Sermon de Mgr Lefebvre – Prise d’habits frères dominicains – 26 décembre 1981

L'Immaculée Conception, par Bartomolé Esteban Murillo, Musée de Madrid. Domaine public, via Wikimedia Commons

Mes bien chers amis,
Mes bien chers frères,

La céré­mo­nie à laquelle nous assis­te­rons dans quelques ins­tants évo­que­ra en nous un pas­sé de l’Église qui semble hélas, aujourd’hui révolu.

Que de légions se sont levées dans l’Ordre de saint Dominique pour por­ter au monde la Vérité, pour prê­cher l’Évangile, pour mani­fes­ter par leur exemple ce qu’était Notre Seigneur Jésus-​Christ et en par­ti­cu­lier, par la pauvreté.

Or, voi­ci qu’aujourd’hui, il semble que l’esprit de saint Dominique ait dis­pa­ru. Et que ce zèle pour la pré­di­ca­tion de l’Évangile dans nos contrées, comme dans les contrées loin­taines, se soit ame­nui­sé au point que l’on se demande s’il y a encore un esprit mis­sion­naire dans l’Église.

Voici qu’aujourd’hui, des jeunes se réunissent, se regroupent sous la ban­nière de saint Dominique et en mani­fes­tant cette filia­tion de saint Dominique, veulent aus­si en acqué­rir les ver­tus, l’esprit, si néces­saire aujourd’hui, peut-​être encore plus néces­saire aujourd’hui qu’au temps de saint Dominique.

Saint Dominique qui avait d’abord débu­té comme prêtre sécu­lier et qui avait avec son évêque par­cou­ru le dio­cèse, avait gar­dé de cette for­ma­tion clé­ri­cale, de cette for­ma­tion sacer­do­tale, une impres­sion pro­fonde de son sacer­doce. Et c’est pour­quoi, en 1206, lorsque quelques-​uns de ses com­pa­gnons se réuni­ront autour de lui pour aller prê­cher l’Évangile contre les héré­tiques albi­geois qui enva­his­saient tout le Languedoc, saint Dominique s’efforcera de construire une socié­té rem­plie du zèle apostolique.

Et lorsqu’il fon­de­ra sa pre­mière mai­son dans l’Église de saint Romain, à Toulouse, déjà l’esprit de son ordre sera fixé dans son esprit et dans l’esprit de ses com­pa­gnons. Et l’on est stu­pé­fait de pen­ser que sa pre­mière mai­son était fon­dée en 1215 et que, en 1221, il ren­dait son âme à Dieu.

Or, en l’espace de six ans, il aura eu le temps, à la fois de prê­cher sa mis­sion et de conver­tir des mil­liers d’hérétiques, de les faire reve­nir à l’appartenance à l’Église catho­lique et, en même temps, il aura réuni un cha­pitre géné­ral à Bologne et il aura eu le temps de faire recon­naître son ordre par Innocent III, Honorius III. Et son ordre se répan­dra à tra­vers toute l’Europe en l’espace de quelques années. Et lorsqu’il mou­rut, il lais­sait déjà une congré­ga­tion flo­ris­sante, un ordre bien établi.

Dans quel esprit ? Eh bien dans un esprit d’abord sacer­do­tal. Sa congré­ga­tion, son ordre, est fon­dé sur le sacer­doce. Et le sacer­doce – il le sait par­fai­te­ment – repose avant tout sur le Saint Sacrifice de la messe. Alors saint Dominique aura une dévo­tion tendre et pro­fonde pour la Sainte Messe. Et l’on dit que bien sou­vent on le voyait ver­ser des larmes pen­dant qu’il offrait le Saint Sacrifice de la messe, tel­le­ment il était ému par le grand mys­tère qu’il réa­li­sait sur l’autel.

Esprit sacer­do­tal aus­si, parce que déjà dans beau­coup de dio­cèses, les ini­tia­tives de saint Augustin, avaient été réa­li­sées. Les clercs vivaient dans une sorte de com­mu­nau­té. Non seule­ment ils accom­plis­saient leur minis­tère ecclé­sias­tique, mais aus­si ils vivaient en com­mu­nau­té et réci­taient l’Office en commun.

Et alors saint Dominique vou­dra que dans son ordre aus­si, on récite l’Office en com­mun et que l’on vive ensemble dans les communautés.

Mais c’est aus­si un esprit reli­gieux, esprit reli­gieux qui se veut fon­dé par­ti­cu­liè­re­ment sur le vœu de pau­vre­té. Il ne fau­dra pas que ses com­pa­gnons pos­sèdent quoi que ce soit ; il faut qu’ils soient déta­chés com­plè­te­ment de tous les biens de ce monde afin d’être davan­tage à Notre Seigneur Jésus-​Christ. Et cela aus­si pour vivre davan­tage une vie contemplative.

Dans ces cou­vents, on prie, on chante, on médite, on fait péni­tence afin de se pré­pa­rer au grand com­bat, au com­bat contre les erreurs modernes, pour l’évangélisation de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Et alors sa vie sera aus­si – et la vie de ses com­pa­gnons – sera une vie apos­to­lique. Et cette vie apos­to­lique, il la veut à la manière dont Notre Seigneur Lui-​même l’avait décrite et l’avait vou­lue pour ses dis­ciples. Comme il le dit : Ils par­ti­ront deux à deux, jamais seul, afin de se sou­te­nir l’un et l’autre dans la fer­veur de leur pré­di­ca­tion, mani­fes­tant par la pau­vre­té de leur vie – car son ordre sera éga­le­ment, ce que l’on appe­lait alors un ordre men­diant, c’est-à-dire qui vit de ce que les gens leur donnent, de ce que l’on leur offre, confiants dans la sainte Providence – et allant sur les routes, prê­chant Jésus-​Christ. Et ils feront des conver­sions immenses. Non seule­ment en Europe, mais après la mort de saint Dominique, dans tous les pays du monde et en par­ti­cu­lier en Amérique du Sud, en Amérique cen­trale, les domi­ni­cains ont été des grands missionnaires.

Et on peut résu­mer cette spi­ri­tua­li­té de saint Dominique dans deux mots qu’il expri­mait lui-​même d’ailleurs : Les membres de son ordre devront être cum Deo et de Deo. Pourquoi ces petites for­mules simples, comme les emploie­ra son fidèle dis­ciple saint Thomas d’Aquin, membre aus­si de sa socié­té : cum Deo, de Deo. De Deo, parce qu’ils se veulent de Dieu tout entiers avec Dieu, tout entiers unis à Dieu. Unis en Dieu pré­ci­sé­ment par cette prière, par la contem­pla­tion. Ils devront être unis à Lui d’une manière per­ma­nente, conti­nuelle, fer­vente. Ils devront brû­ler de l’amour de Dieu, afin de pou­voir conver­tir les âmes, afin de com­mu­ni­quer Dieu aux âmes.

Voilà l’idéal que saint Dominique a eu pour ses apôtres, pour ses disciples.

Chers amis, vous qui allez vous enga­ger dans ce sillage de saint Dominique et qui vou­lez en avoir l’esprit, gar­dez bien l’esprit de saint Dominique. Soyez des contem­pla­tifs ; soyez les membres d’une com­mu­nau­té fer­vente et soyez des apôtres. Des apôtres non seule­ment par la parole, mais aus­si par l’exemple et par­ti­cu­liè­re­ment par la sainte Pauvreté, par le déta­che­ment des choses de ce monde. Rien ne touche les âmes, comme ce déta­che­ment, comme cet esprit de pau­vre­té. Les âmes com­prennent alors, que les mis­sion­naires, que les prêtres qui viennent leur prê­cher l’Évangile le pra­tiquent et qu’ils ne viennent pas pour un inté­rêt quel­conque per­son­nel, mais qu’ils viennent vrai­ment pour le bien des âmes. Jamais comme aujourd’hui, mes chers amis, l’Église, le monde, ont besoin de ce dévoue­ment des mis­sion­naires, mis­sion­naires à la fois reli­gieux et apôtres.

Saint Dominique était très dévoué à la Sainte Église. Il avait un amour pro­fond pour notre sainte Mère l’Église catho­lique. Vous aus­si vous aurez cet amour et vous l’avez déjà. Et vous le mani­fes­te­rez jus­te­ment par ce com­bat, ce com­bat gigan­tesque aujourd’hui contre les erreurs modernes qui enva­hissent non seule­ment le monde, non seule­ment les héré­tiques (qui) sont par­tout, non seule­ment ceux qui luttent contre l’Église et qui sont au dehors de l’Église (et qui) s’efforcent d’anéantir Notre Seigneur Jésus-​Christ et toute son œuvre, mais nous voyons aujourd’hui l’ennemi à l’intérieur de l’Église et c’est ce qui pro­voque cette situa­tion invrai­sem­blable, que ceux qui s’efforcent par tous leurs moyens d’être les fils de l’Église authen­tique, recueillant la doc­trine de l’Église d’une manière la plus fidèle, de la manière la plus pro­fonde, la plus exacte, conforme à toute sa tra­di­tion, que ceux qui cherchent à réa­li­ser dans leur vie les ver­tus qui ont tou­jours été prê­chées par l’Église et qui sont tou­jours vou­lues par l’Église, que ceux qui se veulent les fils les plus aimants de la hié­rar­chie, que ceux-​là sont aujourd’hui reje­tés, mépri­sés, pour­sui­vis. Pourquoi ? Parce que l’ennemi est à l’intérieur de l’Église.

Saint Pie X le disait déjà, mais cette fois la pro­phé­tie de saint Pie X s’est réa­li­sée. Le por­teur de ces erreurs, le por­teur de ces héré­sies et les por­teurs d’hérésies sont à l’intérieur de l’Église.

Alors com­ment peuvent-​ils sou­te­nir la Vérité ? Ils ne le peuvent pas. Rempli d’erreurs, leur esprit ne pense qu’à pour­suivre la Vérité.

Telle est la condi­tion de l’Église, condi­tion dou­lou­reuse ; l’Église souffre une Passion immense, dou­lou­reuse. Alors nous par­ti­ci­pons à cette Passion. Et nous offri­rons cette per­sé­cu­tion dans la paix, dans la séré­ni­té, mais dans la fer­me­té de notre foi, refu­sant abso­lu­ment de pac­ti­ser avec l’erreur ; refu­sant abso­lu­ment d’être les col­la­bo­ra­teurs de la des­truc­tion de l’Église ; d’être les col­la­bo­ra­teurs de ceux qui pour­suivent Notre Seigneur Jésus-​Christ. Nous gar­de­rons la foi ; nous gar­de­rons l’espérance ; nous gar­de­rons la cha­ri­té ; nous gar­de­rons les tra­di­tions de l’Église, qui consti­tuent le meilleur ser­vice que nous puis­sions rendre à la Sainte Église.

Et vous serez en quelque sorte, mes chers amis, le fer de lance de ce com­bat magni­fique que vous mène­rez avec les saints Anges, avec saint Michel archange, avec tous les anges du Ciel, avec tous ceux qui ont don­né leur vie pour la Vérité, tous ceux qui ont été mar­tyrs. Que de mar­tyrs dans l’ordre de saint Dominique ! Que de mar­tyrs ont don­né leur sang pour pro­fes­ser leur foi.

Nous voyons à Flavigny, dans le cime­tière qui se trouve au bas de l’établissement qu’habité M. l’abbé Coache et ses reli­gieuses, nous voyons là toute une liste de mar­tyrs domi­ni­cains qui ont don­né leur vie en Arménie pour défendre la foi catholique.

Et il y en a des listes comme cela, par­tout, dans tous les cou­vents domi­ni­cains. Alors soyez dignes de vos prédécesseurs.

Aujourd’hui, nous sommes heu­reux, vrai­ment nous nous réjouis­sons avec la très Sainte Vierge Marie, avec les saints Anges du Ciel. La très Sainte Vierge Marie est aus­si la patronne de votre ordre et com­bien chère à saint Dominique et à tous ses fils. Nous nous réjouis­sons avec elle, de ce que quelques jeunes gens vont revê­tir l’habit de saint Dominique et mani­fes­ter ain­si que l’ordre qu’a fon­dé ce grand défen­seur de la foi, que cet ordre n’est pas mort.

Alors nous prions pour vous. Nous prions aujourd’hui d’une manière toute par­ti­cu­lière, pour votre ini­tia­tive si géné­reuse, si belle, si cou­ra­geuse et nous prions pour que vous ayez beau­coup de voca­tions afin d’être les témoins de l’Évangile à nou­veau, non seule­ment dans notre chère France, mais aus­si dans tous les pays dans les­quels le Bon Dieu vou­dra bien vous envoyer.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-​Esprit. Ainsi soit-il.

Fondateur de la FSSPX

Mgr Marcel Lefebvre (1905–1991) a occu­pé des postes majeurs dans l’Église en tant que Délégué apos­to­lique pour l’Afrique fran­co­phone puis Supérieur géné­ral de la Congrégation du Saint-​Esprit. Défenseur de la Tradition catho­lique lors du concile Vatican II, il fonde en 1970 la Fraternité Saint-​Pie X et le sémi­naire d’Écône. Il sacre pour la Fraternité quatre évêques en 1988 avant de rendre son âme à Dieu trois ans plus tard. Voir sa bio­gra­phie.