Pour demeurer bon catholique faudrait-​il devenir protestant ?

Ce texte a été com­po­sé par Mgr Marcel Lefebvre en octobre 1964, alors que peu de sché­mas du Concile avaient été approuvés.

Il fait par­tie d’un ensemble de textes que nous avons mis en ligne sous le titre « Un évêque parle – Ecrits et allo­cu­tions de 1963 à 1975″.

Il prouve aus­si que, dès ce moment, on pou­vait pré­voir les consé­quences de cet esprit néo-​moderniste qui régnait au Concile, consé­quences dont nous sommes les témoins atter­rés aujourd’hui.

La Porte Latine du 19 mars 2017

« Vae mihi si non evangelizavero » [1]

Sans par­ler des voies inat­ten­dues par les­quelles les Pères du Concile se sont trou­vés devant cer­tains sché­mas dépour­vus de racines dans le magis­tère de l’Eglise, nous vou­drions dans les pages qui suivent faire écho à cette parole que les Pères du Concile n’ont pu oublier : « Caveamus ! »

Prenons garde de nous lais­ser influen­cer par un esprit abso­lu­ment incon­ci­liable avec celui que les Pontifes romains et les pré­cé­dents Conciles se sont inlas­sa­ble­ment effor­cés de répandre chez les chré­tiens. Ce n’est pas un esprit de pro­grès, c’est un esprit de rup­ture et de suicide.

Les décla­ra­tions de cer­tains Pères à ce sujet sont ins­truc­tives : les uns affirment qu’entre les décla­ra­tions du pas­sé et celles des auteurs de cer­tains sché­mas il n’y a pas de contra­dic­tion, parce que les cir­cons­tances se sont modi­fiées. Ce que le magis­tère de l’Eglise a affir­mé il y a 100 ans valait pour ce temps et non pour le nôtre. D’autres trouvent un refuge dans le mys­tère de l’Eglise. D’autres estiment qu’un Concile a pour but de modi­fier la doc­trine des Conciles pré­cé­dents. D’autres enfin qu’un Concile étant au-​dessus du magis­tère ordi­naire, n’a pas à en tenir compte et se suf­fit à lui seul. Qu’on écoute d’ailleurs la voix de la presse libé­rale qui affirme qu’en­fin l’Eglise a fini par admettre l’é­vo­lu­tion du dogme.

Est-​il pos­sible de déce­ler le motif, du moins appa­rent, qui a per­mis à ces thèses révo­lu­tion­naires de prendre place offi­ciel­le­ment à la barre du Concile ? Nous croyons pou­voir dire que c’est à la faveur d’un oecu­mé­nisme qui, se pré­sen­tant d’a­bord comme catho­lique est deve­nu au cours même des Sessions un oecu­mé­nisme rationaliste.

Cet esprit d’oe­cu­mé­nisme non catho­lique a été le bélier dont des mains mys­té­rieuses se sont ser­vies pour ten­ter d’é­bran­ler et de per­ver­tir la doc­trine ensei­gnée dans l’Eglise depuis les temps évan­gé­liques jus­qu’à nos jours, doc­trine pour laquelle le sang de tant de mar­tyrs a été ver­sé et coule encore aujourd’hui.

Aussi incon­ce­vable que cela puisse paraître, cela est : on par­le­ra tou­jours désor­mais dans l’his­toire de l’Eglise de ces thèses contraires à la doc­trine de l’Eglise qui sous pré­texte d’oe­cu­mé­nisme ont été pré­sen­tées aux Pères conci­liaires de Vatican II.

Ainsi sur des points de doc­trine spé­ci­fi­que­ment catho­liques on s’est effor­cé de com­po­ser des sché­mas qui atté­nuent ou font même dis­pa­raître ce qui peut déplaire aux ortho­doxes et sur­tout aux protestants.

Nous vou­drions abor­der quelques exemples des thèses nou­velles pro­po­sées. Il nous semble inutile de déve­lop­per les thèses catho­liques tra­di­tion­nelles sur ces points. Cette doc­trine est connue de tous, ensei­gnée dans nos caté­chismes, elle nour­rit notre Liturgie, elle a fait l’ob­jet des ensei­gne­ments les plus fermes et les plus lumi­neux des Papes depuis un siècle.

Exprimer la dou­leur que res­sen­tirent les Pères fer­me­ment atta­chés à la conti­nui­té de la doc­trine, en écou­tant l’ex­po­sé des nou­velles thèses fait par les rap­por­teurs offi­ciels des Commissions, est chose impos­sible. Nous pen­sions aux voix des Papes dont les corps sont ense­ve­lis dans le lieu même où nous nous trou­vions. Nous pen­sions à l’im­mense scan­dale bien­tôt accom­pli par la manière dont la presse ferait écho à ces exposés.

La Primauté de Pierre

Venons-​en d’a­bord à la Primauté de Pierre, qu’on veut mettre en échec par une col­lé­gia­li­té mal défi­nie et mal com­prise, qui abou­tit à un défi au simple bon sens”, alors qu’il eût été si beau et si pro­fi­table de mon­trer le rôle de l’Evêque dans l’Eglise par rap­port à son trou­peau par­ti­cu­lier sous la vigi­lance de Pierre, et par ce trou­peau auquel il se doit en jus­tice, mon­trer com­ment il se doit par devoir de cha­ri­té à l’Eglise uni­ver­selle et d’a­bord aux Eglises qui lui sont proches, puis aux Eglises des mis­sions, puis à l’Eglise entière, mais en dépen­dance immé­diate de Pierre qui seul se doit en jus­tice vis-​à-​vis de toutes les Eglises et de toute l’Eglise.

Mais qu’on juge de la thèse nou­velle qui contient deux affirmations :

  1. Tout, abso­lu­ment tout pou­voir sur l’Eglise est don­né à Pierre seul.
  2. Tout ce même pou­voir a été don­né aus­si à Pierre et aux Apôtres collectivement.

Si vrai­ment tout a été don­né à Pierre seul, ce que les autres peuvent avoir avec lui, ils ne peuvent l’a­voir que par lui. Si les Evêques avec Pierre ont une part au gou­ver­ne­ment uni­ver­sel, part que Pierre ne peut pas leur enle­ver, ou qui ajoute tant soit peu au pou­voir que Pierre pos­sède seul, Pierre n’a plus pou­voir à lui seul. Qu’on ne parle pas de mys­tère ! La contra­dic­tion est fla­grante. Pierre dans ce cas n’a plus que la plus grande par­tie du pou­voir, ce qui est condam­né par Vatican I : « Si quel­qu’un dit que le Pontife romain n’a que les « potiores partes » et non toute la plé­ni­tude du pou­voir suprême, qu’il soit anathème. »

Après Pierre on s’at­taque à la Curie, qu’on consi­dère comme le secré­ta­riat du Pape, alors qu’elle est la par­tie la plus noble de l’Eglise par­ti­cu­lière de Rome, Eglise dont la foi est indé­fec­tible et qui est Mère et Maîtresse de toutes les Eglises. C’est vers elle que tous les regards des Pères doivent être tour­nés, c’est chez elle qu’ils sont cer­tains de trou­ver la véri­té. Hélas, pour­quoi faut-​il que l’Eglise Maîtresse de Vérité se taise ou peu s’en faut ? D’où la lumière nous viendra-​t-​elle si les Pères conci­liaires de l’Eglise de Rome sont muets ? D’autre part inter­ca­ler entre l’Evêque de Rome et son Eglise le corps épis­co­pal de l’Eglise uni­ver­selle d’une manière ins­ti­tu­tion­nelle revien­drait à enle­ver à l’Eglise de Rome son titre de Mère et Maîtresse de toutes les Eglises. Ceci ne veut nul­le­ment contre­dire la pos­si­bi­li­té pour le Souverain Pontife de consul­ter plus fré­quem­ment les Evêques et de modi­fier, s’il le juge bon, cer­taines moda­li­tés ou struc­tures de la Curie.

Mais le des­sein de ceux qui veulent créer une ins­ti­tu­tion juri­dique nou­velle confor­mé­ment à une col­lé­gia­li­té qui serait sans cesse en exer­cice, pour­rait bien être de faire de cette nou­velle ins­ti­tu­tion le corps élec­to­ral du Souverain Pontife. Or, il est incon­ce­vable que le Pape ne soit pas élu par son cler­gé, étant don­né qu’il doit d’a­bord être Evêque de Rome pour deve­nir le Successeur de Pierre.

La Vierge Marie

C’est avec une impu­dence incroyable, en dépit du désir expli­cite du Saint-​Père, que le sché­ma pro­po­sé sup­prime le titre de Marie Mère de l’Eglise ; les œcu­mé­nistes regrettent que la Vierge Marie y soit nom­mée Médiatrice. On peut espé­rer cepen­dant que la dévo­tion des Pères à Marie réta­bli­ra l’hon­neur que le Concile doit à la Vierge Marie, en la pro­cla­mant solen­nel­le­ment Mère de l’Eglise et en consa­crant le monde à Son Coeur Immaculé.

L’Eucharistie

Au sujet de l’Eucharistie, bien que ce sujet n’ait pas été trai­té ex pro­fes­sa, on aura remar­qué deux allu­sions qui tendent à dimi­nuer l’es­time de la pré­sence réelle de Notre-​Seigneur. On met l’Ecriture et l’Eucharistie sur un pied d’é­ga­li­té en fin du sché­ma de l’Ecriture Sainte. Comment ne pas pen­ser à tous ces évan­giles qui désor­mais ont rem­pla­cé l’Eucharistie sur les autels prin­ci­paux de nos Eglises. D’autre part on dit des pro­tes­tants qu’ils n’ont pas « la pleine réa­li­té de l’Eucharistie » ! De quelle Eucharistie s’agit-​il ? Certainement pas d’une Eucharistie catho­lique, car la pré­sence réelle est ou n’est pas !…

La Révélation

Dans tous les sché­mas de la Révélation, on cherche à mini­mi­ser la valeur de la Tradition au pro­fit de l’Ecriture. On reproche exa­gé­ré­ment aux fidèles et aux prêtres de ne pas avoir une assez grande dévo­tion à la Sainte-​Ecriture. En effet l’Ecriture a été des­ti­née à la com­mu­nau­té du peuple de Dieu dans ses chefs et non pré­ci­sé­ment à chaque indi­vi­du iso­lé­ment, comme le pré­tendent les pro­tes­tants. C’est pour­quoi l’Eglise, comme une Mère, donne le lait de la doc­trine à ses enfants en fai­sant une heu­reuse pré­sen­ta­tion de l’Ecriture dans la Liturgie, dans le caté­chisme, dans l’ho­mé­lie du Dimanche. Combien il est dans l’ordre de la nature que nous ayons des per­sonnes auto­ri­sées pour nous ensei­gner, pour nous pré­sen­ter l’Ecriture. C’est ce que Notre-​Seigneur a vou­lu. Nous n’a­vons rien à emprun­ter aux pro­tes­tants dont l’his­toire a suf­fi­sam­ment prou­vé que l’Ecriture a elle seule ne peut ni main­te­nir l’u­ni­té ni pré­ser­ver de l’erreur.

La Vérité de l’Eglise

La Vérité de l’Eglise a évi­dem­ment des consé­quences qui gênent les pro­tes­tants et hélas aus­si un cer­tain nombre de catho­liques imbus de libé­ra­lisme. Désormais le nou­veau dogme qui pren­dra la place de celui de la Vérité de l’Eglise sera la digni­té de la per­sonne humaine et le bien suprême de la liber­té : deux notions qu’on évite de défi­nir clai­re­ment. D’où il suit, d’a­près nos nova­teurs, que la liber­té de mani­fes­ter publi­que­ment la reli­gion de sa conscience devient un droit strict de toute per­sonne humaine qu’au­cune per­sonne au monde ne peut inter­dire. Que la reli­gion soit vraie ou non, qu’elle entraîne à sa suite des ver­tus ou des vices, peu leur importe. La seule limite sera un bien com­mun qu’on se garde bien de défi­nir !… Il devien­drait donc néces­saire de révi­ser les accords entre le Vatican et cer­taines nations qui accordent très jus­te­ment d’ailleurs un sta­tut pré­fé­ren­tiel à la reli­gion catho­lique. L’Etat devrait être neutre en matière de reli­gion. Bien des consti­tu­tions d’Etat seraient à révi­ser non seule­ment dans les Etats de reli­gion catho­lique. Et ont-​ils son­gé, ces nou­veaux légis­la­teurs de la nature humaine, que le Pape est lui aus­si chef d’Etat !… L’invitera-​t-​on à laï­ci­ser le Vatican ? Il s’en­sui­vrait que les catho­liques n’au­raient plus le droit de tra­vailler à éta­blir ou à réta­blir un Etat catho­lique. Ils auraient le devoir de main­te­nir l’indifférentisme reli­gieux de l’Etat. Pie IX a appe­lé cela « du délire » à la suite de Grégoire XVI et encore une « liber­té de per­di­tion » (Quanta Cura.Saec. 1864).

Léon XIII a fait sur ce sujet une ency­clique admi­rable « ». Mais tout cela était pour leur temps et non pour mil neuf cent soixante-quatre !

La liber­té telle qu’elle est dési­rée par ceux qui en font un bien abso­lu est chi­mé­rique. S’il est vrai qu’elle est sou­vent res­treinte dans l’ordre moral, com­bien plus dans l’ordre d’un choix intel­lec­tuel. Dieu a admi­ra­ble­ment pour­vu aux défi­ciences de la nature humaine par les familles dont ils nous a entou­rées : la famille qui nous a don­né le jour et doit nous édu­quer ; la patrie dont les diri­geants doivent faci­li­ter le déve­lop­pe­ment nor­mal des familles vers la per­fec­tion maté­rielle, morale et spi­ri­tuelle ; l’Eglise par ses dio­cèses dont l’Evêque est le Père, et dont les paroisses forment autant de cel­lules reli­gieuses où les âmes naissent à la vie divine et s’a­li­mentent à cette vie par les sacre­ments. Définir la liber­té par l’ab­sence de coac­tion c’est détruire toutes les auto­ri­tés pla­cées par Dieu au sein de ces familles pour faci­li­ter un bon usage de la liber­té qui nous a été don­née pour recher­cher spon­ta­né­ment le Bien et éven­tuel­le­ment pour y sup­pléer comme c’est le cas pour les enfants ou assimilés.

La Vérité de l’Eglise est la rai­son d’être de son zèle à évan­gé­li­ser, de son pro­sé­ly­tisme, et par consé­quent la rai­son pro­fonde des voca­tions mis­sion­naires, des voca­tions sacer­do­tales et reli­gieuses qui demandent géné­ro­si­té, sacri­fice, per­sé­vé­rance dans les afflic­tions et les croix.

Ce zèle, ce feu qui veut embra­ser le monde est gênant pour les pro­tes­tants. On fera un sché­ma sur l’Eglise dans le monde qui évi­te­ra soi­gneu­se­ment de par­ler d’é­van­gé­li­sa­tion. Toute la cité ter­restre pour­ra se construire sans qu’il soit ques­tion des prêtres, des reli­gieux ou reli­gieuses, des sacre­ments, du Sacrifice de la Messe, des ins­ti­tu­tions catho­liques : écoles, œuvres spi­ri­tuelles et cor­po­relles de charité !…

Dans cet esprit un sché­ma sur les Missions devient bien dif­fi­cile à faire. Les nova­teurs pensent-​ils de cette façon rem­plir les sémi­naires et les novi­ciats ? La Vérité de l’Eglise est encore la rai­son d’être des écoles catho­liques. Avec le nou­veau dogme on insi­nue qu’il vau­drait mieux fusion­ner avec d’autres écoles pour­vu que celles-​ci observent le droit natu­rel (sic). Evidemment il n’est plus ques­tion de Frères ou de Soeurs ensei­gnants !… Et l’Encyclique admi­rable de Pie XI sur l’é­du­ca­tion de la jeu­nesse c’é­tait pour mil neuf cent vingt-​neuf, et non pour mil neuf cent soixante-quatre !…

La doctrine sociale de l’Eglise

La doc­trine sociale de l’Eglise, elle aus­si gêne l’oe­cu­mé­nisme. C’est pour­quoi on nous dira « que la dis­tri­bu­tion de la pro­prié­té est lais­sée à la sagesse des hommes et aux ins­ti­tu­tions des peuples, étant don­né qu’au­cune par­tie de la terre et qu’au­cun bien n’a été don­né par Dieu à un homme en par­ti­cu­lier ». Ainsi la doc­trine encore affir­mée par Jean XXIII de la pro­prié­té pri­vée comme droit essen­tiel à la nature humaine n’au­rait son fon­de­ment que dans un droit posi­tif ! La lutte des classes, des nations serait néces­saire au pro­grès, et à l’é­vo­lu­tion conti­nuelle des struc­tures sociales. Le bien com­mun serait une notion qui est en conti­nuelle évo­lu­tion et « per­sonne n’é­tant uni­ver­sel, per­sonne n’au­rait une vision com­plète du bien com­mun » dont on donne cepen­dant une nou­velle défi­ni­tion : « la liber­té et la plé­ni­tude de la vie humaine ».

Que deviennent tous les ensei­gne­ments des Papes sur la doc­trine sociale de l’Eglise : « Rerum nova­rum », « Quadragesimo anno », « Pacem in ter­ris » ? Nous sommes en mil neuf cent soixante-​quatre. Mais alors qu’on veuille bien nous dire ce que devien­dront les ensei­gne­ments de mil neuf cent soixante-​quatre en mil neuf cent soixante-quatorze…

Ces exemples suf­fisent ample­ment à prou­ver que les com­mis­sions ont une majo­ri­té de membres imbus d’un oecu­mé­nisme qui non seule­ment n’est plus catho­lique selon leur propre affir­ma­tion mais res­semble étran­ge­ment au moder­nisme condam­né par saint Pie X et dont le Pape Paul VI nous affirme dans son Encyclique « Ecclesiam suam » qu’il en constate la revi­vis­cence. Mais voi­ci que la presse libé­rale s’est empa­rée de ces thèses avant qu’elles soient pro­po­sées, depuis qu’elles sont pas­sées dans les sché­mas et sur­tout depuis que cer­taines de ces thèses, appa­rem­ment les mêmes que les pre­mières ont eu une majo­ri­té impor­tante dans la salle conci­liaire. La vic­toire est obte­nue, la voie est ouverte pour tous les dia­logues, c’est-​à-​dire pour eux à toutes les com­pro­mis­sions. Enfin finie la « papo­lâ­trie » et le régime monar­chique de l’Eglise, finis le Saint-​Office et l’Index, les consciences elles aus­si enfin libé­rées, etc…

Que devons-​nous faire devant ce déchaînement, devant cette tempête ?

1. Garder indé­fec­tible notre foi, notre atta­che­ment à ce que l’Eglise nous a tou­jours ensei­gné, ne pas nous émou­voir, ni nous décou­ra­ger. Notre-​Seigneur met à l’é­preuve notre foi, comme il l’a fait pour les Apôtres, comme elle a été éprou­vée chez Abraham. Il faut pour cela que nous ayons vrai­ment l’im­pres­sion que nous allons périr. Ainsi la Victoire de la Vérité sera vrai­ment celle de Dieu et non la nôtre.

2. Etre objec­tif. Reconnaître les aspects posi­tifs qui se mani­festent dans les dési­rs des Pères conci­liaires, dési­rs qui mal­heu­reu­se­ment et comme à leur insu ont été uti­li­sés pour éta­blir des textes juri­diques qui servent à des thèses aux­quelles la plu­part des Pères eux-​mêmes n’ont pas son­gé.
Ces dési­rs on peut essayer de les défi­nir comme suit : Désir pro­fond de col­la­bo­ra­tion plus grande pour une plus grande effi­ca­ci­té de l’a­pos­to­lat : col­la­bo­ra­tion entre pas­teurs et col­la­bo­ra­tion avec le Pasteur Suprême. Qui peut condam­ner un sem­blable désir ?

Désir de mani­fes­ter aux frères sépa­rés et au monde entier leur grande cha­ri­té afin que tous viennent à Notre-​Seigneur et à Son Eglise.

Désir de don­ner à l’Eglise une plus grande sim­pli­ci­té, dans sa Liturgie, dans le com­por­te­ment habi­tuel des pas­teurs et en par­ti­cu­lier des évêques, dans une for­ma­tion des clercs qui les pré­parent plus direc­te­ment au minis­tère pas­to­ral. Tendance moti­vée par la crainte de ne plus être écou­té ni com­pris par l’en­semble du peuple fidèle.

Ces dési­rs légi­times et si oppor­tuns pou­vaient par­fai­te­ment se mani­fes­ter dans d’ad­mi­rables textes et orien­ta­tions adap­tés à notre temps sans la col­lé­gia­li­té mal fon­dée et mal défi­nie ; sans la liber­té reli­gieuse fausse ; sans la décla­ra­tion sur les Juifs inop­por­tune ; sans un sem­blant de mise en échec de l’au­to­ri­té du Pape en refu­sant le titre de Mère de l’Eglise à la Vierge Marie et sans calom­nier la Curie romaine.

Ce ne sont pas les Pères du Concile dans leur ensemble qui ont dési­ré ces textes tels qu’ils ont été rédi­gés, selon une doc­trine nou­velle, mais bien un groupe de Pères et de per­iti qui ont pro­fi­té des dési­rs très légi­times des Pères pour faire pas­ser leurs doctrines.

Les sché­mas, grâce à Dieu, ne sont pas encore rédi­gés dans la forme défi­ni­tive. Le Pape ne les a pas encore approu­vés en séance publique. D’ailleurs le Concile a affir­mé ne vou­loir défi­nir aucun dogme nou­veau, mais être un Concile pas­to­ral et œcu­mé­nique. L’Eglise de Rome seule indé­fec­tible par­mi toutes les Eglises par­ti­cu­lières demeure ferme dans la foi : les Cardinaux dans leur majo­ri­té n’ap­prouvent pas ces nou­velles thèses. Les Pères conci­liaires qui ont une tâche impor­tante dans l’Eglise romaine, ain­si que la plu­part sinon la presque tota­li­té des théo­lo­giens romains ne se rangent pas du côté des nova­teurs. Ceci est capi­tal, car c’est en cette Eglise de Rome Maîtresse de Vérité que doivent s’u­nir les fidèles du monde entier, c’est saint Irénée qui l’af­fir­mait déjà.

3. Affirmer notre foi publi­que­ment sans défaillance : dans la presse, dans nos conver­sa­tions, dans nos cor­res­pon­dances ; et être prêts à obéir au Pape, lui demeu­rant indé­fec­ti­ble­ment attachés.

4. Prier et faire péni­tence. Prier la Vierge Marie, Mère de l’Eglise, car Elle est au cœur de tous ces débats et Elle a tou­jours vain­cu les héré­sies. C’est en Elle que les Pères conci­liaires se retrou­ve­ront una­nimes comme des enfants autour de leur Mère. C’est Elle qui veille sur le Successeur de Pierre et qui fera en sorte que Pierre soit tou­jours celui qui confirme ses frères dans la foi, dans la foi qui fut celle des Apôtres et de Pierre en par­ti­cu­lier et de tous ses Successeurs.

Il faut faire péni­tence pour méri­ter le secours de la grâce de Notre-​Seigneur ; péni­tence dans l’ac­com­plis­se­ment du devoir d’é­tat sans défaillance, sans aban­don, sans décou­ra­ge­ment, mal­gré l’am­biance infer­nale de licence, d’im­pu­di­ci­té, de mépris de l’au­to­ri­té, d’ir­res­pect envers soi-​même et envers le prochain.

Ayons confiance, Dieu est tout puis­sant et II a don­né à Notre-​Seigneur tout pou­voir au ciel et sur la terre. Cette toute puis­sance serait-​elle moindre en mil neuf cent soixante-​quatre qu’en mil huit cent soixante-​dix au der­nier Concile et dans tous les autres Conciles ? Notre-​Seigneur n’a­ban­don­ne­ra pas les pro­messes de per­pé­tui­té qu’il a faites à la Sainte-​Eglise catho­lique et romaine.

« Confidite, ego sum, nolite timere » (Marc, VI, 50)

Ô Marie, Mère de l’Eglise, montrez-​vous notre Mère.

Le 11 octobre 1964, en la Fête de la Maternité de la Vierge Marie.

+ Marcel Lefebvre

Note complémentaire du 5 juin 1970

De ce texte nous n’a­vons rien modi­fié et nous pen­sons qu’il nous faut aujourd’­hui réflé­chir par­ti­cu­liè­re­ment sur la réa­li­té qu’ex­pri­mé le titre : on ne peut, en effet, nier que dans tous les domaines s’est opé­ré dans l’Eglise un dan­ge­reux glis­se­ment vers le protestantisme :

— Le plus grave est celui qui concerne la foi par la rédac­tion des nou­veaux caté­chismes, depuis celui de Hollande jus­qu’au fonds com­mun de la nou­velle caté­chèse ita­lienne, en pas­sant par celui de France, d’Allemagne et spé­cia­le­ment l’in­vrai­sem­blable caté­chisme cana­dien. Tous se res­sentent de la doc­trine qui nous a été sou­mise dans le pre­mier sché­ma de « l’Eglise dans le monde », qui, il faut le dire, n’est pas catho­lique. La foi, la Parole de Dieu, l’Esprit, le Peuple de Dieu sont expli­qués à la manière moder­niste et pro­tes­tante, c’est-​à-​dire ratio­na­liste. La Révélation est rem­pla­cée par la conscience qui sous le souffle de l’Esprit s’ex­prime par le Prophétisme. Ce pro­phé­tisme qui appar­tient à tout le peuple de Dieu s’ex­prime par­ti­cu­liè­re­ment dans la Liturgie de la Parole. Le bap­tême et les sacre­ments sont plus des expres­sions de la Foi que causes de la grâce et des ver­tus. Mais nous n’en fini­rions pas si nous vou­lions signa­ler tous les dan­gers que portent en eux tous ces caté­chismes, qui tous se réfèrent à Vatican II Et certes, on peut trou­ver dans le Concile et par­ti­cu­liè­re­ment dans le docu­ment « Gaudium et Spes » des phrases équi­voques et tout un esprit qui est issu du pre­mier schéma.

— Après le magis­tère, c’est le minis­tère sacer­do­tal qui lui aus­si est attri­bué à tout le Peuple de Dieu. C’est en ver­tu de ce minis­tère que le Peuple de Dieu consti­tue l’Assemblée Eucharistique et accom­plit le culte com­mu­nau­taire dont le prêtre est le Président et bien­tôt le délé­gué élu. Son carac­tère sacer­do­tal et son céli­bat n’ont plus de rai­son d’être. On ne peut nier que les réformes litur­giques prêtent leur concours à cette orien­ta­tion. Tous les com­men­taires de ces réformes s’ex­priment à la manière pro­tes­tante en mini­mi­sant le rôle du prêtre, la réa­li­té du Sacrifice et la pré­sence réelle et per­ma­nente de Notre-​Seigneur dans l’Eucharistie.

— Enfin le gou­ver­ne­ment atta­ché par Notre-​Seigneur au Sacerdoce devient le pou­voir royal du Peuple de Dieu, c’est-​à-​dire la « démo­cra­ti­sa­tion » de l’au­to­ri­té dans l’Eglise par la Collégialité enten­due à la manière du Cardinal Suenens, par les Synodes natio­naux dans les­quels toutes les ins­ti­tu­tions de l’Eglise sont sou­mises aux votes du Peuple de Dieu, pro­phète, prêtre et roi. Ainsi dans les trois pou­voirs confiés au Sacerdoce par Notre-​Seigneur, s’in­tro­duit le virus pro­tes­tant, ratio­na­liste, natu­ra­liste et libé­ral. Ces pou­voirs des­ti­nés à divi­ni­ser et à huma­ni­ser les per­sonnes recréées à l’Image de Dieu par Notre-​Seigneur, minés par le virus du ratio­na­lisme déshu­ma­nisent et livrent les per­sonnes et les Sociétés à tous les vices de l’hu­ma­ni­té déchue.

Nous devons donc à tout prix lut­ter pour la sau­ve­garde du Sacerdoce tel que Notre-​Seigneur l’a ins­ti­tué, dans l’in­té­gri­té de son magis­tère, de son minis­tère et de son gou­ver­ne­ment. Nous devons ensei­gner la foi de tou­jours, ado­rer l’Eucharistie et véné­rer le Saint-​Sacrifice de la Messe comme l’en­seignent l’Ecriture et la Tradition, res­pec­ter la per­sonne de nos prêtres, de nos évêques et du Vicaire de Jésus-​Christ parce qu’ils portent en eux le Sacerdoce et la Mission de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ et non parce qu’ils sont délé­gués du Peuple de Dieu. Les Synodes natio­naux se pré­parent après celui de Hollande et de Copenhague. S’ils ont les mêmes effets, il y aura bien­tôt autant de nou­velles sectes pro­tes­tantes. Nous en sommes aver­tis par l’op­po­si­tion des conclu­sions de ces Synodes aux direc­tives du Saint-​Siège. L’heure est très grave. Le choix qui s’im­pose aux Hollandais et aux Danois fidèles risque de s’im­po­ser demain pour nous. Déjà il s’im­pose pour les caté­chismes et pour cer­taines formes du culte litur­gique, pour les orien­ta­tions de cer­tains Evêques ou groupes d’Evêques contraires à celles du Successeur de Pierre, par exemple au sujet de la morale fami­liale et du céli­bat sacer­do­tal.

Rappelons que Pierre a la charge de tous les Pasteurs et de tous les agneaux et qu’en cas de contra­dic­tion entre la foi de notre Pasteur et celle de Pierre, nous n’a­vons pas à hési­ter, nous devons gar­der celle de Pierre. Pierre nous a mis en garde contre le caté­chisme hol­lan­dais et donc contre tous les nou­veaux caté­chismes qui en sont plus ou moins issus. Pierre nous a dic­té la morale fami­liale. Pierre nous a affir­mé son Credo. Pierre nous a pres­crit le main­tien du céli­bat sacer­do­tal. Nos Pasteurs n’ont pas le droit de mini­mi­ser ces ensei­gne­ments du Pasteur des Pasteurs.

Rappelons aus­si que des auto­ri­sa­tions accor­dées dans le domaine de la Liturgie ne signi­fient pas des obli­ga­tions : ain­si en est-​il de la Messe face au peuple, de la concé­lé­bra­tion, de la com­mu­nion sous les deux espèces, de la com­mu­nion debout, de la récep­tion de la Sainte-​Eucharistie dans la main.

Cette atti­tude de vigi­lance est ren­due néces­saire par tous les scan­dales dont nous sommes les témoins dans l’Eglise elle-​même. Nous ne pou­vons nier les faits, les écrits, les dis­cours, qui tendent à l’as­ser­vis­se­ment de l’Eglise de Rome et à son anéan­tis­se­ment comme Mère et Maîtresse de toutes les Eglises et qui tendent à faire de nous des pro­tes­tants. Résister à ces scan­dales, c’est vivre sa foi, la gar­der pure de toute conta­gion, gar­der la grâce dans nos âmes ; ne pas résis­ter c’est se lais­ser len­te­ment mais sûre­ment intoxi­quer et deve­nir pro­tes­tants inconsciemment.

En la fête du Sacré-​Cœur de Jésus, Rome, le 5 juin 1970.

Notes de bas de page

  1. I Cor., IX, 16[]

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.