Pour le meilleur et pour le pire

Les évènements qu’ont traversé les jésuites sont bien à leur image : hors normes.

La Compagnie de Jésus, reconnue par Rome en 1540, a dès le début connu une ascension fulgurante tant par le nombre de ses membres que par son influence : ce fut un « siècle d’or » jusqu’en 1640.

La période dorée (1540-1640)

En 1556, à la mort de saint Ignace, la société compte mille membres, ce qui est déjà un exploit. Cent ans plus tard, ils étaient 15 000 avec 550 fondations. Les jésuites, surnom qui leur fut rapidement attribué puisqu’il existe dès 1545, ont fait des jaloux dans le clergé car ils étaient partout, et se plaçaient surtout au plus près du pouvoir. Ils étaient ainsi devenus les confesseurs des souverains catholiques, prenant le relai des dominicains en France, tel le père Lachaise qui a donné le nom du grand cimetière parisien. Par l’éducation des élites, ils touchent tous les décideurs de l’époque. Un collège est ouvert à Rome dès 1551 et l’année suivante plus de 10 autres sont construits, si bien qu’en 1749 ils en auront créé 649, encadrés par 15 000 professeurs membres de la Compagnie. Les jésuites sont également puissants par leur rayonnement mondial, car ils ont été dès le début des missionnaires hors pairs, soit dans les terres récemment touchées par le protestantisme qu’ils ramènent à la foi, soit dans les nouveaux pays mis en valeur à l’époque grâce aux progrès de la navigation : Amérique, Indes, Afrique… Admirons un tableau un peu plus détaillé.

Le caractère propre de la Compagnie

L’organisation de cette société religieuse est basée sur les constitutions préparées par saint Ignace et restées inchangées jusqu’en 1965. La Compagnie de Jésus est dirigée par un supérieur général, dit couramment le général des Jésuites et surnommé le « pape noir », en raison de la couleur de sa soutane. En effet, comme tout jésuite, il ne doit pas se distinguer du clergé par son habit. Cet homme est élu à vie, nomme les supérieurs provinciaux et détient une sorte de pouvoir absolu sur ses membres. Seule instance qui le contrôle, la « congrégation générale » est une assemblée de supérieurs qui se réunit irrégulièrement, vérifie l’administration de l’institution et propose le nouveau supérieur général.

La devise de la compagnie « Pour une plus grande gloire de Dieu », résumée par ses initiales latines A.M.D.G., exprime un esprit de donation des religieux avec l’intention de servir de manière à la fois ambitieuse et très réaliste l’Église et le Pape. Les jésuites ont une très longue formation, exigeante à la fois au niveau intellectuel et pratique. Après deux ans de noviciat où il émet ses premiers vœux, le religieux doit ensuite enchaîner 3 ans de philosophie et de science, puis deux ans d’activité apostolique, suivis de 4 à 5 ans de théologie avant de recevoir le sacerdoce. Mais ce n’est pas terminé ! Après quelques années d’activité apostolique, chaque jésuite ajoute une année de formation spirituelle pour enfin faire sa profession religieuse définitive, caractérisée par l’ajout aux 3 vœux classiques du vœu d’obéissance au Pape. Ce dernier point, additionné à un esprit d’obéissance sans faille, fait de la compagnie une armée disciplinée d’une incomparable puissance aux mains des Souverains Pontifes. Par leur formation, leur sélection, leur esprit de don total, leur vertu et leur esprit de corps, ils feront des merveilles pour la plus grande gloire de l’Église. Les jésuites considèrent eux-mêmes que leur véritable âge d’or a débuté en 1581 par l’arrivée d’un nouveau jeune général de 37 ans, Claude Acquaviva, qui restera au pouvoir pendant 34 ans. Il imposera saint Thomas d’Aquin et Aristote dans les études, répandra les Exercices spirituels hors de la Compagnie, ordonnera des caractères très spécifiques comme le rapport entre la grâce et la liberté. Grâce à lui, les membres passent de 5000 en 1581 à plus de 13 000 en 1615.

La reconquête face aux protestants

Dès leur création, les prédicateurs jésuites sont envoyés dans toute l’Europe. Leur but : convaincre les âmes hésitantes, ou de reconvertir les âmes tombées dans l’hérésie, dans ces temps où le protestantisme se développe dans toute l’Europe. Ainsi, saint Pierre Canisius obtient de très nombreux succès dans tout l’empire germanique car des villes et des régions entières retournent en masse au catholicisme. Par leur formation, les jésuites ont réponse à toutes les objections de la religion prétendument réformée et ils proposent par leurs mœurs la véritable réforme de l’Église et surtout des hommes d’Église. Les théologiens de la Compagnie auront également un rôle capital dans la réalisation du Concile de Trente. Citons ainsi les très compétents pères Jacques Lainez, général de l’ordre, et Salmeron, qui œuvreront pour définir clairement et précisément la réponse catholique du mouvement dit de Contre-Réforme face aux errements proposés par les luthériens, calvinistes ou autres.

L’enseignement et la science

Très rapidement, les collèges jésuites vont se multiplier dans l’Europe et dans le monde, attirant l’élite par une éducation laïque, au sens où les élèves ne sont pas destinés à la carrière ecclésiastique. Leur première maison de formation est fondée en 1548 à Messine, en Sicile, et 8 ans plus tard, à la mort du fondateur saint Ignace, les jésuites dirigent 45 collèges. En 1580, on peut en compter 14 en France alors qu’ils sont venus dans notre pays qu’en 1562. Vers 1740, outre les collèges, la société mène 24 universités et plus de 200 séminaires ou maisons d’étude. Leur méthode, assez stricte, est progressivement résumée en une charte dénommée le « ratio studiorum ». L’éducation jésuite insiste sur la culture générale et veut un cycle complet, en sciences ou dans les humanités, si bien qu’ils accompagnent le mouvement humaniste à leur manière, faisant souvent preuve d’avancées étonnantes pour leur époque. Ce mouvement d’éducation est mondial, on peut ainsi relater les universités américaines comme Georgetown aux États-Unis ou Cordoba en Argentine.

Au niveau scientifique, les jésuites sont des sommités qui font avancer la connaissance d’une manière spectaculaire. Par exemple, en astronomie, le père Scheiner découvre les taches solaires, le père Grassi s’oppose avec de lourds arguments à Galilée sur certaines découvertes. Ce dernier appréciera d’ailleurs le cardinal Jésuite saint Robert Bellarmin lors de son premier procès en 1616. Notons que les astronomes de la Compagnie s’opposent dès le début aux théories du chanoine Copernic et évolueront ensuite. Les Jésuites forment dans toutes les disciplines de véritables spécialistes, des mathématiques à l’histoire, de l’ethnologie à l’astronomie. Ceci est dû à leur formation qui cherche à lier foi et raison, en respectant la vision que proposait l’Église avant la crise protestante. Ils suivent donc Aristote dans la physique ou Cicéron dans le style, et cherchent à restaurer les grandeurs de l’antiquité sans son aspect païen. Cet élément pourra ensuite être quelquefois mal perçu, notamment dans la France à tendance janséniste du XVIIe.

Les missions

Commençons par relater l’aspect oublié mais si important des missions de campagne en Europe, également dénommées « missions intérieures ». Les jésuites y sont mis de côté dans l’histoire car d’autres ordres ont pu les mettre dans l’ombre, mais on ne peut que saluer l’efficacité, dans notre seul pays, d’un Julien Maunoir en Bretagne (1606-1683) ou d’un saint Jean François Régis (1597-1640) dans le Sud-Est. Au niveau international, les jésuites sont cependant imbattables car ils sont dès le début sur tous les continents. Même en Europe ils sont d’intrépides missionnaires, notamment dans l’Angleterre élisabéthaine où les pères jouent au chat et à la souris avec la police pour continuer à donner les sacrements. Ils offriront de nombreux martyrs, comme Edmond Campion, qui, après avoir été copieusement torturé à la tour de Londres et interrogé par la reine en personne, fut « pendu, traîné et équarri » en 1581. En Asie, si l’épopée de saint François Xavier est connue de tous, n’oublions pas ses successeurs : les martyrs japonais de Nagasaki, ou le méconnu saint Robert Nobili en Inde. N’oublions pas les prédicateurs de la Chine, avec Matteo Ricci, ce surdoué qui, arrivé dans ce pays en 1583, fut accueilli à la cour de l’empereur comme un grand savant et répandit la bonne nouvelle. N’oublions pas tous ces pionniers comme Alexandre de Rhodes qui a créé l’actuel alphabet vietnamien en 1623, les missionnaires Grueber et Dorville qui atteignent Lhassa, la capitale tibétaine, en 1661… Et tous les inconnus ! Sans les persécutions et le renfermement de ces pays, les semences de chrétientés déposées par ces héros auraient dû engendrer d’abondantes moissons d’âmes chrétiennes.

Les premiers missionnaires à aborder le Japon

En Amérique, si les dominicains et les franciscains étaient déjà actifs, les jésuites ont eu un rôle capital, spécialement en Amérique latine. Ils ont pu s’installer au Pérou dès 1566, et au Mexique en 1572. La compagnie a pu particulièrement se faire connaître par son système de « réductions » (reducere signifiant rassembler en latin) qui vise à sédentariser les groupes d’indiens sans qu’ils soient exploités, tout en assurant une vie commune qui les mène au salut. Le film « Mission » a pu créer une « légende dorée» des jésuites dans le monde moderne, mais leur travail fut une réalité qui a pu toucher les indiens Mojos, chiquitos et surtout guaranis, pour qui la première réduction a été créée en 1609. Au Brésil et au Paraguay, ces réductions vont subir la réprobation des autorités politiques et devoir fermer en 1767. En Amérique du Nord, les pères jésuites ont marqué durablement les tribus indiennes, notamment en Nouvelle France, et, fait souvent méconnu, les missionnaires continueront à constituer de véritables « réductions » encore au milieu du XIXe. La « conquête de l’Ouest » et la ruée vers l’or, avec l’arrivée de multiples aventuriers sans scrupules, va hélas déclencher les guerres indiennes et réduire à néant tous leurs efforts. En Afrique, l’apostolat des jésuites est moins connu, mais n’oublions pas la conversion des peuples du Congo ou des colonies portugaises, comme au Mozambique ou en Angola, dont l’actuelle capitale Luanda a bénéficié d’un collège dès 1574, soit à la même période que les premiers collèges français ! Enfin, une tentative de conversion fut tentée dans le royaume chrétien schismatique d’Éthiopie, sans succès.

L’apogée avant la dissolution (1640-1773)

Les jésuites s’attirent à force de nombreux ennemis, car la puissance multiplie les jaloux. Une mauvaise réputation leur est donnée suite à la publication mensongère en 1614 d’un ancien jésuite polonais qui a été chassé, et se venge en parlant des pseudos-secrets des jésuites et de leurs fourberies. En France, les milieux gallicans ne supportent pas leur soutien inconditionnel au Pape. Plusieurs controverses théoriques importantes vont opposer la Compagnie de Jésus aux XVIIe et XVIIIe. En premier lieu, face au clan janséniste et sa conception fataliste, les jésuites vont défendre la liberté humaine. Ils vont malheureusement aller trop loin par la théorie du jésuite Molina en 1588, qui restreint trop le rôle de la grâce. Rome condamnera cependant les jansénistes en 1713. Auparavant, Pascal reprochera aux jésuites leur laxisme moral dans ses Provinciales, si bien qu’ils ont eu une réputation de « casuistes », de confesseur trop coulant. Reconnaissons que Rome a dû condamner certaines propositions morales jésuites au XVIIe, mais ajoutons qu’ensuite Voltaire, qui, comme tous les « philosophes », passera son temps à détruire les jésuites dans ses écrits publics, leur a rendu un discret hommage dans ses lettres privées puisque ceux-ci l’ont formé dans leur collège parisien de Louis-le Grand. Il écrit ainsi : «…, est-ce par la satire ingénieuse des Lettres provinciales que l’on doit juger de leur morale ? C’est assurément par Bourdaloue…, par leurs missionnaires. Rien de plus contradictoire que d’accuser de morale relâchée des hommes qui mènent en Europe la vie la plus dure et qui vont chercher la mort au bout de l’Asie et de l’Amérique. » Voltaire avait un véritable culte pour ses anciens professeurs, surtout pour le père Porée, mais il ne fallait surtout pas que cela se sache.

Au XVIIIe, Le père Lavalette a porté un coup à la réputation de la Compagnie. Ce provincial de la Martinique avait fait de juteuses affaires maritimes puis fit faillite en 1760, la Compagnie refusant de payer ses dettes. Ce fut un magnifique prétexte pour la cour de Louis XV et tous les intrigants du parlement de Paris de supprimer en France la compagnie en 1762. En effet, depuis sa création en 1717, la Franc-Maçonnerie s’impose dans les cours européennes et veut écraser cette armée papale qui limite leur pouvoir. Les condamnations politiques se multiplient dans toute l’Europe jusqu’en 1773 où le Pape Clément XIV se sent obligé de supprimer la Compagnie, tant la pression est forte. Il y avait 23 000 jésuites, 700 collèges, 300 missions… Triste décision ! Beaucoup de pères deviendront séculiers, et accueilleront avec leur obéissance légendaire le décret du Pape à qui ils s’étaient comme consacrés. Ils feront en silence leur traversée du désert. La Russie et la Prusse profitent de l’occasion pour accueillir beaucoup de membres, qui répandent ainsi leur science dans ces pays non catholiques.

La reconstruction (1814-1880)

Suite à la fin de l’épopée napoléonienne et à la restauration des monarchies européennes, le pape Pie VII restaure officiellement la compagnie, avec quelques centaines de membres actifs. En forte croissance lors de la seconde moitié du XIXe, on compte en France 1514 pères Jésuites dirigeants 46 établissements en 1878. Ce n’est qu’un court répit car, en 1880 ils sont à nouveau bannis du pays, suite aux lois contre les congrégations religieuses de Jules Ferry. C’est à nouveau l’exil ! Les jésuites fondent notamment leur maison de formation à Jersey.

La série de lois de 1880, puis de 1901 à 1904 est une gigantesque chasse à « l’homme qui a fait des vœux », telle est la gloire des prétendus protecteurs des libertés fondamentales… Remarquons que l’activité de la Societas Jesu fut interdite légalement jusqu’en 1956 en Norvège, 1973 en Suisse, et l’est encore actuellement en Ecosse selon une loi de 1689 : heureusement que les protestants donnent des leçons de tolérance aux catholiques ! Les jésuites continuent alors leur travail en insistant sur les missions. Voilà l’épopée de cet ordre qui jusqu’à cette époque a sans cesse soutenu fidèlement le Saint Siège face à tout type d’adversités.

Les jésuites modernes

Après tous ces siècles de combat pour la foi et de vies vertueuses reconnues, il faut reconnaître que le ver va entrer dans le fruit. Après avoir été des modèles d’obéissance, les jésuites du XXe seront perçus comme l’ordre religieux à la pointe de la nouveauté, ayant évacué et combattu tout ce que leurs anciens ont défendu avec acharnement.

Un vent de modernisme va souffler sur l’Église fin XIXe. Et si la France connaît bien le prêtre apostat Alfred Loisy, qui y fut le chantre de cette hérésie destructrice, il est bon de ne pas méconnaître le père George Tyrrel, SJ. (1861-1909) qui suivit la même voie. Cet irlandais converti du calvinisme rejette la scolastique et affirme le plus pur modernisme condamné par saint Pie X : la philosophie est celle de l’action (Blondel) et non de l’être (saint Thomas d’Aquin), la foi est une expérience qu’il faut interpréter en terme d’évolution. Si Tyrrel est chassé de l’ordre et excommunié, il commence à marquer les esprits, surtout en France, où ce courant se développe d’une manière souterraine, et tout spécialement dans les maisons de formation jésuites. Ainsi, dans les années 20, voit le jour un groupe de jeunes jésuites français, La Pensée, dont les membres profitent de leurs loisirs pour parler des philosophes les plus progressistes de la compagnie. La tentative de leurs supérieurs de les séparer échoue dans les années 30. Le mal progresse si bien que dans les années 40 le Pape Pie XII en personne apprend les dégâts des nouvelles théories, qui viennent à rejeter entre autres le péché originel, la divinité de Jésus, la primauté du Pape. Deux encycliques ne seront alors pas de trop pour condamner explicitement les erreurs sans nommer les auteurs : Mediator Dei en 1947, sur la liturgie et surtout Humani Generis en 1950.

En coulisse de ces documents romains qui tentent de remettre de l’ordre, c’est toute une guerre de théologiens qui se déploie, où l’on voit la hiérarchie tenter de limiter l’explosion du cancer néo-moderniste. C’est ainsi que le trio jésuite des pères Daniélou, de l’institut Catholique de Paris, de Lubac, et Bouillard de Lyon (soit à la faculté, soit à Fourvière), sont attaqués par le dominicain thomiste Garrigou-Lagrange représentant l’autorité. Remarquons que ce n’est pas une guerre rangée des jésuites contre les dominicains, mais des supérieurs contre les jeunes novateurs, puisque les dominicains modernistes sont actifs, comme les pères Chenu et Congar. Quelques jésuites essaient de repousser la nouveauté, comme le père Charles Boyer, mais ce sera surtout la hiérarchie de la Compagnie, au début aveugle et impuissante, qui écartera pour un temps les dangereux hérésiarques par la force des encycliques papales. Pie XII fera un dernier discours musclé en 1957, à l’assemblée des supérieurs des jésuites, afin de les mettre en garde contre les déviations : Il mourut un an plus tard…

Il faut mettre à part le cas du célèbre père Pierre Teilhard de Chardin S.J., qui proposa en maints ouvrages la fusion du christianisme et de l’évolutionnisme. Ce paléontologue qui connaissait bien la Chine, reçut avec étonnement une sorte de placet de la part de sa hiérarchie pour en faire une référence tant philosophique que théologique. Pourtant, le nonce de Paris, qui n’était autre que Mgr Roncalli, futur Jean XXIII, avait dénoncé dans les années 40 les errements du théologien français. Plus tard, il sera mis de côté mais le mal sera fait et ses idées resteront une référence pour la jeunesse.

Le basculement officiel dans la praxis moderniste

Outre cette évolution vers la pensée moderniste, trois autres éléments vont intervenir pour faire basculer la Compagnie d’une position de défense de la pensée catholique à la révolution moderne en marche. Nommons tout d’abord, la convocation du Concile Vatican II en 1959 qui va ouvrir les vannes du changement, surtout après le « coup d’état » des novateurs des pays rhénans. Dès l’ouverture du concile en 1962, ils remettent totalement en cause les schémas prévus à l’origine et imposent leurs discussions. En second point, le nouveau « pape noir », nommé en 1965, Pedro Arrupe, est un novateur qui va faire cesser les coups de vis de la hiérarchie jésuite contre les modernes et va rapidement tout faire pour changer l’esprit de l’ordre de fond en comble. En troisième point, l’apparition de la Théologie de la Libération, qui est surtout une création des jésuites sud-américains, puissants et nombreux, et dont le virage « à gauche » va donner le ton à toute la compagnie.

Il n’est pas nécessaire de développer le thème du Concile Vatican II, si souvent abordé mais toujours à connaître par les bons livres de votre bibliothèque, cher lecteur. Notons simplement qu’aux pères déjà cités dans les paragraphes précédents, qui devinrent tous « experts » après leur exil des années 50, il faudrait ajouter notamment les jésuites allemands Karl Rahner et Augustin Bea. Le premier sera le plus efficace des destructeurs dans l’aula conciliaire, en tant que théologien officieux des évêques de langue allemande. Le père Congar avoua lui-même que son influence sur le concile fut « énorme. Le climat devint : Rahner le dit, donc c’est vrai ». Le puissant cardinal Bea devint un chantre de l’œcuménisme et s’opposa directement au cardinal Ottaviani sur ce sujet. L’américain John Courtnay Murray S.J., sera quant-à-lui un protagoniste essentiel du texte sur la liberté religieuse de 1965, Dignitatis humanae. Les jésuites ont donc été au cœur de la manœuvre de déviation au cours de Vatican II. Le père Pedro Arrupe, qui va remplacer le père Janssens en mai 1965, hérite d’une société de Jésus à son sommet au niveau statistique, avec 36 000 membres, contre 28 000 en 1946 : l’Église était donc bien en reconquête avant Vatican II ! Un quart des pères vivent alors en Amérique du Nord. Non seulement les chiffres vont fondre, mais surtout Arrupe va détruire l’esprit Jésuite conservateur, qui ne sera maintenu que par une minorité. Les Jésuites sont actuellement moins de 16 000 membres dans le monde.

Exemple de nouveauté, le général Arrupe édite en 1978 une lettre sur l’inculturation qui reflète sa pensée. Y est proposée une totale adaptation à la culture d’accueil. Ainsi, des danses traditionnelles sont introduites durant l’offertoire de la messe en Indonésie et des sacrifices de buffles lors de grandes cérémonies. Bref, on ne christianise pas des cultures locales, c’est le christianisme qui est étouffé dans les particularismes culturels. Quand Arrupe parle de conversion aux membres de sa société, c’est pour être des agents du changement pour se convertir contre la société de consommation et tous ceux qui s’enrichissent injustement. En Amérique latine, il pousse la Compagnie à prendre sa part dans la lutte sociale et à s’engager en faveur des pauvres, il sera donc un soutien sans faille à la Théologie de la Libération. Paul VI a essayé en vain de limiter cette désagrégation. Jean-Paul II, qui connaissait les conséquences du marxisme, le désavouera presque officiellement, et cherchera à redresser la compagnie suite à l’AVC qui mettra Arrupe en incapacité de continuer ses fonctions. Le pape polonais enverra alors un délégué qui aura plein pouvoir sur la Compagnie, contre l’habitude des jésuites, l’italien Paolo Dezza. Mais celui-ci ne parviendra pas à réussir à ramener la minorité des jésuites conservateurs au pouvoir.

Le père Malachi Martin, un jésuite qui se présente comme assez traditionnel, parle avec délice d’une discrète réunion rassemblant les plus hauts chefs du Vatican, ayant eu lieu au printemps 1981, où Jean-Paul II a failli prendre la décision de la dissolution de la Compagnie, réitérant l’acte de 1773, mais pour des motifs très différents. Les jésuites avaient comme allié le Cardinal Casaroli, secrétaire d’État, c’est-à-dire le ministre des affaires étrangères du Vatican. Celui-ci rappela avec insistance au Pape l’accord dit de Metz, signé avec les soviétiques juste avant Vatican II, de ne pas les condamner. La Compagnie ne fut finalement que menacée par le Souverain Pontife. Le 13 mai, soit 3 semaines après cette conférence secrète, Ali Agça tira sur Jean-Paul II, qui fut dirigé « par erreur » vers l’hôpital public plutôt que son unité hospitalière réservée, et qui reçut une transfusion sanguine infectée, ce qui lui provoqua en outre une hépatite grave. On ne sut jamais officiellement tous les dessous de cette affaire où tout semblait réuni pour se débarrasser rapidement d’un pape gênant et politiquement opposé à l’Est. Une fois remis, le pape fit un voyage mémorable au Nicaragua, en vue de restaurer la discipline des Jésuites dont certains étaient des ministres du gouvernement. Ce fut un fiasco, le pire de tous les voyages jamais entrepris par le pontife polonais, qui fut comme étouffé par la propagande sandiniste.

Depuis, les jésuites ont continué leur ligne révolutionnaire, même si Jean-Paul II et Benoit XVI avaient écarté la théologie de la Libération. Depuis le Pape François, cette dernière ligne a non seulement retrouvé son rang dans l’Église, mais elle est encouragée au nom de « l’option préférentielle pour les pauvres » qui a été théorisée durant Vatican II. Rappelons que le Pape François est personnellement pour la « théologie du peuple », une sorte de croisement de la Théologie de la libération et de la doctrine sociale de l’Église assaisonné d’une forte sauce péroniste. Le dernier Pape étant Jésuite, la Compagnie est revenue au centre de l’Église et sa revue, la Civiltà Cattolica est une voix incontournable. L’actuel supérieur général des Jésuites est le vénézuélien Arturo Soza. Il a été élu en 2016 et, en tant que sud-américain, ne va pas changer la tendance favorisant le marxisme dans la Compagnie de Jésus.

En France, même si les jésuites sont peu nombreux, à tel point que La Croix a écrit en 2017 qu’ils risquaient de disparaître et que la Province de France a fusionné avec la Belgique francophone, ils sont puissants par leur influence. Ils rayonnent par leurs centres spirituels et les fameux Exercices, mais surtout par leur apostolat intellectuel. Ils ont fondé en 1974 le Centre Sèvres, qui abrite les facultés jésuites parisiennes. Le père Gaël Giraud, économiste de renom connu pour sa radicalité écologique, clairement situé à gauche et président d’honneur de l’institut Rousseau, a pu par exemple y soutenir sa thèse. Leur revue Études compte 9000 abonnés, le Ceras (Centre de recherche et d’actions sociales) possède sa propre revue Projet. Enfin, les Jésuites doivent désormais travailler avec d’autres, comme le montre le très récent Centre Teilhard de Chardin, qui ouvre cette année à Saclay, en lien avec les évêques d’Île-de-France. Il existe également un Service Jésuite des Réfugiés, le JRS. Les jésuites de la haute hiérarchie de l’Église sont plus que jamais dangereux. Une des dernières trouvailles d’un des leurs, tout de même évêque de Luxembourg, est de remettre en cause la morale de l’Église, qui refuse le mariage des homosexuels, sous prétexte que cela ne correspond plus à la sociologie actuelle… Voilà tout-à-fait leur mentalité : évacuer la doctrine de toujours, basée ici sur des phrases explicites de Saint Paul, par une opinion sociologique à la mode.

Pauvre Saint Ignace ! Il doit se retourner dans sa tombe. Lui qui a fondé un ordre pour défendre l’Église de toujours, spécialement efficace face aux protestants et aux idolâtries païennes, il voit le but de son œuvre totalement inversé.

Source : L’Hermine n° 63

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