur du mépris de la vie et du bon­heur de mou­rir pour aller à Dieu. Et comme Alype, son ami, Navigius et les autres lui deman­daient si elle n’appréhendait pas de mou­rir loin de sa patrie, elle leur répon­dit : « Oh ! non, on n’est jamais loin de Dieu, et il n’y a pas lieu de craindre qu’au jour du juge­ment il ait peine à retrou­ver ma pous­sière pour me res­sus­ci­ter d’entre les morts. »

C’était là une grâce suprême de Dieu ; car, jusqu’à ce moment, nous assure saint Augustin, elle avait tou­jours vive­ment dési­ré être ense­ve­lie en son loin­tain pays natal, à côté de Patrice, dans le tom­beau qu’elle s’était fait construire.

Cinq jours après, elle est prise d’un violent accès de fièvre. Elle sent sa fin pro­chaine. Elle recom­mande à son fils de se sou­ve­nir d’elle à l’autel du Seigneur, puis elle se recueille, elle se pré­pare à la mort ; neuf jours s’écoulent ain­si. Enfin, comme on lui refu­sait la com­mu­nion, vu l’extrême gra­vi­té de son état, un petit enfant entra, dit-​on, dans sa chambre. Il s’approcha de son lit, bai­sa la poi­trine de la mou­rante, dont l’âme s’envola aus­si­tôt vers le ciel. C’était au com­men­ce­ment de novembre de l’an 387. Monique avait vécu cinquante-​cinq ans. Augustin en avait trente-trois.

Je lui fer­mai les yeux, raconte son illustre fils, et dans le fond de mon cœur affluait une dou­leur immense, prête à débor­der en ruis­seaux de larmes ; et mes yeux, sur l’impérieux com­man­de­ment de l’âme, rava­laient leur cou­rant jusqu’à demeu­rer secs, et cette lutte me déchi­rait… Mais sa mort n’était ni mal­heu­reuse ni entière. Nous en avions pour garants sa ver­tu, sa foi sin­cère et les rai­sons les plus cer­taines… Evodius prit le psau­tier et se mit à chan­ter ce psaume auquel nous répon­dions tous : « Je chan­te­rai, Seigneur, votre gloire, vos misé­ri­cordes et vos jugements. »

Après les funé­railles, Augustin se reti­ra à l’écart, et, en pré­sence de Dieu, il don­na un libre cours à ses larmes ; pleu­rant « cette mère, morte pour un temps à ses yeux, cette mère qui l’avait pleu­ré tant d’années pour le faire vivre aux yeux de Dieu », et qui lui avait don­né deux fois la vie.

Son culte.

Mille ans devaient s’écouler avant que cette mère admi­rable, dont la vie était pour­tant bien connue par les Confessions de son fils, jouît d’un culte public et uni­ver­sel. Ses restes repo­saient à Ostie dans un sar­co­phage de marbre qu’elle devait à la pié­té d’Augustin, mais n’étaient l’objet d’aucun culte spé­cial. Toutefois, déjà en divers lieux, dès le xiie et le xiiie siècle, on l’honorait comme Sainte ; le 4 mai, veille de la fête de la Conversion de saint Augustin, des hymnes avaient été com­po­sées en son hon­neur et des artistes l’avaient par­fois repré­sen­tée dans leurs œuvres.

Ce n’était là tou­te­fois que l’aurore d’un culte uni­ver­sel. Il fal­lait que lé Chef de l’Eglise inter­vînt pour éle­ver Monique sur les autels. Ce fut l’œuvre de Martin V. En ver­tu d’une bulle de ce Pontife du 27 avril 430, les restes de sainte Monique furent trans­férés d’Ostie à Rome. Durant la pro­ces­sion, une mère obtint la gué­ri­son de son fils malade en le fai­sant appro­cher des saintes reliques. Ce tré­sor repose encore aujourd’hui à Rome dans l’église de Saint-​Augustin, sous la garde des Ermites de Saint-​Augustin ; il y est véné­ré par les pèle­rins du monde entier.

A. R. B.

Sources consul­tées. – Saint Augustin, Confessions. Mgr Bougaud, Histoire de sainte Monique (14e édi­tion. Paris, 1914). – (V. S. B. P., n° 20.)