Saint Bonaventure

La dernière communion de saint Bonaventure, par José Juarez

Frère Mineur, car­di­nal et évêque, Docteur de l’Église (1221–1274)

Fête le 14 juillet.

Jean de Fidanza, si célèbre dans l’Eglise sous le nom de saint Bonaventure, naquit à Bagnorea, en Toscane, en 1221.

L’enfant entrait à peine dans sa qua­trième année, lorsqu’il fut atta­qué d’un mal si dan­ge­reux que les méde­cins per­dirent bien­tôt tout espoir. Sa mère réso­lut de le sau­ver en obte­nant un miracle. Saint François par­cou­rait alors les cam­pagnes de l’Ombrie, semant les pro­diges sous ses pas ; elle cou­rut se jeter à ses pieds. Implorant avec larmes la gué­ri­son de son fils, elle pro­mit en retour de le consa­crer à Dieu dans l’Ordre que le Poverello ache­vait de fon­der. Celui-​ci prit l’enfant dans ses bras, le gué­rit, et, entre­voyant les mys­térieuses des­ti­nées qui lui étaient réser­vées dans l’Eglise, il s’écria : « O buo­na ven­tu­ra ! Oh ! la bonne ren­contre ! » D’où le nom de Bonaventure, qui resta.

Quand l’enfant fut en âge de le com­prendre, sa mère lui révé­la le vœu qu’elle avait fait. A cette nou­velle, il tres­saillit de joie. Mais avant de lui per­mettre l’entrée du couvent, on l’envoya dans les plus célèbres Universités d’Italie. Son humi­li­té et son inno­cence n’y souf­frirent aucune atteinte, mal­gré de réels dangers.

Dans l’Ordre des Frères Mineurs.

Cependant Bonaventure avait atteint sa dix-​septième année. Le moment était venu de quit­ter la vie facile du siècle pour l’austé­rité du cloître. Il le fit sans peine. Il entra dans l’Ordre des Frères Mineurs. Son novi­ciat se pas­sa dans une fer­veur crois­sante, et la pro­fes­sion com­bla tous ses vœux.

Ses supé­rieurs remar­quèrent bien­tôt les heu­reuses dis­po­si­tions et les qua­li­tés émi­nentes du jeune pro­fès. Aussi ils se déter­mi­nèrent, pro­ba­ble­ment vers 1242, à l’envoyer à l’Université de Paris, où il fut confié aux soins du célèbre Alexandre de Halès, le « Docteur irré­fragable ». Celui-​ci recon­nut sur-​le-​champ l’innocence qui resplen­dissait dans son dis­ciple. « C’est un can­dide Israélite, disait-​il, qui semble n’avoir pas même été souillé de la tache originelle. »

C’est à cette même époque qu’il faut faire remon­ter l’arrivée aus­si de saint Thomas d’Aquin aux écoles de Paris, car il se lia bien­tôt avec Bonaventure d’une étroite ami­tié, qui sem­bla faire revivre celle de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze à Athènes.

Tous deux cou­raient plus qu’ils ne mar­chaient dans la car­rière des sciences et de la ver­tu. Bonaventure pas­sa sans inter­rup­tion et avec le plus pro­di­gieux suc­cès des épines de la phi­lo­so­phie à tout ce que la théo­lo­gie a de plus grand et de plus pro­fond. Il fut bien­tôt à même de résoudre avec une exacte pré­ci­sion les plus embar­ras­santes dif­fi­cul­tés, et l’Ecole reten­tit de ses louanges. Mais il ne cher­chait à acqué­rir des connais­sances que pour mieux com­prendre ses devoirs. La lumière de l’étude ser­vait à le faire mar­cher plus sûre­ment dans la voie des Saints et à le rap­pro­cher davan­tage de Dieu. L’invocation de l’Esprit-Saint com­men­çait tou­jours son étude, qui n’était du reste que la pro­lon­ga­tion de sa fer­vente oraison.

Vertus de l’étudiant.

Déjà la cha­ri­té consu­mait son cœur. Le ser­vice des malades était le plus doux objet de ses soins. Sans écou­ter ni déli­ca­tesse ni répu­gnance natu­relle, il leur ren­dait tous les ser­vices. C’était au pied du Crucifix qu’il pui­sait cet héroïque dévouement.

A la vue d’un reli­gieux de si grande ver­tu, les supé­rieurs vou­lurent l’élever au sacer­doce. Bonaventure crut que Dieu par­lait par leur bouche, et mal­gré les saintes frayeurs de son humi­li­té il vint aux pieds de l’évêque rece­voir l’onction sacrée. L’auguste minis­tère des autels fut dès lors la pré­oc­cu­pa­tion exclu­sive de son cœur. Les ardeurs de sa cha­ri­té devinrent encore plus brû­lantes pen­dant le Saint Sacrifice. Son cœur enflam­mé du tendre amour de Jésus-​Christ sem­blait pas­ser jusque dans ceux qui le voyaient à l’autel. Il ne par­lait de l’Eucharistie qu’avec de vifs trans­ports. Nous avons un gage de ces tendres effu­sions dans son orai­son : Transfige me, que l’Eglise met sur les lèvres des prêtres après la sainte messe.

Mais Bonaventure savait qu’il avait reçu l’onction sacer­do­tale sur­tout pour les autres. C’est pour­quoi il vou­lut tout de suite com­mencer à tra­vailler à la vigne du père de famille. Il fut d’abord char­gé d’annoncer la parole de Dieu. Les véri­tés de la reli­gion clai­re­ment expo­sées, les dan­gers du siècle mani­fes­tés, le vice dépouillé de ses arti­fices et pré­sen­té sous toutes les cou­leurs qui peuvent le rendre odieux, la ver­tu mise dans un jour aimable, tels étaient les sujets de sa pre­mière élo­quence, avec l’énergie et l’onction qui le carac­té­ri­sèrent toujours.

Saint Bonaventure Docteur.

Le peuple chré­tien avait donc trou­vé dans ce jeune prêtre un apôtre : ses Frères avaient le droit de cher­cher en lui un Docteur. C’est pour­quoi ses supé­rieurs lui don­nèrent une chaire dans les écoles de l’Ordre. Mais son nom en eut bien­tôt fran­chi les limites, et lorsque Jean de La Rochelle quit­ta sa chaire publique, à la Sorbonne, Bona­venture, âgé de trente-​trois ans, fut appe­lé à lui suc­cé­der. C’était en 1254. Il y expli­qua Pierre Lombard, le « Maître des sen­tences », avec tant d’abondance et de net­te­té qu’on l’aurait plu­tôt pris pour l’auteur que pour l’un de ses inter­prètes. Il com­men­çait la preuve de ses ques­tions par l’Ecriture Sainte, il pas­sait ensuite aux auto­ri­tés des Pères et il y joi­gnait des rai­sons dont l’attrait incon­nu pro­dui­sait tou­jours une convic­tion entière. D’où les tirait-​il ? Il va nous l’apprendre lui-même.

Thomas d’Aquin vint un jour le visi­ter, et comme il appar­tient aux Saints de péné­trer les Saints, il ne pou­vait se méprendre sur les connais­sances sur­na­tu­relles de Bonaventure. Il lui deman­da dans quels livres il pui­sait cette pro­fonde doc­trine que l’on admi­rait si jus­te­ment en lui. Bonaventure lui mon­tra quelques volumes qu’il lisait assez sou­vent. Mais son ami lui ayant répon­du qu’il avait aus­si ces mêmes livres, qu’il en fai­sait éga­le­ment usage et qu’il n’y trou­vait pas les mêmes richesses, alors Bonaventure mon­tra un Crucifix qui était sur sa table et dit : « Voici l’unique source de ma doc­trine ; c’est dans ces plaies sacrées que je puise mes lumières. »

Aussi sa doc­trine, avec celle de saint Thomas, était reçue comme la plus saine et la plus salu­taire ; et c’est à juste titre qu’on l’appela le « Docteur séra­phique », parce que ses leçons avaient autant d’onction que de force, et qu’en por­tant dans les esprits la lumière de la science, il por­tait dans les cœurs les feux de l’amour divin.

De si pré­cieuses qua­li­tés lui valurent toute la confiance du roi saint Louis IX. Ce pieux monarque l’appelait sou­vent à sa table et l’admettait dans ses conseils. Bonaventure savait tou­jours, avec une aimable can­deur, aider son royal ami. C’est à la prière de celui-​ci qu’il miti­gea la règle de sainte Claire pour les filles de la Cour qui vou­laient se don­ner à Dieu dans le cloître, à l’abbaye de Longchamp, près Paris.

Des tra­vaux si nom­breux ne l’empêchaient pas cepen­dant de prendre une part active à la lutte tris­te­ment célèbre, que cer­tains esprits mal­fai­sants avaient enga­gée contre les Ordres men­diants. Là encore il se retrou­va aux côtés de Thomas. Il écri­vit deux opus­cules : l’Apologie des pauvres et la Pauvreté de Jésus-​Christ, pour réfu­ter les funestes et per­fides attaques de Guillaume de Saint-​Amour et de maître Girard. La plus grande cha­ri­té unie à une force et à une élo­quence entraî­nante pré­side à ces écrits.

Ministre général de son Ordre.

Pendant que l’illustre Docteur brillait ain­si au sein de l’Univer­sité, l’Ordre des Frères Mineurs souf­frait de dis­sen­sions intes­tines, pro­duites en grande par­tie par les soup­çons d’hérésie que plu­sieurs nour­ris­saient à l’endroit du Ministre géné­ral, Jean de Parme.

Le Pape Alexandre IV gémis­sait le pre­mier de cette triste situa­tion, et pour y mettre un terme, il ordon­na la tenue d’un Chapitre géné­ral qui eut lieu le 2 février 1257, dans le couvent de l’Ara Cæli, à Rome.

Le Général s’y démit de ses fonc­tions. Par défé­rence, ses Frères le prièrent de se choi­sir lui-​même un suc­ces­seur. Sans hési­ter il nom­ma le Fr. Bonaventure comme celui qui était le mieux en état de diri­ger l’Ordre séra­phique. Cette dési­gna­tion fut accueillie par d’unanimes applau­dis­se­ments. Le Pape la confir­ma, et Bonaventure, mal­gré ses larmes et ses sup­pli­ca­tions, dut accep­ter le fardeau.

Le nou­veau Général quit­ta aus­si­tôt Paris pour se rendre à Rome où sa pré­sence était très néces­saire et s’appliqua immé­dia­te­ment à cal­mer les esprits. Une dou­ceur sans fai­blesse, une fer­me­té sans aigreur, des dis­cours pleins d’onction et de force : telles furent ses armes pour exci­ter les lâches, rani­mer les tièdes et sou­te­nir les fer­vents. Grâce à cette sage conduite, la séré­ni­té revint bien­tôt dans tous les esprits, et il lui fut pos­sible de reprendre le che­min de Paris.

Il visi­ta sur sa route tous les cou­vents sou­mis à son auto­ri­té, et mon­tra par­tout qu’il n’était deve­nu le maître de tous, qu’afin de don­ner plus par­fai­te­ment l’exemple de l’humilité et de la charité.

A Paris, il mena de front les devoirs de sa charge et les études par­ti­cu­lières. Saint Thomas et lui avaient réfu­té les enne­mis des reli­gieux. La paix et le calme avaient suc­cé­dé aux agi­ta­tions, au sein de l’Université. En gage de récon­ci­lia­tion, on invi­ta les deux Saints à venir rece­voir le bon­net de Docteur. Bonaventure avait fait dans les écoles mêmes de l’Université tous les exer­cices requis pour le grade qu’on allait lui confé­rer ; Thomas y était plus étran­ger, ayant fait une par­tie de ses études à Cologne. Qui des deux sera cou­ron­né le pre­mier ? L’humilité de Bonaventure lève­ra le doute, et mal­gré ses pro­tes­ta­tions, Thomas devra se rendre. Bonaventure triom­phait ain­si de son ami et de lui-même.

Après cet évé­ne­ment, qui se pro­dui­sit le 23 octobre 1257, il se reti­ra à Nantes pour y goû­ter la paix de la soli­tude. On y voit encore la pierre qui lui ser­vait d’oreiller. C’est en cette ville que furent com­posés plu­sieurs de ses ouvrages.

En 1260, il tint son pre­mier Chapitre géné­ral, à Narbonne, où il don­na aux Constitutions de l’Ordre leur forme défi­ni­tive et où il se char­gea d’écrire la Vie du séra­phique saint François. De là il pas­sa au mont Alverne, afin de vivre pen­dant quelque temps dans un petit ora­toire où son bien­heu­reux Père avait reçu l’impression des Stigmates. Sa vie y fut une extase conti­nuelle, et il nous en laisse entre­voir la subli­mi­té dans le livre qu’il écri­vit aus­si­tôt après Itinéraire pour aller à Dieu.

Avant de quit­ter l’Italie, il se ren­dit à Assise et aux divers endroits où saint François avait vécu. Il y recueillit tous les ren­sei­gne­ments, de la bouche même de ceux qui avaient été témoins des mer­veilles opé­rées par le saint fon­da­teur. Et de retour à Paris, en 1261, il se consa­cra à sa noble tâche avec une ardeur incroyable. Il suf­fit, du reste, de lire cet admi­rable tra­vail pour sen­tir que l’auteur était rem­pli des ver­tus qu’il exalte.

Thomas d’Aquin était venu un jour lui rendre visite, et la porte de la chambre étant entrou­verte, il l’aperçut tout ravi, hors de lui-​même, et éle­vé de terre. Pénétré d’admiration et de res­pect, il ne vou­lut pas le trou­bler, et se reti­ra en disant : « Laissons un Saint tra­vailler à la vie d’un Saint. »

Dévot serviteur de Marie.

Saint Bonaventure avait une tendre dévo­tion envers la Mère de Dieu, et il en don­na des preuves non équi­voques au com­men­ce­ment de son géné­ra­lat. Immédiatement après son élec­tion, il s’était pla­cé, lui et son Ordre, sous la spé­ciale pro­tec­tion de Marie. Toute sa vie, il tra­vailla à étendre son culte. Ses écrits res­pirent l’amour le plus pur et la confiance la plus abso­lue en celte bonne Mère. Ainsi dans son Miroir de la Vierge, il décrit mer­veilleu­se­ment les grâces, les ver­tus et les pri­vi­lèges dont Marie fut favo­ri­sée. Il com­po­sa aus­si en son hon­neur un petit Office, tout rem­pli des effu­sions d’un cœur tendre et respectueux.

Le Souverain Pontife dési­rait le revê­tir de quelque digni­té ecclésias­tique pour lui don­ner plus d’autorité. Aussi, l’archevêché d’York, en Angleterre, étant venu à vaquer, Clément IV, qui avait suc­cé­dé à Urbain IV, ne trou­va per­sonne qui fût plus capable de gou­ver­ner cette Eglise que Bonaventure ; sans le consul­ter, il l’en nom­ma arche­vêque le 24 novembre 1265. A cette nou­velle, l’humble reli­gieux accourt, tout effrayé, se jeter aux genoux du Pape : il le sup­plie avec larmes de ne pas char­ger ses débiles épaules d’un aus­si pesant far­deau. Il y met tant d’instances que Clément IV finit par céder, bien qu’à regret ; et Bonaventure, ren­du à l’amour de ses enfants, s’appliqua plus que jamais à les gui­der dans la voie des Saints, plus peut-​être encore par ses exemples que par ses paroles.

L’humilité la plus grande pré­si­dait à toute sa vie. Frappé de sa pro­fonde indi­gni­té, il s’était abs­te­nu pen­dant quelque temps de célé­brer. Mais un matin qu’il enten­dait la messe et qu’il médi­tait sur la Passion de Jésus-​Christ, une par­tie de l’hostie consa­crée se déta­cha mira­cu­leu­se­ment de la main du prêtre, et vint se dépo­ser sur ses lèvres. Cette faveur rem­plit son âme de délices toutes célestes.

Cardinal évêque d’Albano.

A la mort de Clément IV, en 1268, le Collège des car­di­naux, indé­cis et irré­so­lu, ne pou­vait lui don­ner un suc­ces­seur. L’Eglise tout entière souf­frait de cette absence de pas­teur. Cette situa­tion se pro­lon­geait depuis déjà deux ans et dix mois quand Bonaventure entre­prit d’y mettre un terme. Il réus­sit à faire tom­ber le choix des car­di­naux sur le pieux Théobald, ori­gi­naire de Plaisance, dont l’élection eut lieu le 1er sep­tembre 1271. Le nou­vel élu prit le nom de Grégoire X, et pen­dant les jours qui sui­virent son élec­tion et sa consé­cra­tion, il hono­ra Bonaventure des marques d’une ami­tié tout à fait spéciale.

Mais celui-​ci, crai­gnant qu’il ne la pous­sât jusqu’à vou­loir l’élever aux digni­tés ecclé­sias­tiques, s’empressa de quit­ter l’Italie. Arrivé à Paris, il reprit ses tra­vaux, et c’est alors qu’il com­po­sa son Hexaméron (Sermons sur les six jours de la Création), où l’on trouve, avec la richesse d’une expo­si­tion sen­ten­cieuse, toute la péné­tra­tion d’une sub­tile sco­las­tique. A peine avait-​il ache­vé cet ouvrage qu’il reçut un bref de Rome, daté du 3 juin 1273, dans lequel Grégoire X le nom­mait évêque d’Albano et car­di­nal ; et pour que son humi­li­té ne pût oppo­ser de nou­veaux obs­tacles, le Souverain Pontife lui don­nait l’ordre d’accepter et de par­tir immé­dia­te­ment pour Rome.

En même temps, il dépu­tait deux légats qui devaient le ren­con­trer en route et lui remettre, au nom du Pape, les insignes du car­di­na­lat. Ceux-​ci le trou­vèrent dans le couvent des Franciscains de Mugelio, près de Florence. Le Général, qui recher­chait tou­jours les plus bas offices, était occu­pé, avec plu­sieurs de ses frères, à laver la vaisselle.

L’arrivée des deux délé­gués pon­ti­fi­caux ne le trou­bla nul­le­ment. Il leur deman­da la per­mis­sion de conti­nuer ce qu’il avait com­men­cé, et les pria de sus­pendre à une branche d’un arbre, tout proche, le cha­peau de car­di­nal qu’il ne pou­vait décem­ment rece­voir de leurs mains. Les deux légats accé­dèrent à son désir et s’éloignèrent. Bona­venture ache­va son humble tra­vail, puis alla les rejoindre, et leur rendre les hon­neurs dus à leur rang.

Saint Bonaventure lavait la vais­selle quand on lui appor­ta le cha­peau de cardinal

La joie était si grande dans tout le couvent que les reli­gieux lais­sèrent pas­ser l’heure à laquelle ils réci­taient ordi­nai­re­ment les Complies, sans oser aban­don­ner leurs res­pec­tables hôtes. Ceux-​ci ne les quit­tèrent que vers le soir, et aus­si­tôt après leur départ, on se ren­dit au réfec­toire, ajour­nant l’office après le repas. A peine était on à table que le Général, dont rien ne pou­vait dis­traire la vigi­lance, s’occupa de savoir si l’on avait réci­té Complies : sur la réponse néga­tive qu’on lui fit, il leur deman­da lequel des deux exer­cices devait être plus sage­ment ren­voyé ; et, arrê­tant le repas, il condui­sit lui-​même les reli­gieux au chœur.

Au Concile de Lyon.

Pendant ce temps, le Pape était arri­vé à Florence, et c’est là que Bonaventure lui fut pré­sen­té. Grégoire X l’exhorta à por­ter vaillam­ment sa nou­velle charge comme un prince de l’Eglise, et lui pro­mit de le sacrer lui-​même. Dans le cours de cet entre­tien, le nou­veau car­di­nal reçut aus­si l’ordre de se pré­pa­rer à par­ler au Concile géné­ral, réuni à Lyon, pour l’union des Grecs et des Latins.

Saint Thomas y avait été appe­lé de son côté, mais le moment était venu, pour celui qu’on a appe­lé l’Ange de l’école, de mon­ter aux cieux.

Préoccupé des devoirs que lui impo­sait le car­di­na­lat, et par­ta­geant toutes les vues du Pape, Bonaventure se livra à un labeur opi­niâtre ; et, au bout de peu de temps, il fut en état de se mon­trer l’organe de la foi, et comme l’âme même du Concile. Il en diri­gea les assem­blées pré­li­mi­naires, et pré­pa­ra toutes les matières qu’on devait trai­ter. A l’arrivée des ambas­sa­deurs grecs, il dut d’abord confé­rer avec eux, détruire leurs objec­tions, et se pré­mu­nir contre leurs sub­ti­li­tés. Du reste, sa dou­ceur et sa force d’argumentation les sub­ju­gua, et ils se sou­mirent à tout ce qui leur fut proposé.

Mais tant de tra­vaux avaient fini par atta­quer une san­té jusque-​là très robuste. Cependant Bonaventure ne vou­lut point y prendre garde. Il assis­ta à l’ouverture du Concile, le 7 mai 1274, et, après le Pape, il adres­sa la parole aux Pères, réunis au nombre de cinq cents, sur ce texte : « Lève-​toi, Jérusalem : monte sur un lieu éle­vé, regarde du côté de l’Orient, et vois tous tes enfants ras­sem­blés, depuis l’Orient jusqu’à l’Occident. »

La jus­tesse de l’application et les charmes de son élo­quence gagnèrent tous les cœurs. Mais le mal gran­dis­sait, et il fal­lut bien­tôt consta­ter que l’espoir n’était plus per­mis. Par une sorte de miracle, Bonaventure put encore se sou­te­nir jusqu’après la qua­trième ses­sion du Concile, au début de juillet. Il conve­nait, en effet, que l’ouvrier du Seigneur pût contem­pler un moment les admi­rables fruits de sa parole. A la messe, après le chant du Credo, les Grecs, au nom de l’empereur, abju­rèrent le schisme, acce­ptèrent la pro­fes­sion de foi de l’Eglise romaine, et recon­nurent, libre­ment et sans res­tric­tion, la pri­mau­té du Pape. Tous les vœux de Bonaventure étaient com­blés ; et, après avoir joui un ins­tant de la récom­pense sur la terre, il ne lui res­tait plus qu’à aller rece­voir celle du ciel.

Mort de saint Bonaventure. — Son culte.

L’abattement du corps était com­plet, mais son âme res­tait en paix. La sin­gu­lière dévo­tion qu’il avait tou­jours eue pour l’adorable Sacre­ment de nos autels lui fai­sait vive­ment sou­hai­ter de le rece­voir ; mais à cause du vomis­se­ment conti­nuel dont il souf­frait, il se pri­va, par res­pect, de cette conso­la­tion divine : afin de se dédom­ma­ger, en quelque sorte, il vou­lut revoir encore son Bien-Aimé.

Pour satis­faire ce pieux désir, on appor­ta dans sa chambre le saint ciboire. Dès qu’il l’eut aper­çu, il recueillit toutes ses forces, atta­cha fixe­ment ses yeux sur ce Pain des anges, et dans les trans­ports d’une foi et d’une ten­dresse sans bornes, conju­ra le prêtre d’approcher de lui cet Agneau de Dieu, et de le poser sur sa poi­trine. A peine l’Hostie sainte avait-​elle tou­ché le cœur brû­lant de ce séra­phin ter­restre, qu’elle péné­tra la poi­trine, lais­sant une marque sen­sible de son pas­sage. Après cette divine faveur, dans une paix inal­té­rable, il émi­gra vers Dieu, le 15 juillet 1274, à l’âge de cinquante-​trois ans. L’Eglise entière le pleu­ra, car elle per­dait en lui un de ses plus beaux orne­ments ; un Docteur incom­pa­rable, qui apprit beau­coup plus des révé­la­tions divines que de son propre tra­vail, et qui sut tra­duire sa science dans un lan­gage enflam­mé d’amour.

Du reste, le témoi­gnage de Grégoire X suf­fit à lui seul pour mon­trer ce qu’était Bonaventure : « Cecidit colum­na chris­tia­ni­ta­tis : une colonne de la chré­tien­té est tom­bée », s’écria le Pape au cours de la der­nière ses­sion du Concile. Ce mot était bien le résu­mé d’une vie tout entière employée à défendre et à faire aimer l’Eglise.

Bonaventure fut cano­ni­sé, le 14 avril 1482, par Sixte IV, et, le 14 mars 1587, Sixte-​Quint le mit au rang des Docteurs.

Les reliques du Saint furent conser­vées long­temps à Lyon, dans l’église des Frères Mineurs, où il avait été enter­ré. En 1434, le 14 mars, elles furent trans­fé­rées dans une autre église de la ville nou­vel­le­ment bâtie et dédiée à saint François. En 1562, les hugue­nots brû­lèrent une par­tie de ces pré­cieuses reliques. A la grande Révo­lution elles dis­pa­rurent tout à fait. On n’a plus du Saint qu’un bras que l’on conserve, depuis 1434, à Bagnorea, sa ville natale.

A. R.

Sources consul­tées. — G. Palhoriès, Saint Bonaventure (Collection La Pensée chré­tienne). — P. Eusèbe Clop, Saint Bonaventure (Collection Les Saints). — P. Léopold de Chérancé, Saint Bonaventure. — (V. S. B. P., n° 233.)