L’hérésie luthérienne du Pape François – Pr. Paolo Pasqualucci

Illustration : Photo de la signa­ture de la décla­ra­tion conjointe entre catho­liques et luthé­riens – Lund, le 31 octobre 2016

Nous avons tous en mémoire l’é­loge de Martin Luther fait par le pape François. L’année der­nière, par­lant à bâtons rom­pus avec des jour­na­listes pen­dant le vol de retour après sa visite en Arménie, répon­dant à une ques­tion sur les rap­ports avec les luthé­riens à l’ap­proche du 500e anni­ver­saire de la Réforme, le Pape tint en ita­lien les pro­pos sui­vants, jamais démen­tis par la suite :

« Je crois que les inten­tions de Martin Luther n’é­taient pas mau­vaises. À cette époque l’Église n’é­tait pas vrai­ment un modèle à imi­ter : il y avait de la cor­rup­tion, il y avait de la mon­da­ni­té, il y avait de l’at­ta­che­ment à l’argent et au pou­voir. C’est pour­quoi il a pro­tes­té. De plus il était intel­li­gent et il a fait un pas en avant, en jus­ti­fiant pour­quoi il le fai­sait. Et aujourd’­hui luthé­riens et catho­liques, avec tous les pro­tes­tants, nous sommes d’ac­cord sur la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion : sur ce point si impor­tant, il ne s’é­tait pas trom­pé. Il a fait un « remède » pour l’Église, puis ce remède s’est conso­li­dé en un état de choses, en une dis­ci­pline, etc. [1]»

Il est dif­fi­cile de décrire la stu­peur sus­ci­tée à l’é­poque par ces paroles. Il faut quoi qu’il en soit noter un point qui, à ce moment-​là, n’a­vait peut-​être pas été suf­fi­sam­ment mis en relief. L’éloge de la doc­trine luthé­rienne était jus­ti­fié, aux yeux du Pape François, par le fait qu’au­jourd’­hui catho­liques et pro­tes­tants « sont d’ac­cord sur la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion ». C’est pré­ci­sé­ment cet accord qui démon­tre­rait, par voie de consé­quence logique, que « sur ce point si impor­tant, il ne s’é­tait pas trompé ».

À quel accord le Pontife fait-​il ici allu­sion ? Manifestement à la Déclaration conjointe sur la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion, signée par le Conseil Pontifical pour l’Unité des Chrétiens et par la Fédération luthé­rienne mon­diale le 31 octobre 1999. Un docu­ment incroyable, cer­tai­ne­ment un uni­cum dans l’his­toire de l’Église. Y sont énu­mé­rés les articles de foi que les catho­liques auraient en com­mun avec les héré­tiques luthé­riens, en lais­sant au second plan leurs dif­fé­rences et en fai­sant com­prendre que les condam­na­tions d’au­tre­fois ne s’ap­pliquent plus aujourd’­hui ! Il est évident que dans ce docu­ment les dif­fé­rences n’ont pas d’in­té­rêt, le but étant jus­te­ment de faire appa­raître les sup­po­sés élé­ments com­muns entre nous et les héré­tiques. Or dans le § 3 de cette Déclaration, inti­tu­lé : La com­pré­hen­sion com­mune de la jus­ti­fi­ca­tion, on lit au n. 15 :

« Nous confes­sons ensemble : c’est seule­ment par la grâce au moyen de la foi en l’ac­tion sal­vi­fique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes accep­tés par Dieu et que nous rece­vons l’Esprit Saint qui renou­velle nos coeurs, nous habi­lite et nous appelle à accom­plir des oeuvres bonnes [2]. » Au n° 17, dans le même para­graphe, on ajoute, tou­jours en com­mun, que : « il [le mes­sage de la jus­ti­fi­ca­tion] nous dit que, pécheurs, nous ne devons notre vie nou­velle qu’à la misé­ri­corde de Dieu qui nous par­donne et fait toute chose nou­velle, une misé­ri­corde qui nous est offerte et est reçue dans la foi et que nous ne pou­vons jamais méri­ter sous quelque forme que ce soit. » Et enfin, au n° 19 du § 4.1, nous trou­vons l’af­fir­ma­tion com­mune, pré­sen­tée comme si c’é­tait une chose évi­dente, du prin­cipe selon lequel « La jus­ti­fi­ca­tion est opé­rée par la grâce seule [3]. »

En ce qui concerne les oeuvres bonnes, le docu­ment affirme, au n° 37 du § 4.7, inti­tu­lé Les bonnes oeuvres du jus­ti­fié : « Nous confes­sons ensemble que les bonnes oeuvres – une vie chré­tienne dans la foi, l’es­pé­rance et l’a­mour – sont les consé­quences de la jus­ti­fi­ca­tion et en repré­sentent les fruits [4]. » Mais cette pro­po­si­tion est elle aus­si contraire aux pres­crip­tions du Concile de Trente, qui affirme le carac­tère méri­toire des bonnes oeuvres pour la vie éter­nelle, à l’ob­ten­tion de laquelle elles concourent nécessairement.

Face à de telles affir­ma­tions, com­ment s’é­ton­ner que le pape François vienne nous dire que « sur ce point si impor­tant, Luther ne s’é­tait pas trom­pé » ? C’est-​à-​dire que la doc­trine luthé­rienne de la jus­ti­fi­ca­tion est cor­recte ? S’il elle n’est pas erro­née, elle est cor­recte ; si elle est cor­recte, elle est juste. Tellement juste qu’elle a été adop­tée par la Déclaration conjointe, comme on le constate dans les pas­sages cités, si on les lit pour ce qu’ils sont, sans se faire condi­tion­ner par une pré­somp­tion d’or­tho­doxie doc­tri­nale, qui est ici hors de pro­pos. Ici le sola fide et le sola gra­tia luthé­riens sont accep­tés sans nuance, de même que l’i­dée erro­née que les bonnes oeuvres doivent être com­prises seule­ment comme consé­quence et fruit de la justification.

Il faut donc affir­mer haut et fort que la pro­fes­sion de foi par­ta­gée avec les luthé­riens héré­tiques contre­dit ouver­te­ment ce qui a été affir­mé par le dog­ma­tique Concile de Trente, dans l’af­fir­ma­tion de la doc­trine catho­lique de tou­jours. Dans la conclu­sion de son Décret sur la Justification, du 13 jan­vier 1547, ce Concile pro­non­ça 33 ana­thèmes avec canons rela­tifs, dont le 9e affirme, contre l’hé­ré­sie du sola fide :

« Si quel­qu’un dit que l’im­pie est jus­ti­fié par la seule foi, enten­dant par là que rien d’autre n’est requis pour coopé­rer à l’ob­ten­tion de la grâce, et qu’il ne lui est en aucune manière néces­saire de se pré­pa­rer et dis­po­ser par un mou­ve­ment de sa volon­té : qu’il soit ana­thème [5]

Contre l’hé­ré­sie connexe du sola gra­tia, le canon n. 11 affirme :

« Si quel­qu’un dit que les hommes sont jus­ti­fiés ou bien par la seule impu­ta­tion de la jus­tice du Christ, ou bien par la seule rémis­sion des péchés, à l’ex­clu­sion de la grâce et de la cha­ri­té qui est répan­due dans leurs coeurs par l’Esprit Saint [Rm 5, 5] et habite en eux, ou encore que la grâce par laquelle nous sommes jus­ti­fiés est seule­ment la faveur de Dieu : qu’il soit ana­thème [6]. »

Contre l’hé­ré­sie qui fait des bonnes oeuvres un simple fruit ou une consé­quence de la jus­ti­fi­ca­tion obte­nue seule­ment par la foi et par la grâce, comme si les bonnes oeuvres ne pou­vaient y concou­rir en aucune façon, le canon n. 24 affirme :

« Si quel­qu’un dit que la jus­tice reçue ne se conserve pas et même ne s’ac­croît pas devant Dieu par les bonnes oeuvres, mais que ces oeuvres ne sont que le fruit et le signe de la jus­ti­fi­ca­tion obte­nue et non pas aus­si la cause de son accrois­se­ment : qu’il soit ana­thème [7]

On sait que le « quel­qu’un » condam­né ici est Luther, ain­si que tous ceux qui pensent comme lui sur la nature de la jus­ti­fi­ca­tion. Et l’ex­tra­or­di­naire Déclaration conjointe ne semble-​t-​elle pas rai­son­ner comme Luther ? Déclaration sur laquelle il y aurait encore autre chose à dire, par exemple sur l’am­bi­gu § 4.6 consa­cré à la cer­ti­tude du salut. Cette funeste Déclaration conjointe est arri­vée à la fin d’un « dia­logue » de plu­sieurs décen­nies avec les luthé­riens, dia­logue qui s’est inten­si­fié pen­dant le règne de Jean-​Paul II, et donc avec sa com­plète appro­ba­tion et celle du car­di­nal Ratzinger, qui a mani­fes­te­ment main­te­nu son adhé­sion à cette ini­tia­tive, une fois deve­nu Benoît XVI. Il faut donc admettre que le Pape François, dans sa façon de s’ex­pri­mer sans nuances, a mis en lumière ce qui était impli­cite dans le « dia­logue » avec les luthé­riens et dans son résul­tat final, la Déclaration conjointe : Luther avait vu juste, sa concep­tion de la jus­ti­fi­ca­tion « n’é­tait pas mauvaise ».

Chapeau bas à Luther, alors ! Voilà ce que nous, catho­liques, nous devons nous entendre dire, et avec convic­tion, 500 ans après ce schisme pro­tes­tant qui, d’une façon peut-​être irré­pa­rable, a dévas­té l’Église uni­ver­selle dans ses fon­da­tions ? Le « san­glier saxon » qui a tout pié­ti­né et sali avait donc rai­son ? Et c’est un Pape qui nous l’affirme ?

Nous savons que la doc­trine luthé­rienne défend l’i­dée, contraire à la logique et au bon sens mais aus­si à l’Écriture Sainte, selon laquelle nous sommes jus­ti­fiés (trou­vés justes par Dieu et accep­tés dans son Royaume à la fin des temps) sola fide, sans le néces­saire concours de nos oeuvres, c’est-​à-​dire sans l’ap­port de notre volon­té, coopé­rant libre­ment à l’ac­tion de la Grâce en nous. Pour obte­nir la cer­ti­tude de notre salut indi­vi­duel, ici et main­te­nant, il suf­fit d’a­voir (dit l’hé­ré­tique) la fides fidu­cia­lis : croire que la Crucifixion du Christ a méri­té et obte­nu le salut pour nous tous. Par ses mérites, la misé­ri­corde du Père se serait éten­due sur nous tous comme un man­teau qui recouvre nos péchés. Il n’est donc pas néces­saire, pour le salut, que cha­cun de nous cherche à deve­nir un homme nou­veau dans le Christ, en s’é­lan­çant avec géné­ro­si­té vers Lui en pen­sées, en paroles et en actes, et en deman­dant tou­jours l’aide de la Grâce à cette fin (Jn 3). Il suf­fit d’a­voir la foi pas­sive dans le salut réa­li­sé par l’oeuvre de la Croix, sans la contri­bu­tion de notre intel­li­gence et de notre volon­té. Les bonnes oeuvres pour­ront jaillir de cette foi (dans le fait d’être jus­ti­fié) mais elles ne peuvent pas concou­rir à notre salut : le pen­ser serait com­mettre un péché d’orgueil !

Le but de mon inter­ven­tion n’est pas l’a­na­lyse des erreurs de Luther. Je veux en revanche trai­ter la ques­tion sui­vante, qui ne me semble pas d’im­por­tance secon­daire : Le scan­da­leux éloge public par le pape François de la doc­trine luthé­rienne sur la jus­ti­fi­ca­tion, condam­née for­mel­le­ment comme héré­tique, n’est-​il pas lui-​même héré­tique ?

En effet, en affir­mant publi­que­ment que Luther « ne s’é­tait pas trom­pé » avec sa doc­trine sur la jus­ti­fi­ca­tion sola fide et sola gra­tia, le Pape n’invite-​t-​il pas à conclure que la doc­trine luthé­rienne n’est pas erro­née, et donc qu’elle est juste ? Si elle est juste, alors l’hé­ré­sie devient juste et le Pape François montre qu’il approuve une héré­sie tou­jours recon­nue et réprou­vée comme telle par l’Église, jus­qu’à l’in­croyable Déclaration conjointe (laquelle, il est bon de le rap­pe­ler, n’a de toute façon pas le pou­voir d’a­bro­ger les décrets dog­ma­tiques du Concile de Trente : ceux-​ci res­tent valides per­pé­tuel­le­ment, comme toutes leurs condam­na­tions, puis­qu’ils appar­tiennent au Dépôt de la Foi, et que c’est un simple fla­tus vocis de cher­cher à rabais­ser ces condam­na­tions au rang de simples « aver­tis­se­ments salu­taires dont nous devons tenir compte dans la doc­trine et dans la praxis ») [8].

Mais aucun Pape ne peut approu­ver une héré­sie. Le Pape ne peut pas pro­fes­ser des erreurs dans la foi ou des héré­sies, même comme indi­vi­du pri­vé (comme « doc­teur pri­vé »). S’il le fait, il faut lui deman­der publi­que­ment de rétrac­ter l’hé­ré­sie et de pro­fes­ser la juste doc­trine, comme c’est arri­vé au XIVe siècle à Jean XXII, l’un des « Papes d’Avignon ».

Mais le cas de Jean XXII ne consti­tue pas un pré­cé­dent pour la situa­tion actuelle. Dans de nom­breuses pré­di­ca­tions, ce Pape avait sou­te­nu, dans la der­nière par­tie de sa longue vie, que l’âme du Bienheureux n’é­tait pas admise tout de suite à la vision béa­ti­fique mais qu’elle devait attendre le jour du Jugement uni­ver­sel (théo­rie de la vision dif­fé­rée). Mais il pré­sen­tait sa thèse comme une ques­tion doc­tri­nale ouverte, pour résoudre des ques­tions rela­tives à la théo­lo­gie de la vision béa­ti­fique, par exemple celle de l’é­ven­tuelle plus grande vision de Dieu après les Jugement uni­ver­sel, par rap­port à celle dont jouit le Bienheureux aus­si­tôt après sa mort. Question com­plexe, à appro­fon­dir dans le calme d’un débat théo­lo­gique de haut niveau [9]. Mais les pas­sions poli­tiques s’in­tro­mirent – c’é­tait l’é­poque de la lutte achar­née contre les héré­sies des Spirituels et l’empereur Louis de Bavière – et échauf­fèrent les esprits. Certains Spirituels com­men­cèrent à accu­ser fac­tieu­se­ment le Pape d’hé­ré­sie et le pro­blème de la « vision béa­ti­fique immé­diate ou dif­fé­rée » vint bou­le­ver­ser toute la chré­tien­té. Après de nom­breux et vifs débats, on vit pré­va­loir, chez la grande majo­ri­té, y com­pris évi­dem­ment les théo­lo­giens et les car­di­naux, l’o­pi­nion selon laquelle la thèse du Pape n’é­tait pas sou­te­nable. Mais il insis­ta, même si, à bien y regar­der, on ne peut pas dire qu’il s’a­git d’une héré­sie, car ce Pape mon­tra lar­ge­ment qu’il n’a­vait pas l’a­ni­mus de l’hé­ré­tique, et aus­si parce qu’il s’a­gis­sait d’une ques­tion non encore défi­nie doc­tri­na­le­ment. Il finit par se rétrac­ter, presque nona­gé­naire, à la veille de sa mort, face à trois car­di­naux, le 3 décembre 1334. Son suc­ces­seur, Benoît XII, défi­nit ex cathe­dra, dans la consti­tu­tion apos­to­lique Benedictus Deus du 26 jan­vier 1336, que l’ar­ticle de foi à rete­nir était la « vision immé­diate », lais­sant taci­te­ment tom­ber la ques­tion de l’é­ven­tuelle aug­men­ta­tion de la vision béa­ti­fique au moment de la résur­rec­tion finale et du juge­ment uni­ver­sel [10].

Jean XXII rétrac­ta donc son opi­nion pri­vée de théo­lo­gien. Il est utile de rap­pe­ler le cas de Jean XXII pré­ci­sé­ment pour com­prendre qu’il ne peut pas consti­tuer un pré­cé­dent, car ce Pape n’a cer­tai­ne­ment pas fait l’é­loge d’hé­ré­sies déjà for­mel­le­ment condam­nées par l’Église, comme c’est le cas en revanche de l’ac­tuel Pontife régnant, se limi­tant à défendre (et avec un débat nour­ri) une solu­tion doc­tri­nale nou­velle, qui se révé­la ensuite non pertinente.

Il me semble que l’é­loge de l’hé­ré­sie luthé­rienne fait par le Pape François n’a pas de pré­cé­dent dans l’his­toire de l’Église. Pour remé­dier au scan­dale et à la stu­peur qu’il a pro­vo­qués, ne devrait-​il pas se rétrac­ter et réaf­fir­mer la condam­na­tion de l’hé­ré­sie luthé­rienne ? J’ose l’af­fir­mer, comme simple croyant : il doit le faire, car confir­mer tous les fidèles dans la foi, en main­te­nant le Dépôt intact, est le devoir spé­ci­fique du Pontife Romain. En fai­sant ouver­te­ment l’é­loge de l’hé­ré­siarque Luther et de ses graves et per­ni­cieuses erreurs, le pape François a man­qué à son devoir de Pontife, de Pasteur Suprême des bre­bis que Dieu lui a confiées pour les défendre des loups, et non pour les leur livrer en pâture.

Par ailleurs, pro­cla­mer que Luther « ne s’é­tait pas trom­pé » n’est-​ce pas dire impli­ci­te­ment que ceux qui l’a­vaient condam­né for­mel­le­ment comme héré­tique s’é­taient trom­pés ? Si Luther était dans le juste, alors les Papes qui l’ont suc­ces­si­ve­ment condam­né avaient tort (ils étaient trois : Léon X, Adrien VI, Clément VII), et avait tort éga­le­ment le dog­ma­tique Concile de Trente qui a stig­ma­ti­sé ses erreurs de façon détaillée. En disant que Luther « ne s’é­tait pas trom­pé », on contre­dit cinq cents ans de Magistère de l’Église, et même on dis­sout ce Magistère en le pri­vant de toute auto­ri­té, puis­qu’il aurait condam­né Luther pen­dant cinq cents ans pour une erreur qui n’exis­tait pas. La petite phrase jetée dans l’in­ter­view aérienne implique que, pen­dant des siècles, tout le monde se serait trom­pé : Papes, car­di­naux, évêques, théo­lo­giens, et jus­qu’aux simples prêtres ! L’Église aurait été pri­vée pen­dant des siècles de l’as­sis­tance du Saint Esprit, qui ne se serait mani­fes­té que récem­ment, avec Vatican II, avec les réformes pro­mues par celui-​ci, par­mi les­quelles la Déclaration conjointe…

Quelqu’un pour­rait objec­ter : est-​il légi­time de sou­te­nir que celui qui par­tage ouver­te­ment et publi­que­ment une héré­sie patente doit être consi­dé­ré lui-​même comme héré­tique ?

Oui, de la façon la plus abso­lue. Hérétique par appro­ba­tion ou com­pli­ci­té, si l’on peut par­ler ain­si. Il est cer­tain que celui qui approuve en son for interne les erreurs pro­fes­sées par l’hé­ré­tique s’en rend mora­le­ment com­plice parce qu’il se les appro­prie sur le plan intel­lec­tuel. Et il s’en rend com­plice aus­si au plan exté­rieur s’il mani­feste publi­que­ment son appro­ba­tion. Cette appro­ba­tion ne peut pas être consi­dé­rée comme neutre et sans influence à l’é­gard du Dépôt des véri­tés de foi. Quiconque approuve en pleine conscience, et sans dis­tinc­tion, par­tage et s’ap­pro­prie ce qu’il a approu­vé : il y sous­crit libre­ment et inté­gra­le­ment, il y adhère, il y par­ti­cipe. Quiconque approuve libre­ment une opi­nion de quel­qu’un d’autre montre qu’il l’a faite sienne, et on peut la lui attri­buer comme si c’é­tait la sienne. Cela est valable aus­si pour les héré­sies, qui naissent comme des opi­nions per­son­nelles de l’hérétique.

En effet, « on appelle héré­sie la néga­tion obs­ti­née, après la récep­tion du bap­tême, d’une véri­té qui doit être crue de foi divine et catho­lique, ou le doute obs­ti­né sur cette véri­té » (CIC 1983, c. 751). En s’obs­ti­nant dans son opi­nion erro­née, l’hé­ré­tique com­mence à fabri­quer ce « remède » (comme dit le Pape François) qui est en réa­li­té un poi­son qui pénètre dans les âmes, les éloigne de la vraie foi et les pousse à la révolte contre les pas­teurs légi­times. Louer Luther et trou­ver juste son héré­sie du sola fide signi­fie, comme je l’ai dit, mani­fes­ter une opi­nion incom­pa­ra­ble­ment plus grave que la fausse opi­nion de Jean XXII sur la vision béa­ti­fique. Beaucoup plus grave, car le Pontife actuel a loué une héré­sie déjà condam­née il y a cinq siècles for­mel­le­ment et solen­nel­le­ment comme telle, par les Papes indi­vi­duel­le­ment et par un Concile OEcuménique de la Sainte Église, le dog­ma­tique Concile de Trente. Si la plus grande gra­vi­té du fait n’a pas d’in­ci­dence sur sa nature, qui reste celle d’une décla­ra­tion pri­vée, d’un dis­cours impro­vi­sé d’un Pape s’ex­pri­mant comme « doc­teur pri­vé », tou­te­fois le fait qu’il s’a­gisse d’un dis­cours pri­vé n’en dimi­nue pas la gra­vi­té, des­truc­trice de tout le magis­tère de l’Église : une répa­ra­tion publique est donc néces­saire, sous la forme d’une rectification.

Une autre objec­tion pour­rait être la sui­vante : ces décla­ra­tions contra fidem, le Pape François les a faites lors de dis­cours pri­vés, même s’ils étaient tenus face à un public et pour le par­terre mon­dial des médias. N’étant pas des docu­ments offi­ciels de l’Église, ils n’ont pas de valeur magis­té­rielle. Ne pourrait-​on pas sim­ple­ment les ignorer ?

Il est vrai que ces décla­ra­tions n’ont pas de valeur magis­té­rielle. Si c’é­tait le cas, les organes ecclé­sias­tiques com­pé­tents (le Collège car­di­na­lice ou les car­di­naux indi­vi­duel­le­ment) pour­raient légi­ti­me­ment (je le crois) deman­der à ce que le Pape François soit for­mel­le­ment mis en accu­sa­tion pour héré­sie manifeste.

Toutefois, on ne peut pas faire comme si de rien n’é­tait. En plus de repré­sen­ter une grave offense envers Notre- Seigneur, ces décla­ra­tions du Pape, impro­vi­sées et de style hété­ro­doxe, exercent un grand poids sur l’o­pi­nion publique, et contri­buent cer­tai­ne­ment à la façon erro­née dont tant de croyants et d’in­croyants voient la reli­gion catho­lique aujourd’­hui. Le fait est qu’un Pape, même quand il se limite à accor­der des inter­views, n’est jamais une simple per­sonne pri­vée. Même quand il ne parle pas ex cathe­dra, le Pape est tou­jours le Pape, cha­cune de ses phrases est tou­jours consi­dé­rée et sou­pe­sée comme si elle était pro­non­cée ex cathe­dra. En somme, le Pape fait tou­jours auto­ri­té et on ne dis­cute pas une auto­ri­té. Même comme « doc­teur pri­vé » le Pape main­tient tou­jours cette auto­ri­té supé­rieure aux auto­ri­tés usuelles du monde civil, parce qu’il s’a­git d’une auto­ri­té qui vient de l’ins­ti­tu­tion même, de la Papauté, du fait que celle-​ci est l’of­fice du Vicaire du Christ sur terre. Elle la main­tient, indé­pen­dam­ment de ses qua­li­tés per­son­nelles, qu’elles soient nom­breuses ou rares.

Il n’est donc pas accep­table qu’un Pape, même comme simple « doc­teur pri­vé », fasse l’é­loge de l’hé­ré­sie. Il n’est pas accep­table que le Pape François qua­li­fie d’o­pi­nion « non mau­vaise », et donc juste, l’hé­ré­sie de Luther sur la jus­ti­fi­ca­tion. Pour le bien de son âme et de celles des fidèles, il doit au plus tôt se rétrac­ter et renou­ve­ler les condam­na­tions argu­men­tées et solen­nelles que, pen­dant cinq siècles, l’Église ensei­gnante a infailli­ble­ment pro­non­cées contre Luther et contre ses disciples.

Pr Paolo Pasqualucci

Sources : Courrier de Rome n° 603

Notes de bas de page

  1. 1. Texte repris par le site Riscossa Cristiana, article de M. FAVERZANI de juin 2016, p. 2 de 2, ori­gi­nel­le­ment sur le site Corrispondenza Romana. Le texte repro­duit fidè­le­ment le lan­gage les pro­pos impro­vi­sés du Pape, tels qu’ils ont été rap­por­tés par la presse inter­na­tio­nale. Le pas­sage sou­li­gné l’est par mes soins. Sur l’é­loge de Luther par le Pape François, voir mes deux pré­cé­dentes inter­ven­tions, sur le blog Chiesa e Postconcilio : P. PASQUALUCCI, Lo scan­da­lo­so elo­gio di Bergoglio a Lutero, sul­la gius­ti­fi­ca­zione (Le scan­da­leux éloge de Luther fait par Bergoglio, sur la jus­ti­fi­ca­tion), 7 juillet 2016 ; P. PASQUALUCCI, La vera dot­tri­na del­la Chiesa sul­la gius­ti­fi­ca­zione, 29 octobre 2016.[]
  2. . Déclaration conjointe sur la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion[]
  3. . Op. cit., p. 5/​22 et 6/​22. Les pas­sages sou­li­gnés le sont par mes soins.[]
  4. . Op. cit., p. 10/​22. Passage sou­li­gné par mes soins. On remar­que­ra le carac­tère vague et géné­rique attri­bué à la notion de « bonnes oeuvres » : aucune allu­sion au fait qu’elles impliquent l’ob­ser­va­tion des Dix Commandements et la lutte quo­ti­dienne de cha­cun de nous pour sa sanc­ti­fi­ca­tion, avec l’aide indis­pen­sable et déci­sive de la Grâce.[]
  5. . GIUSEPPE ALBERIGO (sous la direc­tion de), Decisioni dei Concili Ecumenici (Décisions des Conciles OEcuméniques), trad. it. de Rodomonte Gallicani, UTET, 1978, p. 553 ; DS 819/​1559.[]
  6. . Op. cit., p. 554 ; DS 821/​1561.[]
  7. . Op. cit., p. 555 ; DS 834/​1574. Voir aus­si les canons n° 26 et 32, qui réaf­firment le sens de « récom­pense » des bonnes oeuvres pour la vie éter­nelle et donc le carac­tère « méri­toire » de celles-​ci, tou­jours pour la vie éter­nelle : les bonnes oeuvres s’en­ten­dant accom­plies par le croyant « par la grâce de Dieu et les mérites de Jésus-​Christ (dont il est membre vivant) » : op. cit., pp. 556–557 (DS 836/​1576 ; 842/​1582). Même si les bonnes oeuvres font tota­le­ment défaut, le luthé­rien est convain­cu qu’il se sau­ve­ra de toute façon ![]
  8. . Ainsi ne craint pas de s’ex­pri­mer la Déclaration conjointe au n° 42 du § 5.[]
  9. . Sur ce point voir les obser­va­tions pré­cises du théo­lo­gien P. JEAN-​MICHEL GLEIZE, FSSPX, dans sa série de six brefs articles inti­tu­lée : En cas de doute…, Courrier de Rome, jan­vier 2017, LII, N. 595, pp. 9–11. Les articles traitent de façon appro­fon­die du pro­blème du « Pape héré­tique ».[]
  10. . Entrée Jean XXII de l’Enciclopedia Treccani, de CHARLES TROTTMAN, trad. it. de Maria Paola Arena, p. 25/​45, acces­sible sur inter­net. Voir aus­si GLEIZE, op. cit., p. 10. Pour les textes : DS 529/531/990–991 ; 1000–1002. []