La FSSPX et la FSP : une question de principes

abbé François Laisney – Décembre 2013

Lire aus­si : FSSPX – Pourquoi ne sommes-​nous pas ral­liès ?, abbé Bernard de Lacoste – Octobre 2013

1988 : un double anniversaire

L’année 2013 mar­quait le 25ème anni­ver­saire des consé­cra­tions épis­co­pales par Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer. Elle mar­quait aus­si le 25ème anni­ver­saire de la fon­da­tion de la Fraternité Saint‑Pierre (FSP] par une dou­zaine de prêtres de la FSSPX (et un groupe de sémi­na­ristes) qui pen­saient en conscience ne plus pou­voir suivre Mgr Lefebvre. Ils reçurent une appro­ba­tion pon­ti­fi­cale et ont essayé de faire ce que fai­sait la Fraternité Saint Pie X.

Ce double anni­ver­saire est ain­si l’occasion de se rap­pe­ler les prin­cipes qui gui­daient les deux côtés et de consi­dé­rer les résul­tats de leur sépa­ra­tion.

Raison insuffisante : l’approbation pontificale

Certains pensent que la seule dif­fé­rence est que la FSP est approu­vée par le Pape et que la FSSPX ne l’est pas. Dans ce cas, ces prêtres auraient dû quit­ter la FSSPX dès 1975 ou 1976 au plus tard. En effet, ce fut dès ces années que Mgr Lefebvre dû choi­sir une déso­béis­sance appa­rente afin de conti­nuer à trans­mettre ce qu’il avait reçu, la Foi Catholique et la litur­gie Catholique de tou­jours mal­gré une attaque sans pré­cé­dent contre cette Foi. Souvenez-​vous du ser­mon des ordi­na­tions de 1976. Et de fait, l’abbé Bisig avait bien ser­vi l’Eglise comme membre de la Fraternité Saint Pie X pen­dant douze ans sans appro­ba­tion pon­ti­fi­cale, c’est-à-dire toute sa prê­trise et même plus, avant de quit­ter. C’est donc qu’il était d’accord avec les prin­cipes de la juri­dic­tion de sup­pléance dans les cas de nécessité.

La vraie rai­son : la crise de la Foi, aggra­vée par Assise – d’où le besoin d’évêques

En lisant le mes­sage du Pape François à la FSP à l’occasion de leur jubi­lé, il semble qu’en 1988 la seule « grande épreuve pour l’Eglise » a été une sépa­ra­tion, en rai­son de laquelle la FSP a reçu une « mis­sion de récon­ci­lia­tion ». En a‑t-​il vrai­ment été ainsi ?

En véri­té, la « grande épreuve pour l’Eglise » en 1988 fut – et est encore main­te­nant – la crise de la Foi, aggra­vée par la réunion œcu­mé­nique d’octobre 1986. Cette réunion fut indu­bi­ta­ble­ment une rai­son majeure des Consécrations épis­co­pales de juin 1988. Face à un scan­dale d’une telle pro­fon­deur, il fal­lait un remède fort. Quand un tel scandale(1) vient du Pape lui-​même – imi­té ensuite par de nom­breux évêques – il y a vrai­ment besoin de pro­té­ger les fidèles dans leur atta­che­ment à la Foi de tou­jours en leur don­nant des évêques sans compromis.

La Fraternité Saint Pierre pré­tend à tort béné­fi­cier du même « pro­to­cole » accep­té par Mgr Lefebvre. C’est évi­dem­ment faux par le simple fait que le point le plus impor­tant de ce pro­to­cole était l’approbation de la consé­cra­tion d’un évêque pour la FSSPX. Mgr Lefebvre lui-​même a dit dans le ser­mon des Consécrations que la consé­cra­tion d’un évêque fut approu­vée en son prin­cipe par le Pape – seule la mise en pra­tique fut ren­due impos­sible par les délais sans fin impo­sés par la bureau­cra­tie vati­cane. Mais la Fraternité Saint Pierre n’a jamais eu d’évêque.

Cependant sans un bon évêque, un sémi­naire ne peut pas for­mer de bons prêtres – à l’heure des ordi­na­tions, l’évêque ordon­nant peut faci­le­ment dire : si vous n’acceptez pas ceci ou cela, vous ne serez pas ordonnés.

Le combat pour la Foi – doit-​on se taire sur les erreurs de Vatican II ?

Que la FSP n’ait pas été exempte de ces dan­gers est mani­feste dans la lettre même du Pape pour leur Jubilé, qui exige d’eux qu’ils suivent « les orien­ta­tions de la Constitution sur la litur­gie Sacrosanctum Concilium… » et « le Catéchisme de l’Eglise Catholique » qui contient les nou­velles doc­trines de Vatican II et qu’ils « contri­buent à une meilleure com­pré­hen­sion et mise en œuvre du Concile Vatican II. »
Comme s’il n’y avait rien de mal dans Vatican II et dans la Nouvelle Messe !

Vatican II conduit logi­que­ment à Assise… et à l’apostasie silen­cieuse que Jean-​Paul II lui-​même ne pou­vait s’empêcher de recon­naître plus tard. Les erreurs prin­ci­pales de Vatican II – la liber­té reli­gieuse, la col­lé­gia­li­té et l’œcuménisme – ont été dénon­cées par Mgr Lefebvre dès le début et conti­nue à détruire la Foi chez beau­coup – silen­cieu­se­ment mais très effi­ca­ce­ment. Sans comp­ter les pro­blèmes moraux dans le cler­gé (non seule­ment la pédo­phi­lie, l’homosexualité, mais aus­si le concu­bi­nage et l’abandon de leur devoir, tel que le devoir d’écouter les confes­sions) – ces pro­blèmes moraux sont sou­vent la consé­quence du manque de vie spi­ri­tuelle, manque sou­vent dû à l’orientation vers le monde de Vatican II – le pro­blème majeur de l’Eglise aujourd’hui est la perte de la Foi et chez les fidèles et dans le cler­gé, peut-​être encore plus dans le cler­gé ! (2)

L’incapacité des hommes d’Eglise à résis­ter aux maux crois­sants du monde a sa racine dans ces erreurs de Vatican II. Mais cela, vous ne l’entendrez pas sou­vent chez la FSP.

La Foi Catholique n’est pas facultative

Pourquoi ces erreurs sont-​elles si graves ? Parce que la Foi – la vraie Foi, la Foi Catholique – n’est pas une opi­nion, mais une cer­ti­tude, fon­dée sur le témoi­gnage de Dieu (1 Jn. 5:10) : la Foi Catholique n’est pas facul­ta­tive, mais obli­ga­toire. Cette obli­ga­tion est affir­mée très clai­re­ment par Notre Seigneur Jésus Christ Lui-​même : « celui qui croi­ra et sera bap­ti­sé sera sau­vé ; mais celui qui ne croi­ra pas sera condam­né » (Mc 16:16). N’importe quelle foi sub­jec­tive n’est pas suf­fi­sante ; il faut la Foi objec­ti­ve­ment vraie, la Foi Catholique. Une erreur en matière de Foi n’est pas quelque chose sans impor­tance : c’est un mal tel­le­ment grave qu’il mène à la dam­na­tion. Et l’ignorance ne sauve pas ; c’est la vraie Foi qui est le début du salut : « Que demandez-​vous à l’Eglise de Dieu ? La Foi ! Que vous pro­cure la Foi ? La Vie Éternelle ! Si vous vou­lez entrer dans la Vie, gar­dez les com­man­de­ments… » Tel est le tout début du rite (tra­di­tion­nel) du bap­tême, deve­nu facul­ta­tif dans le rite nou­veau. Vous deman­dez la vraie Foi, de la vraie Eglise, et c’est cette vraie Foi qui vous mène à la Vie Eternelle – et il n’y pas d’autre voie vers la Vie Eternelle ! Parce que « Dieu notre Sauveur… veut que tout homme soit sau­vé et par­vienne à la connais­sance de la véri­té » (1 Tim. 2:2–3). Notre Seigneur Jésus Christ est le Sauveur ; Il est venu pour sau­ver tous les hommes ; per­sonne ne peut dire : « je n’ai pas besoin de Jésus-​Christ Sauveur. » Personne ne peut dire : « je ne veux pas de Jésus-​Christ Sauveur. » Dieu nous a don­né notre liber­té, non pas pour reje­ter sa Loi, mais pour obéir par amour, non pas pour reje­ter Son Fils notre Sauveur, mais pour Le rece­voir par amour ! Notre Seigneur Jésus Christ n’est pas facultatif !

Or la liber­té reli­gieuse et l’œcuménisme minent ce prin­cipe Catholique, et par là-​même minent la foi de mil­lions d’âmes. Les pre­mières vic­times sont dans le cler­gé, pré­ci­sé­ment parce qu’en ensei­gnant ces erreurs, ils en deviennent les pre­mières victimes.

Quand les enseignants n’enseignent plus

La Foi Catholique est ensei­gnée par l’Eglise Catholique – c’est-à-dire par le Pape et les évêques qui forment l’Eglise Enseignante, et par les prêtres qui sont leurs aides, et aus­si par les parents Catholiques à leurs enfants. La crise de la Foi, que tra­verse l’Eglise pré­sen­te­ment, vient du fait que ceux dont la mis­sion est d’enseigner la Foi (3) manquent sou­vent à ce devoir primordial(4). Dès les années 60, les parents étaient alar­més de voir les chan­ge­ments dans le caté­chisme et que leurs enfants n’apprenaient plus la Foi cor­rec­te­ment. Une des pre­mières requêtes de Jean Madiran fut : « rendez-​nous le caté­chisme ! » C’est un nou­veau son de cloche qu’on enten­dait dans la bouche de beau­coup de membres de l’Eglise ensei­gnante.

Comment donc les fidèles pour­ront dis­tin­guer, par­mi les paroles des membres de l’Eglise ensei­gnante, ce qui est enseignent de l’Eglise et ce qui est leur opi­nion per­son­nelle (sou­vent erro­née et par­fois même héré­tique) ? Alors beau­coup de Catholiques se tournent vers le Pape comme s’il était le cri­tère ultime de vérité.

Deuxième différence : la vraie notion ou notion exagérée de l’infaillibilité pontificale

Nous arri­vons ici à un deuxième prin­cipe qui est à la racine de la sépa­ra­tion de la FSP d’avec la FSSPX. C’est une cer­taine exa­gé­ra­tion de la notion d’infaillibilité. Le Concile Vatican I a défi­ni que le Pape était garan­ti de ne pas errer lorsqu’il défi­nis­sait ex cathe­dra, et a don­né quatre cri­tères pour recon­naître de telles défi­ni­tions – et le droit canon édicte sage­ment qu’une doc­trine ne doit être consi­dé­rée comme défi­nie que si elle est mani­fes­te­ment telle, c’est-à-dire si ces quatre condi­tions sont mani­fes­te­ment réa­li­sées. Mais, en dehors de ces cas, est-​ce que le Pape est garan­ti de ne pas errer chaque fois qu’il uti­lise son auto­ri­té ? Ou bien y a‑t-​il des condi­tions pour recon­naître le bon usage de l’autorité, même celle du Pape, et quelles sont ces conditions ?

Le dilemme de 1988 : Pape ou Tradition ?

En 1988, chaque prêtre de la FSSPX a dû faire un choix entre deux per­sonnes repré­sen­tant deux prin­cipes impor­tants : le Pape Jean Paul II et Mgr Lefebvre, parce que le pre­mier mena­çait (5) d’excommunier le second. Le Pape Jean-​Paul II per­son­ni­fiait la néces­si­té d’être atta­ché au suc­ces­seur de Pierre (6) , et Mgr Lefebvre la néces­si­té d’être fidèle à la Tradition de l’Eglise. Il me semble évident que tous les prêtres de la FSSPX à cet époque, y com­pris les abbés Bisig et les cofon­da­teurs de la FSP, tenaient ces deux prin­cipes et vou­laient gar­der ces deux prin­cipes ; ils ne vou­laient ni approu­ver Assise ni être excom­mu­niés. Et pour­tant ils ont tous dû choi­sir entre ces deux personnes.

Le pari de Pascal

Pour cer­tains fidèles, le choix appa­rut très clair – comme ins­pi­ré par le Don de Conseil. But j’avoue hum­ble­ment qu’il ne fut pas si clair pour moi. J’ai réso­lu ce dilemme de la façon sui­vante : j’ai consi­dé­ré qu’à la fin du monde, au Jugement Général, il n’y aurait que quatre pos­si­bi­li­tés : ou Jean-​Paul II et Mgr Lefebvre seraient tous les deux à gauche, ou tous les deux à droite, ou le pre­mier à droite et le second à gauche, ou vice-​versa. Très simple, presque mathé­ma­tique ! J’ai alors exclu la pre­mière option, car si tous les deux seraient dam­nés je ne savais vrai­ment pas vers qui me tour­ner ! Dans le deuxième cas, il n’y avait pas vrai­ment de dan­ger à suivre l’un ou l’autre, et il était clai­re­ment mieux de suivre l’ « évêque fidèle » que le Pape d’Assise. Quant aux deux der­niers cas, j’ai dit que si l’un serait à gauche et l’autre à droite, ce sera Mgr Lefebvre à droite et Jean-​Paul II à gauche, parce qu’il est impos­sible que soit condam­né celui qui a été fidèle toute sa vie et dont l’unique « faute » a été de conti­nuer de trans­mettre ce qu’il avait reçu de l’Eglise alors qu’un Pape qui a fait tant de nou­veau­tés œcu­mé­nistes (visite à la syna­gogue, aux temples , aux hauts lieux païens, réunion d’Assise…), actions qui auraient évi­dem­ment été condam­nées si elles avaient été faites par n’importe quel évêque à n’importe quelle époque avant Vatican II, aie rai­son dans sa condam­na­tion du pre­mier par le seul fait qu’il était Pape. L’autorité ne change pas le bien en mal, ni le mal en bien ! Baiser le Coran, comme Jean-​Paul II le fit plus tard, reste mal même si c’est le Pape qui le fait ; gar­der la Foi de tou­jours et assu­rer sa trans­mis­sion aux géné­ra­tions futures reste bien même si le Pape l’interdit.

Les faits : pourquoi Mgr Lefebvre a‑t-​il pris une telle décision ?

Après les Consécrations, réunis­sant les docu­ments pour mon livre Archbishop Lefebvre and the Vatican, les rai­sons pour Mgr Lefebvre appa­rurent plus claires. D’un côté il y avait un pré­lat atta­ché à la pure­té de la Foi et à sa trans­mis­sion fidèles, et de l’autre des hommes qui – bien qu’ils n’aient pas d’arguments contre le pre­mier – uti­li­saient leur posi­tion de pou­voir pour mettre des retards et des délais… jusqu’à ce qu’il meure. En effet, par le pro­to­cole du 5 mai 1988, ils lui accor­dèrent le droit de consa­crer un évêque, mais lorsque le len­de­main 6 mai il deman­dait que cette bonne déci­sion soit mise en pra­tique en déter­mi­nant et la date et la per­sonne à consa­crer, on lui répon­dit 24 jours après en don­nant certes une date (le 15 août, déjà six semaines après la date limite du 30 juin qu’il avait deman­dée), mais dans cette même réponse on lui deman­dait de nou­veaux can­di­dats : or étant don­né le temps néces­saire pour qu’il pré­pare d’une nou­velle « ter­na » (liste de trois can­di­dats) et celui néces­saire à Rome pour la trai­ter, il n’y avait pas assez de temps pour la date du 15 août. Cela vou­lait donc clai­re­ment dire : « on vous donne une date, mais on sait très bien qu’elle est impos­sible, et qu’il va fal­loir la repous­ser encore ! » Ce n’est pas hon­nête, parce que s’ils avaient des objec­tions sur can­di­dats déjà don­nés, ils avaient eu plu­sieurs mois pour le lui dire avant le pro­to­cole. Il avait déjà repous­sé la date des consé­cra­tions plu­sieurs fois (le 30 juin était la 4ème date), et il ne vou­lait pas jouer à ce jeu. Leur désir de repous­ser tou­jours plus… jusqu’à ce qu’il meure n’était que trop clair, et n’était pas honnête.

Mais le Pape ?

Il semble presque que cer­tains de la mou­vance FSP vou­draient faire du motu pro­prio Ecclesia Dei adflic­ta une défi­ni­tion dog­ma­tique, une sen­tence infaillible ! C’est absurde pour bien des rai­sons. D’abord parce qu’il n’y a pas de point de foi ou de morale défi­ni par ce motu pro­prio (2ème élé­ment requis par Vatican I) : il ne dit nulle part : « si quelqu’un dit ceci et cela, qu’il soit ana­thème ! Or Mgr Lefebvre le dit, donc il est excom­mu­nié. » De plus si quelqu’un dit que ce qui est défi­ni, c’est que Mgr Lefebvre est excom­mu­nié, alors il n’y a aucune sanc­tion contre ceux qui le nient : il manque le 4ème élé­ment requise par Vatican I. Ensuite, ce motu pro­prio ignore com­plè­te­ment le cas de néces­si­té invo­qué expli­ci­te­ment par Mgr Lefebvre : or un juge­ment ne peut igno­rer les argu­ments de la défense, c’est contre la plus élé­men­taire jus­tice. De plus, si c’était une « défi­ni­tion », aucune uni­ver­si­té romaine n’aurait per­mis au Père Murray de pré­sen­ter une thèse oppo­sée. Et on pour­rait ajou­ter faci­le­ment d’autres raisons.

Magistère authentique

Mais le Pape n’est-il pas par­fois infaillible dans l’exercice de son magis­tère ordinaire ?

Parfois, oui, mais quand ? Quel est le cri­tère d’infaillibilité du magis­tère ordi­naire ? Nous devons répondre à cette ques­tion avec pru­dence, car c’est là exac­te­ment que se trouve l’exagération moderne sur l’infaillibilité du Pape, fré­quente par­mi les catho­liques conser­va­teurs, et d’une cer­taine manière à la racine de l’ « her­mé­neu­tique de conti­nui­té » du Pape Benoit XVI.

Pour y arri­ver, ils intro­duisent une nou­velle notion, celle d’actes du « magis­tère authen­tique », qui serait en des­sous des défi­ni­tions extra­or­di­naires dans le sens de Vatican I, et cepen­dant impo­se­raient un tel devoir qu’on ne pour­rait les mettre en ques­tion. Puis ils mettent dans cette caté­go­rie tout le Concile Vatican II, et beau­coup d’autres actes du magis­tère moderne.

L’expression « magis­tère authen­tique » peut avoir un sens accep­table, quand on l’applique aux actes des membres de l’Eglise ensei­gnante par les­quels ils enseignent plus for­mel­le­ment (par ex. ency­cliques, lettres pas­to­rales, synodes dio­cé­sains, conciles), par oppo­si­tion à d’autres actes « plus ordi­naires » (par ex. un ser­mon domi­ni­cal, une lettre indi­vi­duelle). Il est évident que les pre­miers ont une impor­tance spé­ciale et que l’autorité est plus enga­gée dans ces pre­miers que dans les seconds. Mais essen­tiel­le­ment, ce magis­tère authen­tique est un cas par­ti­cu­lier du magis­tère ordi­naire, et donc aus­si sujet aux mêmes cri­tères essentiels.

Mais trai­ter ce magis­tère authen­tique comme s’il était tou­jours infaillible, ce n’est pas conforme à l’enseignement tra­di­tion­nel, c’est l’exagération moderne – et c’est dan­ge­reux car cela mène à ava­ler les erreurs de Vatican II.

Enseignement et Jugement

L’Eglise dis­tin­guait tra­di­tion­nel­le­ment entre le magis­tère ordi­naire et extra­or­di­naire. Cependant les termes exacts de Vatican I sur ce sujet sont impor­tants : « on doit croire de foi Catholique et divine tout ce qui est conte­nu dans la Parole de Dieu écrite ou trans­mise et qui, soit par un juge­ment [iudi­cio] solen­nel soit par son ensei­gne­ment [magis­te­rio] ordi­naire et uni­ver­sel, est pro­po­sé par l’Eglise comme étant révé­lé divi­ne­ment et devant être cru. » (DB 1792). Par oppo­si­tion au « magis­tère ordi­naire », les juge­ments solen­nels sont sou­vent dési­gnés par « magis­tère extra­or­di­naire ». Mais il faut remar­quer que le Concile (Vatican I) ne parle pas de « magis­tère » mais de « juge­ment » solen­nel. En effet il y a une dif­fé­rence essen­tielle entre un juge­ment (acte d’un juge) et magis­tère (=ensei­gne­ment, acte d’un enseignant/​magister). Un juge pèse très soi­gneu­se­ment chaque mot de sa phrase (sen­tence), qu’il veut aus­si concise et claire que pos­sible ; il pro­nonce sa sen­tence une fois, et ne se répète pas. Au contraire, un pro­fes­seur qui ne se répé­te­rait jamais ne serait pas un bon pro­fes­seur ! Un ensei­gnant expose, explique, déve­loppe, illustre de bien des manières la même véri­té, la repre­nant sous tous ses angles, don­nant des exemples, etc. Ce qui rentre dans l’esprit de ses élèves, c’est ce qui est com­mun à toutes ces paroles : ain­si la répé­ti­tion est (presque) essen­tielle à la nature de l’enseignement (au moins pour les hommes après la chute d’Adam, avec la bles­sure d’ignorance).

Jugements solennels

On peut faire appel du juge­ment d’une cour infé­rieure à celui d’une cour supé­rieure, mais on ne peut faire appel du juge­ment de la Cour Suprême. Dans l’Eglise, Notre Seigneur Jésus Christ, qui est le Juge Suprême, a don­né en pri­vi­lège d’infaillibilité à son vicaire sur la terre, lorsqu’il « lie et délie », c’est-à-dire lorsqu’il juge d’une manière finale ici-​bas. Il est donc clair que l’infaillibilité pon­ti­fi­cale défi­nie à Vatican I s’applique pré­ci­sé­ment à ces juge­ments finals du juge suprême sur terre, vicaire du Juge Suprême au Ciel. Pas tous les juge­ments d’un juge n’est juge­ment final ; le même juge peut rendre des juge­ments ordi­naires, et des juge­ments solen­nels : seuls les juge­ments finals du Pape sont infaillibles. L’infaillibilité s’applique à la sen­tence finale elle-​même, et pas néces­sai­re­ment à toutes les consi­dé­ra­tions qui la pré­cèdent. Par exemple dans les Conciles œcu­mé­niques, ce sont les canons qui sont infaillibles, pas tous les cha­pitres qui les pré­cèdent. Un Concile œcu­mé­nique est un cas typique de solen­ni­té, mais s’il n’y a pas de sen­tence, alors il n’y a pas d’infaillibilité au sens défi­ni par Vatican I. Ainsi donc par le fait même que Vatican II n’a pas vou­lu condam­ner, il n’a ren­du aucune sen­tence, et n’a pas été infaillible (7).

Les sen­tences infaillibles sont irré­for­mables « ex sese », dit Vatican I (Db 1839), par elles-​mêmes, indé­pen­dam­ment d’autres déclarations.

Le Magistère Ordinaire

Au contraire, les décla­ra­tions du magis­tère ordi­naire ne sont pas infaillibles « ex sese – par elles-​mêmes » : pré­ci­sé­ment parce que la répé­ti­tion appar­tient à la nature de l’enseignement (magis­tère). C’est l’accord de l’enseignement – quod ab omni­bus, quod ubique, quod sem­per (8) – ce qui est ensei­gné par tous, par­tout et tou­jours – qui est le cri­tère de véri­té pour le magis­tère ordi­naire. L’aspect essen­tiel ici est le « tou­jours » : en effet l’enseignement de l’Eglise est la véri­té dans la mesure où il est la conti­nua­tion de l’enseignement du Christ, des Apôtres et de leurs suc­ces­seurs : si cela vient du Christ, alors c’est vrai ; si cela ne vient pas du Christ, alors cela n’appartient pas à l’enseignement de l’Eglise ! La nou­veau­té a tou­jours été la marque de l’hérésie. Cela ne veut pas dire que tout doit être expli­ci­te­ment dans l’Evangile : il y a en effet un déve­lop­pe­ment légi­time de la doc­trine, mais c’est de l’implicite à l’explicite, expo­sant les richesses conte­nues dans le « dépôt de la Foi » sans alté­ra­tion. La vraie Foi, c’est de « tenir ce qui a été tenu depuis que l’Eglise du Christ a été ins­ti­tuée, ce qui a été reçu des Pères, ce qu’ils ont trans­mis à leurs suc­ces­seurs. » (9) St Paul résume cela magni­fi­que­ment : « Qu’on nous regarde donc comme des ser­vi­teurs du Christ et des inten­dants des mys­tères de Dieu. Or, ce qu’en fin de compte on demande à des inten­dants, c’est que cha­cun soit trou­vé fidèle » (1 Cor. 4:1–2). Ainsi la fidé­li­té est la qua­li­té qu’il requiert chez les ministres du Christ, c’est-à-dire des prêtres, des évêques et au-​dessus d’eux tous du Pape ; cette fidé­li­té peut être résu­mée dans cet autre mot de St Paul : « Je vous ai donc trans­mis en pre­mier lieu ce que j’a­vais moi-​même reçu » (1 Cor. 15:3). Quand le Pape fait cela, quand les évêques font cela, alors ils sont les organes de ce magis­tère ordi­naire et uni­ver­sel qui enseigne la Foi sans faute – non pas que leurs décla­ra­tions soient infaillibles dans leurs indi­vi­dua­li­tés (« ex sese »), mais c’est leur accord com­mun avec ce qui a été tou­jours ensei­gné dans l’Eglise qui est le signe et la garan­tie de l’origine divine de cet ensei­gne­ment, et donc de son infaillibilité.

Le critère, c’est la fidélité

Ainsi on peut dire que la fidé­li­té est le cri­tère du magis­tère ordi­naire et uni­ver­sel : on recon­naît que les paroles du Pape, d’un évêque appar­tiennent au magis­tère ordi­naire et uni­ver­sel quand on voit qu’il trans­met fidè­le­ment ce qu’il a reçu. Au contraire, lorsqu’il est clair que ce qui est ensei­gné par un pré­lat est nou­veau, alors il est clair que cela ne rentre pas dans l’enseignement/magistère uni­ver­sel (dans le temps comme dans l’espace) : il parle de son propre fond, il ne trans­met pas ce qu’il a reçu du Christ.

Introduire un « magis­tère authen­tique » qui n’aurait plus besoin d’être fidèle, d’être en conti­nui­té avec le magis­tère pas­sé afin de pou­voir exi­ger l’assentiment des fidèles, c’est en soi une nou­veau­té. Prétendre que cet ensei­gne­ment est néces­sai­re­ment en conti­nui­té, quoi qu’il dise, c’est l’erreur de l’ « her­mé­neu­tique de conti­nui­té », comme si la conti­nui­té était une consé­quence auto­ma­tique, et non pas la condi­tion pré-​requise pour son authen­ti­ci­té !

FSSPX – FSP : vraie et fausse notion du magistère

Il me semble que cette exa­gé­ra­tion de l’infaillibilité du Pape – l’étendant à tout ce qu’on appelle pré­sen­te­ment le « magis­tère authen­tique » – est à la racine de la dif­fé­rence entre la FSP et la Fraternité Saint Pie X. Pour la FSP, le Pape ne pou­vait pas avoir tort en excom­mu­niant Mgr Lefebvre. Pour la FSSPX, Mgr Lefebvre avait rai­son de « trans­mettre ce qu’il avait reçu », y com­pris son épis­co­pat, afin d’assurer la trans­mis­sion fidèle de la Foi Catholique, Foi « sans laquelle per­sonne ne peut être jus­ti­fié » (10).

Le principe de la FSSPX : Fidélité

Ce grand prin­cipe de fidé­li­té est le prin­cipe direc­teur de toute la FSSPX, fidé­li­té à la Foi de tou­jours, fidé­li­té à la litur­gie de tou­jours, fidé­li­té à la Foi des Saints, fidé­li­té à la Messe des Saints, fidé­li­té à la morale des Saints, fidé­li­té à l’Eglise Catholique. 

C’est le prin­cipe direc­teur de toute la vie de Mgr Lefebvre : « tra­di­di quod et acce­pi – je vous ai trans­mis ce que j’avais reçu ». Nous sommes fon­dés à croire qu’il a reçu la récom­pense pro­mise au « fidèle ser­vi­teur : entre dans la joie de ton Maître ! » (Mt. 25:21,23).

Daigne la Vierge très fidèle nous aider à demeu­rer « fidèles jusqu’à la mort », afin de rece­voir la cou­ronne de vie ! (Apoc. 2:10). (11)

Abbé François Laisney, prêtre de la FSSPX 

Sources : SSPX/​Traduction abbé Laisney/​LPL

Notes

(1) L’abbé Bisig lui-​même en 1986 n’approuvait pas Assise. Il est évident pour tout le monde que si un évêque avait fait une telle réunion cin­quante ans aupa­ra­vant, il aurait été très cer­tai­ne­ment condam­né (Mortalium Animos date seule­ment de 58 ans avant Assise 86). Est-​ce que le mal devient bien quand c’est le Pape qui le fait ? Le bien et le mal ne sont pas tels par une déci­sion du Pape ; sa mis­sion est d’enseigner ce qui est bien, de juger de cela, mais pas de le chan­ger ! Comment un Catholique pourrait-​il jus­ti­fier de mettre la sta­tue de Bouddha sur un autel Catholique ? Et mal­gré cela, à Assise, une église catho­lique a été attri­buée à des Bouddhistes pour y faire leur ser­vice – ido­lâtre ! C’est la consé­quence du fait d’avoir mis le Vicaire du Christ sur le même pied que les repré­sen­tants de toutes sortes de reli­gions fausses. Ce fut un péché très grave contre le Premier Commandement. Mais dans la Fraternité St Pierre on trou­ve­ra dif­fi­ci­le­ment une cri­tique d’Assise ni des nom­breuses décla­ra­tions si dan­ge­reuses et si com­munes venant des hié­rarques de l’Eglise, même des Papes, telles que « nous avons le même Dieu que les musul­mans ; l’Ancien Testament est encore un moyen valide de salut pour les juifs »…
(2) Scott Hahn lui-​même – qui ne peut être accu­sé d’être catho­lique tra­di­tion­nel – men­tionne « les Catholiques qui ont aban­don­né leur Foi, mais qui ne veulent pas aban­don­ner leur posi­tion de pou­voir. » Rome, Sweet Home, p. 119–120.
(3) « Allez, ensei­gnez toutes les nations… » Mt. 28:19
(4) Ils sont plus concer­nés par « le chô­mage des jeunes et la soli­tude des vieux » qui est pour eux « le mal le plus sérieux qui afflige le monde aujourd’hui. » Cf. l’inter­view du Pape François dans La Republica, 1 oct. 2013.
(5) Il a de fait essayé, bien que la Fraternité ait tou­jours consi­dé­ré ces excom­mu­ni­ca­tions comme inva­lides.
(6) Remarquez que même pen­dant et après les Consécrations, Mgr Lefebvre et la FSSPX ont conti­nué de tenir ce prin­cipe, et de reje­ter le sédé­va­can­tisme sous toutes ses formes ; mais ils tiennent avec St Thomas que l’on peut recon­naître la pos­ses­sion de l’autorité et en même temps résis­ter à un abus de cette auto­ri­té : en effet St Thomas enseigne que c’est la même ver­tu d’obéissance qui évite et le défaut de la déso­béis­sance (ne pas exé­cu­ter les ordres légi­times) et l’excès de la ser­vi­li­té (exé­cu­ter les ordres illé­gi­times) (voir Ia IIae q.64 a.1, IIa IIae q.104 a.5). A ceux qui pen­saient : « atten­dons que Mgr Lefebvre meure, et la FSSPX mour­ra avec lui », il n’a pas vou­lu lais­ser la FSSPX et la Tradition mou­rir ; il a pour­vu à sa trans­mis­sion fidèle.
(7) Aussi, le fait même de dimi­nuer les exi­gences – par exemple dans le cas des nou­velles cano­ni­sa­tions, où l’exigence de miracles a été dimi­nuée, par­fois même dis­pen­sée – mani­feste l’absence d’intention de pro­non­cer une sen­tence suprême (ce qui est dimi­nué, abais­sé, n’est plus suprême), qui lie­rait toute l’Eglise jusqu’à la fin des temps : le juge­ment est un acte de la ver­tu de pru­dence ; on ne peut pas avoir des exi­gences dimi­nuées pour un juge­ment suprême.
(8) St. Vincent de Lérins, Commonitorium, 2, 6.
(9) Voir St Augustin, de pec­ca­to­rum meri­tis et remis­sione, III 6, 12.
(10) Concile de Trente, DB 799. 

FSSPX