La FSSPX et la conversion de Rome à la Tradition

Dans cet article, M. l’ab­bé Paul Robinson, prêtre de La Fraternité Sacerdotale Saint-​Pie X en poste au sémi­naire de Goulburn, en Australie, se demande si une recon­nais­sance cano­nique de la FSSPX « telle quelle » favo­ri­se­rait ou empê­che­rait la res­tau­ra­tion de la Tradition.

Introduction

À la conclu­sion du Chapitre Général de la Fraternité Sacerdotale Sant-​Pie X en 2006, les membres du cha­pitre ont fait une décla­ra­tion, comme c’est la cou­tume. Entre autres, la décla­ra­tion a affirmé :

« les contacts qu’elle entre­tient épi­so­di­que­ment avec les auto­ri­tés romaines ont pour seul but de les aider à se réap­pro­prier la Tradition que l’Église ne peut renier sans perdre son iden­ti­té, et non la recherche d’un avan­tage pour elle-​même, ou d’arriver à un impos­sible ‘accord’ pure­ment pratique ».

Cette affir­ma­tion montre clai­re­ment que les rela­tions de la FSSPX avec Rome ont un double but : la res­tau­ra­tion de la Tradition et l’avantage de la FSSPX. Elle indique aus­si que le but éloi­gné ou ultime de la res­tau­ra­tion de la Tradition prime sur le but pro­chain d’un avan­tage de la FSSPX. Cependant, depuis 2006, il y a eu beau­coup de points de vue dif­fé­rents quant aux moyens par les­quels la FSSPX doit aider à la res­tau­ra­tion de la Tradition à Rome. La dis­cus­sion porte sur­tout sur la ques­tion de savoir si la res­tau­ra­tion doit avoir lieu d’abord sur le plan pra­tique ou d’abord sur le plan doc­tri­nal. Plus pré­ci­sé­ment, est-​ce mieux pour la FSSPX d’accepter une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle », ou vaut-​il mieux refu­ser une telle recon­nais­sance dans le but d’obliger Rome à adop­ter la doc­trine tra­di­tion­nelle ? Une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle » favoriserait-​elle ou empêcherait-​elle la res­tau­ra­tion de la Tradition sou­hai­tée par la FSSPX ?

Cet article se pro­pose de consi­dé­rer deux posi­tions dif­fé­rentes sur la ques­tion, l’une contre une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle », et l’autre en faveur de ladite recon­nais­sance. Le but de cet article, tout comme celui de l’article Unité de Foi avec le pape François, n’est pas de déter­mi­ner quand et dans quelles cir­cons­tances il sera pru­dent que le supé­rieur géné­ral de la FSSPX accepte une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle » ; son but est plu­tôt de défendre la posi­tion publique de la Maison Générale, selon laquelle être accep­té « tel quel » consti­tue le cri­tère essen­tiel pour accep­ter une recon­nais­sance cano­nique. Cet article uti­lise donc le terme « tel quel » dans le même sens que la Maison Générale, à savoir, que FSSPX puisse conser­ver la liber­té de pro­fes­ser ouver­te­ment ses posi­tions doc­tri­nales, de main­te­nir ses pra­tiques litur­giques, et de conser­ver ses pro­prié­tés et ses lieux de culte.

Deux Notes Préliminaires

Avant d’entrer dans les détails, deux notes pré­li­mi­naires s’imposent. La pre­mière est que la FSSPX essaie depuis le réta­blis­se­ment de ses contacts avec Rome en 2000 d’obtenir une res­tau­ra­tion de la Tradition sur les deux plans, pra­tique et doc­tri­nal. Mgr. Fellay a deman­dé des dis­cus­sions doc­tri­nales avec Rome et il a éga­le­ment deman­dé que deux « pré­con­di­tions » pra­tiques soient rem­plies avant que les dis­cus­sions ne com­mencent. Les condi­tions étaient la libé­ra­tion de la messe tra­di­tion­nelle et le retrait du décret d’excommunication des évêques de la FSSPX. La décla­ra­tion que nous venons de citer affirme que la réa­li­sa­tion de ces deux condi­tions « pro­cu­re­rait un très grand bien à l’Église en res­ti­tuant à celle-​ci au moins une par­tie de ses droits à sa propre Tradition ».

Les « pré­con­di­tions » ont été plus ou moins réa­li­sées et les dis­cus­sions doc­tri­nales ont eu lieu. Cependant, la réus­site sur le plan pra­tique n’a pas trou­vé son écho sur le plan doc­tri­nal. Les auto­ri­tés romaines impli­quées dans les dis­cus­sions n’ont pas été d’accord avec la posi­tion de la FSSPX – la posi­tion selon laquelle Vatican II se trouve, sur trois points (liber­té reli­gieuse, œcu­mé­nisme, col­lé­gia­li­té), en rup­ture avec l’enseignement constant de l’Église. Malgré ce manque d’entente, Rome a vou­lu avan­cer sur le plan pra­tique, met­tant en avant le pro­jet d’une pré­la­ture per­son­nelle pour la FSSPX, un pro­jet qui a été pro­po­sé pour la pre­mière fois en 2011.

Depuis, d’autres pas pra­tiques vers la res­tau­ra­tion de la Tradition ont été faits. On a accor­dé aux prêtres de la FSSPX la juri­dic­tion ordi­naire pour confes­ser et un cadre pour obte­nir l’autorisation de célé­brer les mariages avec la due forme canonique.

Il serait bon de rap­pe­ler, pour ceux qui refusent d’admettre que les rap­ports entre Rome et la FSSPX soient dif­fé­rents de ce qu’ils ont été, que Rome n’a rien accor­dé à la FSSPX pen­dant toute la longue période de 1975 à 2007. Depuis, en revanche, Rome a bou­gé légè­re­ment de la ligne qu’elle tenait, et cela pour se rap­pro­cher de la ligne main­te­nue par la FSSPX, la ligne « recon­nais­sance cano­nique telle quelle ». Le fait que les conces­sions de Rome aient été presque exclu­si­ve­ment pra­tiques a don­né lieu au débat « accord doc­tri­nal ou accord pra­tique ». Que ce débat, donc, n’obscurcisse point la réa­li­té évi­dente que ces conces­sions intro­duisent une situa­tion nou­velle. La ques­tion n’est plus « que devons-​nous faire quand Rome s’oppose à nous ? » mais plu­tôt « que devons-​nous faire quand Rome nous favo­rise ? ». Ce n’est que dans ce contexte que notre pre­mière ques­tion peut se poser, à savoir : la FSSPX devrait-​elle accep­ter une res­tau­ra­tion sur le plan pra­tique ou devrait-​elle d’abord attendre une res­tau­ra­tion sur le plan doctrinal ?

Ce qui nous mène à notre deuxième point, qui est que les pas pra­tiques vers la res­tau­ra­tion de la Tradition ne peuvent pas être entiè­re­ment sépa­rés des pas doc­tri­naux, et vice ver­sa. Chaque étape pra­tique vers la régu­la­ri­sa­tion et la pro­pa­ga­tion de la Tradition sera néces­sai­re­ment une étape vers la res­tau­ra­tion de la doc­trine tra­di­tion­nelle ; chaque pas doc­tri­nal fait pour cor­ri­ger les erreurs de Vatican II répan­dra néces­sai­re­ment la Tradition sur le plan pra­tique. La seule dif­fé­rence est que cer­taines étapes seront direc­te­ment pra­tiques et indi­rec­te­ment doc­tri­nales, tan­dis que d’autres seront direc­te­ment doc­tri­nales et indi­rec­te­ment pra­tiques. À la fin, il est impos­sible de sépa­rer la croyance tra­di­tion­nelle de la praxis tra­di­tion­nelle ; c’est un tout. Ainsi quand une par­tie du tout est favo­ri­sée, l’autre par­tie l’est néces­sai­re­ment aussi.

Considérez, par exemple, la pos­si­bi­li­té d’une pré­la­ture per­son­nelle pour la FSSPX qui la lais­se­rait telle quelle. Le jour de la recon­nais­sance cano­nique, il exis­te­rait au sein des struc­tures cano­niques de l’Église une orga­ni­sa­tion mon­diale de prêtres et de reli­gieux tra­di­tion­nels dont la posi­tion offi­cielle est que le deuxième Concile du Vatican contient des erreurs allant contre des dogmes défi­nis de la Foi. Le fait que Rome approuve une telle orga­ni­sa­tion et lui per­met de conti­nuer son oppo­si­tion bien connue à cer­tains aspects du Concile por­te­rait un coup ter­rible au Concile.

C’est pour­quoi le célèbre écri­vain catho­lique George Weigel consi­dère une éven­tuelle recon­nais­sance de la FSSPX « telle quelle » avec hor­reur. Pour lui, ce serait consa­crer pour les catho­liques du monde entier un « droit au désac­cord » : « rendre au cler­gé de la FSSPX la pleine com­mu­nion avec Rome tout en leur per­met­tant de croi­ser leurs doigts der­rière le dos sur la liber­té reli­gieuse (et l’œcuménisme) lors de leur pro­fes­sion de Foi et leur ser­ment de fidé­li­té serait consa­crer, par le moyen bizarre de l’ultra-traditionalisme, ‘un droit au désac­cord‘ dans l’Église. » [1]

Bien que nous ne soyons pas d’accord avec lui pour dire que cela consa­cre­rait un droit au désac­cord avec tout l’enseignement catho­lique, nous sommes bien d’accord que cela consa­cre­rait un droit au désac­cord avec Vatican II. Il est donc impos­sible qu’une recon­nais­sance cano­nique de la FSSPX ne soit pas un pas vers la condam­na­tion des erreurs de Vatican II, même si en soi ce n’est pas une étape doc­tri­nale vers la res­tau­ra­tion de la Tradition mais plu­tôt une étape pra­tique. Si la FSSPX était recon­nue telle quelle, sa posi­tion, ou sa pro­fes­sion de Foi si vous vou­lez, serait aus­si recon­nue comme catholique.

Ces deux points ayant été posés, nous pou­vons désor­mais reve­nir à notre ques­tion prin­ci­pale : la FSSPX devrait-​elle accep­ter l’étape direc­te­ment pra­tique et indi­rec­te­ment doc­tri­nale vers la res­tau­ra­tion de la Tradition qu’est une recon­nais­sance cano­nique ? Ou bien la FSSPX devrait-​elle se concen­trer sur l’obtention d’une étape direc­te­ment doc­tri­nale et indi­rec­te­ment pra­tique vers cette restauration ?

La Position « Attendre que Rome se convertisse »

D’aucuns ont sou­te­nu qu’une recon­nais­sance cano­nique, même si elle offre des avan­tages à cer­tains égards, serait fina­le­ment un désa­van­tage pour la res­tau­ra­tion de la Tradition. Le rai­son­ne­ment est que la FSSPX devrait attendre que Rome fasse une décla­ra­tion doc­tri­nale qui condamne les erreurs de Vatican II, et nous allons l’appeler le « rai­son­ne­ment de la décla­ra­tion doc­tri­nale ». Il peut être résu­mé ainsi :

- « Le but pour­sui­vi est que la [FSSPX] retrouve tous ses droits à Rome » [[2] : In Courrier de Rome, mai 2017, « Pour une entente doc­tri­nale ? », §2.)]
- La res­tau­ra­tion de ces droits consis­te­rait en une sérieuse cor­rec­tion par le Saint-​Siège « des erreurs doc­tri­nales qui sont à la source de la crise sans pré­cé­dent qui sévit encore dans la sainte Église ».
- Donc « cette cor­rec­tion est le but que recherché, but en soi et cause finale, prin­cipe de tout l’agir sub­sé­quent dans le cadre des rela­tions avec Rome ».
- Mais une recon­nais­sance cano­nique met­trait en dan­ger ce but final de deux façons[3] :
- Elle ferait de la posi­tion doc­tri­nale de la FSSPX juste une opi­nion par­mi tant d’autres au sein de l’Église conci­liaire et ain­si elle rela­ti­vi­se­rait cette posi­tion doc­tri­nale.
- Elle intro­dui­rait le risque de l’affaiblissement de la posi­tion doc­tri­nale de la FSSPX.
- Donc, tout compte fait, la recon­nais­sance cano­nique de la FSSPX empê­che­rait la res­tau­ra­tion de la Tradition plus qu’elle ne l’aiderait, aus­si ne faut-​il pas l’accepter avant que Rome n’ait signé une décla­ra­tion doc­tri­nale qui condamne les erreurs de Vatican II.

La pre­mière chose à noter sur cette posi­tion est qu’elle pro­pose un cri­tère de dis­cer­ne­ment pour la recon­nais­sance cano­nique de la FSSPX qui est très dif­fé­rent du cri­tère de Mgr Lefebvre (« telle quelle »). Pour trois rai­sons, cette posi­tion rejette la condi­tion « telle quelle » comme étant inacceptable :

- Elle ne voit pas la recon­nais­sance cano­nique comme favo­ri­sant la res­tau­ra­tion de la doc­trine tra­di­tion­nelle, mais plu­tôt comme l’empêchant.
- Elle ne croit pas que la FSSPX serait suf­fi­sam­ment pro­té­gée dans sa Foi par une recon­nais­sance « telle quelle ».
- Elle ne croit pas que la FSSPX aurait une obli­ga­tion morale d’accepter une recon­nais­sance « telle quelle ».

Regardons de plus près ces trois raisons.

1 – La reconnaissance canonique « telle quelle » comme empêchant la doctrine traditionnelle

Nous avons dit plus haut qu’une recon­nais­sance cano­nique de la FSSPX por­te­rait un grand coup contre le sta­tut doc­tri­nal de Vatican II. Le rai­son­ne­ment de la décla­ra­tion doc­tri­nale, en revanche, main­tient qu’une FSSPX cano­ni­que­ment régu­la­ri­sée serait vue comme adhé­rant à une opi­nion sur Vatican II par­mi tant d’autres. De ce point de vue, il est mieux pour la FSSPX d’apparaître comme hors de l’Église, puisque cela lui per­met de res­sor­tir plus clai­re­ment et d’attirer plus d’attention à sa position.

En plus de ne pas recon­naître que la posi­tion de la FSSPX est déjà vue comme juste une autre opi­nion – et le plus sou­vent comme une opi­nion fausse – cette posi­tion semble igno­rer la pro­gres­sion nor­male de la res­tau­ra­tion de l’Église en temps de crise. Normalement il y a trois stades : la per­sé­cu­tion, puis la tolé­rance, puis le pri­vi­lège. Par exemple, le catho­li­cisme fut per­sé­cu­té par l’Empire romain ; ensuite il a été tolé­ré sous Constantin, et enfin il est deve­nu la reli­gion pri­vi­lé­giée d’État sous d’autres Empereurs chré­tiens pos­té­rieurs. Pour les catho­liques mis à mort et qui ne pou­vaient pas s’assembler publi­que­ment pour pra­ti­quer leur reli­gion, un état de tolé­rance reli­gieuse était tout à fait sou­hai­table. Ce n’était pas un bien abso­lu, mais un bien rela­tif, et un pas vers la meilleure situa­tion, dans laquelle la Foi catho­lique serait la reli­gion pri­vi­lé­giée d’État, comme il se doit.

Les Catholiques peuvent deman­der la pro­tec­tion de la loi de la part d’un gou­ver­ne­ment du style plu­ra­liste et prô­nant la liber­té reli­gieuse. Ils ne sont pas obli­gés de récla­mer la per­sé­cu­tion jusqu’à ce que l’État se conver­tisse à la Foi catho­lique et éta­blisse le catho­li­cisme comme reli­gion d’État.

La crise arienne est un autre exemple, plus adap­té que le pre­mier puisqu’il s’agit d’une situa­tion où la plu­part des per­sé­cu­tions venaient de l’intérieur de l’Église. Pendant un cer­tain temps, les évêques catho­liques qui pro­fes­saient la Foi catho­lique étaient exi­lés par l’Empereur et les évêques ariens. Puis Julien l’Apostat est arri­vé au pou­voir et il a fait reve­nir d’exil tous les évêques catho­liques, dans le but de créer encore plus de ziza­nie dans l’Église. Cette stra­té­gie n’a pas réus­si, car elle a créé un envi­ron­ne­ment de tolé­rance pour la doc­trine de la Divinité de Notre Seigner, qui a ensuite été res­tau­rée à sa posi­tion pri­vi­lé­giée comme il se devait et recon­nue par le monde catho­lique comme étant l’enseignement catholique.

La posi­tion de la décla­ra­tion doc­tri­nale veut que la Tradition passe direc­te­ment de la per­sé­cu­tion au pri­vi­lège. Elle veut qu’après l’avoir per­sé­cu­tée Rome la pri­vi­lé­gie, sans pas­ser par le stade inter­mé­diaire de la tolé­rance. De plus, elle voit le stade de la tolé­rance comme néfaste pour la Tradition plu­tôt que comme une aide. Bref, le meilleur est l’ennemi du bien ici. Puisque la meilleure issue (le pri­vi­lège) brille d’un tel éclat, la bon­té de l’issue moins bonne (la tolé­rance) n’est plus admise.

Remarquons au pas­sage que même si la mar­gi­na­li­sa­tion que la FSSPX a connue ces qua­rante der­nières années l’a pro­té­gée dans une cer­taine mesure, il semble dif­fi­cile de pré­tendre qu’elle ait été béné­fique pour répandre la posi­tion de la FSSPX. Au contraire, la FSSPX a été mise dans un ghet­to par ses enne­mis pour évi­ter que sa posi­tion ne se répande, et cette stra­té­gie a très bien marché.

2 – La reconnaissance canonique « telle quelle » comme un risque pour la Foi de la FSSPX

Un deuxième élé­ment de la posi­tion de la décla­ra­tion doc­tri­nale est que la FSSPX, une fois inté­grée dans l’Église conci­liaire qui favo­rise l’hérésie, aurait du mal à tenir bon face aux erreurs de Vatican II. Ce qui est trou­blant dans cet élé­ment est qu’il est sou­te­nu par une cita­tion de Mgr. Lefebvre [4] qui dit : « Ce qui nous inté­resse d’abord, c’est de main­te­nir la Foi catho­lique. C’est cela notre com­bat. Alors la ques­tion cano­nique, pure­ment exté­rieure, publique dans l’Église, est secon­daire. Ce qui est impor­tant, c’est de res­ter dans l’Église… dans l’Église, c’est-à-dire dans la Foi catho­lique de tou­jours et dans le vrai sacer­doce, et dans la véri­table messe, et dans les véri­tables sacre­ments, dans le caté­chisme de tou­jours, avec la Bible de tou­jours » [5]. Si cette cita­tion est trou­blante, c’est parce que Mgr. Lefebvre était clai­re­ment favo­rable à une recon­nais­sance « telle quelle ». Prenons, par exemple, ce qu’il dit dans son ser­mon pour ses qua­rante ans d’épiscopat en octobre 1987 : « Si Rome vou­lait vrai­ment nous don­ner une vraie auto­no­mie, celle que nous avons main­te­nant, mais avec la sou­mis­sion, nous le vou­drions ; nous avons tou­jours dési­ré être sou­mis au Saint Père » [6].

Pour rendre jus­tice à Mgr. Lefebvre, il faut récon­ci­lier la pre­mière cita­tion avec la seconde. S’il dit dans la pre­mière cita­tion que la Foi est plus impor­tante qu’une recon­nais­sance cano­nique, il pense sûre­ment à une situa­tion où la FSSPX devrait accep­ter la nou­velle Messe ou la liber­té reli­gieuse ou quelque chose du genre pour obte­nir la recon­nais­sance cano­nique. Il ne dit pas que si on accor­dait à la FSPPX une recon­nais­sance « telle quelle » elle ris­que­rait de perdre la doc­trine tra­di­tion­nelle, et qu’il serait donc pré­fé­rable de res­ter dans un état plus sûr de mar­gi­na­li­sa­tion plu­tôt que d’accepter une recon­nais­sance cano­nique dans laquelle la FSSPX pour­rait main­te­nir toutes ses posi­tions doctrinales.

Dans la pre­mière cita­tion, Mgr. Lefebvre dit que la FSSPX doit main­te­nir la Foi catho­lique comme prio­ri­taire sur une recon­nais­sance cano­nique si elle a à choi­sir entre les deux. Dans la deuxième cita­tion, il dit que SI elle peut main­te­nir la Foi, le vrai sacer­doce, la vraie messe, les vrais sacre­ments, le vrai caté­chisme, etc., ET AUSSI avoir un sta­tut cano­nique, elle doit prendre les deux.

Un autre pro­blème avec la posi­tion de la décla­ra­tion doc­tri­nale est qu’il ne semble pas recon­naître les dan­gers pour la Foi que la FSSPX court en res­tant pen­dant des décen­nies sans recon­nais­sance cano­nique. Si on pou­vait divi­ser en deux camps les prêtres ayant quit­té la FSSPX, avec d’un côté ceux qui ont cou­ru vers la Résistance et le sédé­va­can­tisme et de l’autre côté ceux qui sont allé au Novus ordo, le pre­mier camp serait bien plus nom­breux que l’autre. Le nombre dis­pro­por­tion­né d’anciens prêtres de la FSSPX qui ont per­du la Foi en la visi­bi­li­té et l’autorité de l’Église devrait être une indi­ca­tion claire que la situa­tion anor­male de la FSSPX, en soi, repré­sente un risque de perdre la Foi en l’Église. La pré­ten­due sécu­ri­té pour la Foi four­nie par l’irrégularité cano­nique nous semble donc, bien au contraire, bien précaire.

Comme un exemple par­ti­cu­lier de ceci, consi­dé­rons le troi­sième point.

3 – La reconnaissance canonique « telle quelle » comme moralement indifférente

La posi­tion de la décla­ra­tion doc­tri­nale voit une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle » comme étant mora­le­ment indif­fé­rent [7]. Cela veut dire que la FSSPX n’aucun devoir moral par­ti­cu­lier en ce qui concerne l’acceptation ou le rejet d’une recon­nais­sance cano­nique en soi. La Fraternité est donc libre de la reje­ter pour des rai­sons acci­den­telles, rai­sons qui portent non pas sur la recon­nais­sance cano­nique en elle-​même mais sur les cir­cons­tances envi­ron­nantes. Elle est libre aus­si de mettre n’importe quel prix à sa recon­nais­sance cano­nique, par exemple le prix de la condam­na­tion des erreurs de Vatican II.

Une image – sans doute insuf­fi­sante à bien des égards – pour­rait ser­vir d’illustration. Disons qu’un enfant a un père ivrogne et que le père com­mande habi­tuel­le­ment à l’enfant de faire des choses mau­vaises. Puis un beau jour, le père com­mande à l’enfant de faire quelque chose qui remet un peu d’ordre dans la mai­son. À cette occa­sion, l’enfant aurait tort de dire, « à cause de votre ivro­gne­rie habi­tuelle, l’ordre que vous me don­nez est mora­le­ment indif­fé­rent. Tant que vous ne cor­ri­gez pas votre mau­vaise habi­tude, il est plus avan­ta­geux pour moi de ne pas accep­ter vos actes d’autorité – même les bons qui rec­ti­fient les choses dans la mai­son – parce que je peux rendre un meilleur témoi­gnage à la bon­té de la sobrié­té et je peux vous mettre la pres­sion pour deve­nir sobre si je suis dans un état de non-acceptation. »

Au contraire, le père a tou­jours le droit de com­man­der l’obéissance en tout ce qui est bon. La recon­nais­sance cano­nique de la FSSPX n’est pas indif­fé­rente, c’est une chose bonne, en tant qu’elle rec­ti­fie quelque chose dans l’Église qui est injuste et anor­mal. Mgr. Fellay l’a dit dans le numé­ro de Cor unum publié en avril 2014 : « en soi, la recon­nais­sance cano­nique est un très grand bien ». Le fait que ce soit un bien moral impose à la FSSPX une obli­ga­tion morale de l’accepter, si elle ne com­porte pas de dan­ger pour la Foi. Le devoir de gar­der la Foi est un devoir plus éle­vé, mais le devoir d’avoir des rela­tions nor­males avec le suc­ces­seur de Pierre n’est pas facultatif.

Mgr Lefebvre l’a dit de manière implicite :

« Le prin­cipe fon­da­men­tal de la pen­sée et de l’action de la Fraternité dans la dou­lou­reuse crise que l’Église tra­verse est le prin­cipe ensei­gné par saint Thomas d’Aquin dans la Somme théo­lo­gique : ne pas s’opposer à l’autorité de l’Église, sauf en cas de dan­ger immé­diat pour la Foi » [8].

En bref, la posi­tion de la décla­ra­tion doc­tri­nale erre quand elle change le cri­tère pour la recon­nais­sance cano­nique de « la FSSPX doit pou­voir gar­der la Foi tra­di­tion­nelle » à « Rome doit pro­fes­ser la Foi tra­di­tion­nelle ». Les rai­sons qu’elle avance pour mon­trer que la recon­nais­sance cano­nique « telle quelle » empê­che­rait la res­tau­ra­tion de la Tradition tombent quand elles sont exa­mi­nées, et par ce fait même, le rai­son­ne­ment perd toute sa force.

La Position de Mgr Lefebvre

Il nous reste à consi­dé­rer la posi­tion de Mgr Lefebvre en faveur d’une recon­nais­sance « telle quelle ». Ce qu’il faut évi­ter dans ces consi­dé­ra­tions, c’est d’isoler quelques cita­tions de l’archevêque pour ensuite construire tout un argu­ment sur elles. Il serait mieux de décou­vrir les prin­cipes qui moti­vaient Mgr. Lefebvre et com­ment il a sui­vi ces prin­cipes tout au long de sa vie.

Il nous faut regar­der tout par­ti­cu­liè­re­ment la vision de Mgr Lefebvre pour le rôle de la FSSPX et com­ment cette vision a infor­mé les négo­cia­tions qu’il a menées avec Rome au sujet du sta­tut de la FSSPX dans l’Église.

La restauration de l’Église par les prêtres

Il est impor­tant de com­prendre que la vision de Mgr Lefebvre pour la FSSPX date d’avant l’éclatement de la crise dans l’Église. Déjà dans les années 1950, il rêvait d’œuvrer pour la res­tau­ra­tion de l’Église. Le grand moyen pour cette res­tau­ra­tion, et même le seul moyen dans son esprit, était le sacer­doce. Le sacer­doce, confé­ré par le sacre­ment de l’Ordre, est l’ultime source d’ordre dans l’Église, et il est essen­tiel­le­ment lié à l’acte suprême qui réor­donne le monde déchu, le Saint Sacrifice de la Messe. C’est cette vision qui était der­rière le fameux rêve de Mgr. Lefebvre dans la cathé­drale de Dakar dans les années 1950 : « Devant la dégra­da­tion pro­gres­sive de l’idéal sacer­do­tal, trans­mettre dans toute sa pure­té doc­tri­nale, dans toute sa cha­ri­té mis­sion­naire le sacer­doce catho­lique de Notre Seigneur Jésus-​Christ… Comment réa­li­ser ce qui m’apparaissait alors comme la seule solu­tion de renou­veau de l’Église et de la Chrétienté ? C’était encore un rêve, mais dans lequel m’apparaissait déjà la néces­si­té non seule­ment de trans­mettre le sacer­doce authen­tique, non seule­ment la sana doc­tri­na approu­vée par l’Église, mais l’esprit pro­fond et immuable du sacer­doce catho­lique et de l’esprit chré­tien lié essen­tiel­le­ment à la grande prière de Notre Seigneur qu’exprime éter­nel­le­ment son sacri­fice de la Croix » [9].

C’est à cause de cette vision qu’en fon­dant la FSSPX, Mgr Lefebvre lui a don­né comme but pre­mier « le sacer­doce et tout ce qui s’y rap­porte et rien que ce qui le concerne » (140). « Nous sommes une Fraternité sacer­do­tale. Le carac­tère essen­tiel de notre Fraternité est sa nature sacer­do­tale. C’est cela son but » [10].

Dans l’esprit de Mgr. Lefebvre, il était impor­tant que la FSSPX soit fon­dée non pas sur une base néga­tive, mais sur une base posi­tive. La FSSPX ne fut pas fon­dée pour contes­ter Rome et le Concile. Pour Monseigneur, cela n’aurait pas été conve­nable. Elle fut fon­dée plu­tôt pour accom­plir une œuvre posi­tive, à savoir la for­ma­tion de bons prêtres :

« [La Fraternité Saint Pie X] n’est pas née d’une idée de contes­ta­tion, une idée d’opposition. Pas du tout ! Elle est née de la façon dont je crois que des œuvres d’Église peuvent très bien naître, c’est-à-dire, d’un besoin qui s’est pré­sen­té : le besoin d’assurer la bonne for­ma­tion des prêtres » [11].

Mgr Lefebvre n’a pas fon­dé la FSSPX pour régler la crise dans l’Église. Il vou­lait que la FSSPX contri­bue à la res­tau­ra­tion de l’Église, bien sûr, mais en tant que Fraternité sacer­do­tale. En approu­vant ses sta­tuts, l’Église n’a pas confié à la FSSPX la mis­sion de res­tau­rer l’Église ; la FSSPX n’a pas les moyens de res­tau­rer l’Église parce que cela appar­tient à Rome ; et son fon­da­teur ne l’a pas éta­blie dans le but immé­diat de res­tau­rer l’Église. En tant que telle, la contri­bu­tion à la res­tau­ra­tion de l’Église n’est que le but loin­tain de la FSSPX, tan­dis que la for­ma­tion de bons prêtres est son but prochain.

Cette dis­tinc­tion est impor­tante. Si le but immé­diat de la FSSPX était la res­tau­ra­tion de l’Église, il fau­drait qu’elle prenne tous les moyens pour accom­plir ce but, sans se concen­trer sur la for­ma­tion de bons prêtres. Mais puisque son but immé­diat est la for­ma­tion de bons prêtres, alors le moyen par lequel elle contri­bue à la res­tau­ra­tion de l’Église est gra­vé dans le marbre et ne peut chan­ger, du moins si la Fraternité doit res­ter fidèle à son identité.

Comment une Fraternité sacerdotale restaure l’Église

Comment, nous pou­vons deman­der, concrè­te­ment, une Fraternité sacer­do­tale œuvre-​t-​elle pour la res­tau­ra­tion de l’Église ? Nous avons déjà évo­qué la vision de Mgr Lefebvre en géné­ral : for­mer des prêtres avec une pure­té doc­tri­nale et une cha­ri­té mis­sion­naire. Mais com­ment de tels prêtres surmontent-​ils la plus grande crise de l’Église que le monde ait jamais connue ?

Les affir­ma­tions les plus claires de Mgr Lefebvre à ce sujet se trouvent dans la pre­mière confé­rence qu’il a don­née à la retraite de Pâques qu’il a prê­chée juste avant les sacres. On pour­rait se deman­der si cette confé­rence [12] d’avril 1988 ne peut pas être consi­dé­rée comme la deuxième moi­tié du rêve de Dakar ?

Dans cette deuxième par­tie du rêve, le fon­da­teur de la FSSPX entre­vit com­ment sa Fraternité sacer­do­tale serait pla­cée dans une posi­tion où elle avan­ce­rait effi­ca­ce­ment la res­tau­ra­tion de la Tradition. Tout com­men­ce­rait avec une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle ». Ensuite, grâce à cette recon­nais­sance, la FSSPX se ver­rait accor­dée un office à Rome. Après cela, à un moment don­né, vien­drait une église de la FSSPX à Rome, choi­sie par­mi les nom­breuses églises romaines qui ne sont pas uti­li­sées. Ensuite, un sémi­naire de la Fraternité à Rome, qui atti­re­rait beau­coup de voca­tions de par­tout dans le monde. Et puisque la majo­ri­té des évêques est choi­sie par­mi les prêtres for­més dans les sémi­naires romains, beau­coup des ordi­nands du sémi­naire romain de la FSSPX devien­draient des évêques et occu­pe­raient des dio­cèses par­tout dans le monde. Et la res­tau­ra­tion de la Tradition ? À un moment don­né, à cause de l’influence crois­sante de la Tradition grâce à la pré­sence de la FSSPX à Rome, au sémi­naire romain de la FSSPX, aux prêtres et évêques romains de la FSSPX, Rome repren­drait à nou­veau sa propre Tradition.

« C’est un beau rêve, » dit Monseigneur. « Mais qui sait ? » C’est un rêve qui s’aligne par­fai­te­ment sur la concep­tion qu’avait Mgr Lefebvre de la Fraternité sacer­do­tale qu’il a fon­dée : for­mer de bons prêtres qui pro­fessent l’intégrité de la Foi, et par le fait même, aider à res­tau­rer l’Église.

Conclusion

Mgr Lefebvre croyait à la puis­sance de prêtres bien for­més pour res­tau­rer l’Église. Pour cette rai­son, il a fon­dé une Fraternité sacer­do­tale qui cherche à for­mer des prêtres connus pour leur pure­té doc­tri­nale et leur cha­ri­té mis­sion­naire. L’Église elle-​même, en approu­vant les sta­tuts de la FSSPX, lui a confié cette mis­sion de for­mer de bons prêtres, et elle a tous les moyens néces­saires pour accom­plir cette œuvre. Mais depuis la sup­pres­sion illé­gale de la FSSPX en 1975, elle a été mise dans une situa­tion irré­gu­lière, repous­sée par les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques, et empê­chée de se répandre autant qu’elle le pour­rait. Parce que Mgr Lefebvre a fon­dé la FSSPX pour la for­ma­tion de bons prêtres et qu’une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle » per­met­trait à la FSSPX d’étendre son œuvre de la for­ma­tion de bons prêtres, le Mgr. était favo­rable à une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle ».

Quant à ceux qui tiennent la posi­tion de la décla­ra­tion doc­tri­nale, ils voient le but immé­diat de la FSSPX comme étant la res­tau­ra­tion de l’Église et ne consi­dère donc pas une recon­nais­sance cano­nique « telle quelle » comme favo­rable à cette res­tau­ra­tion. Ils aime­raient uti­li­ser l’état de sup­pres­sion cano­nique dans lequel se trouve la FSSPX comme un moyen de mettre la pres­sion à Rome, pour que celle-​ci condamne les erreurs de Vatican II. En prô­nant cette posi­tion, ils ont une vision dans laquelle la FSSPX ne cherche pas à contri­buer à la res­tau­ra­tion de l’Église prin­ci­pa­le­ment par la for­ma­tion de prêtres qui pro­fessent la Foi, mais plu­tôt prin­ci­pa­le­ment en met­tant la pres­sion à Rome pour qu’elle pro­fesse la Foi.

Sources : fsspx.news [en anglais] /​Traduction de Mary Molliné-​Carlisle pour La Porte Latine

Notes de bas de page

  1. https://www.firstthings.com/web-exclusives/2017/04/lets-not-make-a-dealat-least-this-deal[]
  2. Cette cita­tion et les deux sui­vantes sont tirées de Courrier de Rome, mai 2017, « Pour une entente doc­tri­nale ? », §2.[]
  3. Cf. Ibid., §§28–29.[]
  4. Cité dans Ibid., §29.[]
  5. Conférence spi­ri­tuelle à Écône, 21 décembre 1984.[]
  6. Angelus maga­zine, novembre 1987, p. 8.[]
  7. Voir Courrier de Rome, mai 2017, « Pour une entente doc­tri­nale ? », §28.[]
  8. Lettre aux amis et bien­fai­teurs amé­ri­cains, 28 avril 1983.[]
  9. Itinéraire spi­ri­tuel, p. iii.[]
  10. Sainteté sacer­do­tale, p. 444 ; les pages 437–481 sont une lec­ture incon­tour­nable pour cette dis­cus­sion[]
  11. Sainteté sacer­do­tale, p. 439.[]
  12. Extrait de la confé­rence de Mgr Lefebvre ( Retraite à Ecône – Avril 1988) :

    […] Ce qui est notre règle c’est la foi qui passe avant l’obéissance, la pre­mière obéis­sance c’est l’obéissance de la foi. Cette foi passe avant l’obéissance aux hommes qui sont char­gés de nous don­ner la foi. Alors, c’est simple comme posi­tion, évi­dem­ment nous nous trou­vons en oppo­si­tion avec ceux qui détruisent la foi. Il y aura un double com­bat pour nous, il y aura le com­bat contre les erreurs, et le com­bat même avec ceux qui sont en faveur de ces erreurs. C’est dif­fi­cile d’être contre les erreurs et de ne pas être contre les hommes qui les dif­fusent. D’où il était facile pour ceux qui nous attaquent de dire : « vous com­bat­tez Rome, donc vous êtes contre Rome, donc vous êtes contre le Pape, donc vous êtes contre le Concile, donc vous êtes en dehors de l’Eglise ». Ce sont des réac­tions tout à fait com­pré­hen­sibles, et tout à fait faciles, mais fausses. Ça sup­pose que Rome ne se trompe jamais, ce qui est faux.

    Alors nous en sommes là, mais si notre rôle c’est de com­battre les erreurs, et aus­si de nous oppo­ser, et à déso­béir à ces per­sonnes qui dif­fusent les erreurs, cela n’empêche pas que l’on pou­vait essayer de gar­der un contact avec ces per­sonnes pour essayer de les conver­tir, pour essayer de les rame­ner à la Tradition. Entreprise peut-​être bien pré­somp­tueuse, peut-​être bien dif­fi­cile, mais c’est tout de même ce que le Bon Dieu nous demande ; même s’il faut : « vous allez conver­tir vos supé­rieurs ! » Qu’est-ce que vous vou­lez faire ? S’il est évident qu’ils sont dans l’erreur, c’est clair, ils s’opposent à ce que les autres ont ensei­gné ; nous voyons les deux textes ; le texte qui nous est don­né main­te­nant, et le texte qui nous était don­né avant, s’oppose com­plè­te­ment. Alors, à qui obéir ? A ceux d’autrefois, ou à ceux d’aujourd’hui ? Nous ne pou­vons pas obéir au deux, c’est contra­dic­toire, c’est ce que j’ai dit au Pape Paul VI lorsque je l’ai vu à Castel Gandolfo : « Très Saint Père, nous sommes dans une situa­tion invrai­sem­blable, nous sommes obli­gés de vous déso­béir pour pou­voir obéir à vos pré­dé­ces­seurs, met­tez vous à notre place, une situa­tion impos­sible, voyez pour les fidèles quelle situa­tion ! Il y a contra­dic­tion entre ce qu’enseigne le Concile et Quanta Cura de Pie IX ». -« Oh, nous n’avons pas le temps de faire de la théo­lo­gie ici ». Alors c’est facile comme réponse, mais ce n’est pas une réponse, c’est grave.

    Alors nous en sommes là, et nous en sommes tou­jours là ; mais gar­der le contact avec Rome c’était une entre­prise assez déli­cate, assez dif­fi­cile, parce que en même temps que nous le cri­ti­quons, en même temps il faut cor­res­pondre avec eux, y aller au moins de temps en temps les voir ou au moins les repré­sen­tants du Pape. Et bien, le Bon Dieu a per­mis que cela se fasse, que nous gar­dions le lien avec Rome, et qu’en même temps nous le cri­ti­quions sans peur. Les lettres que nous avons envoyées avec Mgr. de Castro Mayer au Pape, et bien n’étaient pas très tendres, c’est moins qu’on puisse dire. Même la petite image que j’avais faite qui a d’ailleurs était cri­ti­quée par pas mal de tra­di­tio­na­listes. Et bien le Pape la eût dans les mains. C’est ce que m’a dit le Cardinal Ratzinger, évi­dem­ment il n’a pas été très édi­fié, mais enfin j’ai dit au Cardinal Ratzinger : « ‑Si seule­ment ça peut sau­ver son âme ». Vous me direz : « ‑mais vous don­nez des leçons au Pape ! » Ce sont des leçons de caté­chisme ! Il fait entrer tous les diables dans l’Eglise et puis après il vou­drait être bien avec le Bon Dieu ! Il faut qu’il choi­sisse, ou il tient abso­lu­ment à la com­pa­gnie des diables, et bien il res­te­ra avec les diables, ou bien il tient à la com­pa­gnie du Bon Dieu et il chasse les diables. Qu’est-ce que vous vou­lez faire ? Ce n’est pas com­pli­qué, c’est le caté­chisme en images. Malgré ça, ils veulent bien cor­res­pondre avec nous, il veulent nous consi­dé­rer comme quelque chose. Il m’a sem­blé éga­le­ment comme prin­cipe de tou­jours gar­der les prin­cipes de convaincre par les faits plu­tôt que convaincre par une grande pro­pa­gande qui serait faite en notre faveur par tous les médias, par toutes les radios, les télé­vi­sions, etc.

    Essayer de nous faire connaître comme ça, je pense qu’il vaut mieux nous connaître par les réa­li­sa­tions que nous fai­sons ; par ce que nous fai­sons aujourd’hui : un sémi­naire ici, une mai­son de retraites là, une école ici, un prieu­ré ici, et tout dou­ce­ment avec la grâce du Bon Dieu bien sûr, c’est le Bon Dieu qui nous sou­tient puisque nous essayons de tra­vailler pour Notre-​Seigneur, puisque nous essayons de tra­vailler pour l’Eglise, et Notre-​Seigneur nous aide, et c’est ce qui s’est fait. Si nous avons eu cette visite de Rome, c’est parce que après douze ans de com­bat, depuis 75 à 87, et bien Rome a fini par se dire on ne peut pas les consi­dé­rer comme n’existant pas. La Fraternité ce n’est pas rien, les tra­di­tio­na­listes (en ajou­tant tous ceux qui com­battent le même com­bat que nous et qui sont autour de nous) en défi­ni­tive, ce n’est pas rien. Il faut donc que nous fas­sions quelque chose et voi­là que la visite a eu lieu, et je pense que c’est déjà une grande vic­toire de la Tradition parce que cette visite a été cer­tai­ne­ment (au moins elle a été dans les termes) et jus­te­ment le der­nier numé­ro de « Fideliter » vous le raconte en détails. Ça a été une visite qui a été favo­rable ; ils ont expri­mé des sen­ti­ments qui nous étaient ouver­te­ment favo­rables, jusqu’à dire Mgr. Perle aux Soeurs de Fanjeaux : « C’est sur des œuvres comme les vôtres que l’on recons­trui­ra l’Eglise ». On ne peut pas faire un com­pli­ment plus beau que celui-​là. Je pense en disant cela il l’étend à tout ce qu’il a vu au cours de son voyage, parce qu’il a fait plus ou moins les mêmes com­pli­ments par­tout, le Cardinal de même. Je pense que la conclu­sion, vous avez vu vous mêmes, le Cardinal a assis­té offi­ciel­le­ment à la Messe du renou­vel­le­ment des enga­ge­ments le 8 décembre. Assister à la Messe d’un « sus­pens a divi­nis », c’est comme même assez peu ordi­naire pour un Cardinal. C’est une conclu­sion, c’était la conclu­sion de sa visite, ça s’est ins­crit dans l’his­toire, on ne peut plus chan­ger ça, c’est fini. Quand on fera l’his­toire de la Fraternité l’his­toire de notre résis­tance, l’his­toire de notre com­bat, ça ce sont de faits ins­crits, c’est clair.

    On pour­ra dire tout ce qu’on vou­dra, Rome pour­ra tout ce qu’elle vou­dra après, je dirais même presque démen­tir, « mais il n’é­tait pas pour ceci ou pour cela, mais il n’a pas fait ceci… » C’est fait, c’est dit, c’est accom­pli, c’est dans l’his­toire, Rome est obli­gée de recon­naître que le tra­vail de la conti­nua­tion de la Tradition est un tra­vail de recons­truc­tion de l’Eglise, et un tra­vail de la conti­nua­tion de l’ins­ti­tu­tion de l’Eglise. Ils sont obli­gés de le reconnaître.

    Alors, est-​ce que notre com­bat va être suf­fi­sant, est-​ce que le déve­lop­pe­ment de la Fraternité est suf­fi­sant pour que nous arri­vions à ins­tal­ler à Rome même la Tradition ? C’est le secret du Bon Dieu, c’est pos­sible, c’est une chose pos­sible en ce sens que sans chan­ger, donc à condam­nant tou­jours les erreurs, en demeu­rant dans la véri­té, dans la Tradition. « Que Rome vienne à nous accor­der ce que nous deman­dons d’a­voir un bureau à Rome, d’a­voir une repré­sen­ta­tion à Rome, offi­cielle, sans contre­par­tie, sans com­pro­mis­sions, sans nous deman­der d’ac­cep­ter leurs erreurs. Et bien, ça serait déjà une deuxième vic­toire de la Tradition, de Notre-​Seigneur en défi­ni­tive. Parce que alors, pour­quoi ne pas nous accor­der une fois que nous avons une recon­nais­sance offi­cielle à Rome par un office quel­conque, pour­quoi ne pas nous accor­der une église à Rome ? Il n’y a plus de rai­son de nous refu­ser une église, il y a tel­le­ment d’é­glises qui ne servent à rien à Rome, on peut bien nous en accor­der une et donc il y aurait le retour offi­ciel de la Tradition dans une église à Rome, avec toutes les céré­mo­nies tra­di­tion­nelles avec toutes les… se serait extra­or­di­naire. Et il n’y a aucun doute que cela aurait une très grosse influence à Rome.

    Alors comme je l’ai déjà dit main­te­nant, une deuxième étape évi­dem­ment, là c’est un pro­jet encore plus dif­fi­cile à réa­li­ser sans doute, mais enfin qui sait. Si on veut bien recon­naître le bien­fait de nos sémi­naires, le bien­fait de la for­ma­tion des prêtres, nous don­ner un sémi­naire à Rome, ça serait le cou­ron­ne­ment de notre oeuvre, on vous trans­porte tous à Rome et on vous fait tous les cours en latin, mes­sieurs les pro­fes­seurs. Parce que alors il n’y a pas de rai­son qu’il n’y ait pas des sémi­na­ristes pour­vu qu’ils viennent avec de bonnes inten­tions, pas avec des inten­tions de nous noyau­ter, de nous divi­ser, de nous faire péné­trer les erreurs chez nous. Mais s’il y a des jeunes qui viennent du monde entier à Rome parce qu’on veut faire son sémi­naire à Rome et qu’ils viennent chez nous, dans notre sémi­naire. On refe­rait ce que Rome a fait pen­dant des siècles, ces Universi­tés : la Grégorienne, l’Angélique, le Latran. Au fond ces trois grandes Universités romaines ont don­nés 60 à 70 % des évêques du monde entier. (C’est de ces Universités là que sont sor­tis au moins 60 à 70 % des évêques dans le monde entier), alors ! Il n’y a pas de rai­son que notre sémi­naire de Rome, s’il plaît à Dieu, four­nisse les évêques pour le monde entier aus­si ; nous avons encore quelque espoir, vous voyez ! Mais tout cela avec la grâce du Bon Dieu est pos­sible bien sûr, ça serait un bon rêve, mais qui sait, le Bon Dieu peut le réa­li­ser. Parce que le retour vrai­ment à la Tradition de toute la chré­tien­té ne se fera qu’a­vec l’aide de Rome. Nous pou­vons faire nous tout ce que nous pou­vons et certes nous le fai­sons pour le retour de la Tradition. Mais il faut que ce soit Rome qui finisse par reprendre en mains sa propre Tradition, ce n’est pas pos­sible autrement. […]

    Ecône – Avril 1988[]

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